lundi 25 février 2019

Suicides d'agriculteurs : entretien avec le sociologue Nicolas Deffontaines.

Savoirs : Suicides d'agriculteurs : "le phénomène est ancien mais son entrée dans le champ médiatique est récente"
Par Maxime Fayolle
Qu’est-ce qui permettrait de lutter contre l’isolement des agriculteurs ?
Depuis de nombreuses années et la modernisation agricole, la profession a mis en place un système de CUMA, de coopération d’utilisation du matériel agricole, qui permet d’acheter du matériel en commun. Elles permettent de créer un lien social important et d’appartenir à un collectif de travail. Cela peut être un rempart contre le suicide. La MSA a également mis en place un système de répit pour les agriculteurs. Il permet de prendre quelques jours de congés pour se retrouver en famille. Cette coupure est importante.
Encore une fois, cela reste plus compliqué pour les petits paysans qui n’ont pas la même marge de manœuvre économique pour s’arrêter quelques jours. Ils sont aussi moins concernés par ces structures type CUMA, car leur exploitation est trop petite et financièrement ce n’est pas intéressant pour eux. Ces petits agriculteurs se retrouvent donc encore plus isolés au sein même de la profession.
Avec les différents travaux sur la question du suicide et ces systèmes d’écoute, pensez-vous qu'il sera possible de diminuer le nombre de suicides chez les agriculteurs à terme ?
En sociologie, on va pouvoir prédire les grandes tendances du suicide, mais pas les situations particulières. La détection ne fait pas forcément baisser le suicide de façon soudaine. Depuis les années 80, le suicide en France recule. L’une des hypothèses est la démocratisation de la médecine, de la psychiatrie. Par effet de conséquence, on constate une baisse du taux de suicide chez les agriculteurs depuis les années 2000, tout comme dans les autres catégories socio-professionnelles. Il s'agit d'une baisse proportionnelle. La question à se poser est plutôt : "Les inégalités face au suicide baisseront-elles" ? Il n’est pas certain que les inégalités de chance diminuent à l’avenir entre un cadre et un agriculteur.
Les jeunes agriculteurs sont-ils au courant de ces difficultés du métier ?
Les jeunes agriculteurs sont sensibilisés dans les lycées sur ces questions des difficultés économiques du métier et même du suicide. En revanche, la question de l’imbrication entre le travail et la famille ou même la difficulté de travailler en famille, on ne l’apprend pas à l'école. Il reste du travail à faire là-dessus.
Chez les agriculteurs, quel est le poids de la famille, de la tradition ?
Dans la profession, travailler en famille est une nécessité. Pour reprendre une exploitation, il faut s’endetter. Une présence quasi permanente est requise et les parents représentent bien souvent une main d’œuvre bon marché. Économiquement c’est un modèle intéressant.
L’enjeu de la transmission est de plus en plus crucial depuis les années 80. Le nombre d’exploitation diminue, notamment par "des départs en retraite non remplacés" si nous le comparons à la fonction publique. Chez les jeunes, il y a donc le poids symbolique de l’exploitation dont on a héritée. Il faut perpétuer la lignée. C’est un poids de la tradition, de l’héritage symbolique.

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