Maternités, le tabou des maltraitances
Le Point.fr, no. 202202
Par Phalène de La Valette et Mathilde Cesbron https://www.lepoint.fr*
ENQUÊTE. Malgré des hôpitaux à la pointe, de plus en plus de
femmes dénoncent la déshumanisation de l'accouchement et du post-partum.
«
On m'a dit : "Vous êtes à dilatation complète, on revient." Mais
personne n'est venu pendant deux heures. On sonnait, personne ne venait.
Je hurlais, je me sentais partir, je voulais juste mourir pour que ça
s'arrête. Puis ils sont arrivés tous d'un coup, m'ont posé une
anesthésie qui m'a paralysée : j'étais incapable de pousser. Notre fille
avait son coeur au ralenti. On ne m'a pas expliqué ce qu'il se passait.
Un interne m'a arraché mon bébé au forceps, et une épisiotomie a été
pratiquée, sans mon consentement. J'ai eu une déchirure complète du
périnée... et j'ai subi le "point du mari" [épisiotomie recousue avec un
ou deux points de suture supplémentaires pour resserrer l'orifice
vaginal et supposément accroître le plaisir de l'homme lors des
rapports, NDLR]. L'interne m'a dit le lendemain : "Mieux vaut trop serré
que pas assez !" »
Avant de mettre au monde son premier enfant à
la maternité du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), en 2016, Sara Maubert,
28 ans, avait « totalement confiance » dans l'hôpital public. Elle
n'appréhendait pas son accouchement et pensait qu'en suivant les
consignes des professionnels tout se passerait au mieux. « En sortant de
là, tout était brisé. Ma confiance dans le corps médical, mon estime de
moi, mon rapport à mon corps... Même aujourd'hui, le dossier n'est pas
clos. À chaque fois que j'ai du mal à aller aux toilettes - parce que
oui, tout n'est pas rentré dans l'ordre -, les souvenirs remontent. »
Les témoignages comme celui de Sara sont légion. Sur les forums dédiés
aux parents, dans la presse, sur les plateformes de vidéos en ligne ou
les réseaux sociaux, où fleurissent les hashtags comme #MonPostPartum,
les femmes n'hésitent plus à partager le vécu douloureux de leurs
accouchements et de leurs suites de couches. Même la ministre chargée de
la Citoyenneté, Marlène Schiappa, évoque la « boucherie » de son
premier accouchement dans le documentaire d'Arte Tu enfanteras dans la
douleur. Toutes dessinent une maternité qui, loin d'être le cocon
protecteur qu'on veut imaginer pour la naissance d'un bébé, s'est
transformée en lieu de maltraitances ordinaires, voire de violences
extraordinaires : paroles infantilisantes ou méprisantes du personnel
hospitalier; manque d'écoute; gestes posés trop rapidement, sans tact,
sans justification, sans consentement; expressions abdominales [une
pratique interdite qui consiste à faire pression sur le fond de l'utérus
pour faire sortir le bébé plus vite, NDLR]; césariennes à vif; bébés
retirés à leurs parents dès les premières minutes sans un mot
d'explication, etc.
Suicides maternels
Dérapages
occasionnels ? Circonstances exceptionnelles ? Les chiffres plaident
plutôt en faveur d'un problème de fond. 31 % des femmes ne se sont pas
senties respectées ou entendues par l'équipe médicale, lors de leur
premier accouchement; 37 % auraient souhaité qu'on leur explique les
gestes pratiqués et qu'on recueille leur consentement; 29 % estiment
avoir vécu des violences gynéco-obstétricales, relève par exemple
l'enquête de l'ONG Make Mothers Matter (MMM), conduite sur 22 000 mères.
Plus inquiétant encore, différentes études concluent qu'environ une
femme sur trois souffre désormais de dépression post-partum. Et le suicide est devenu la deuxième cause de mort maternelle dans notre pays ! D'où ce constat, énoncé il y a deux ans déjà dans Le Figaro par le Dr Amina Yamgnane, chef du service maternité de l'Hôpital américain de Paris : « Le suicide en raison d'une dépression du post-partum est devenu la complication [mortelle] la plus fréquente de la grossesse. »
« Oui, on peut dire que les maternités sont devenues des lieux de
maltraitance », confirme sans détour Anna Roy, qui a exercé dix ans
comme sage-femme à la maternité des Bluets (Paris 12e), avant de se
tourner à 100 % vers le libéral. Alarmée par la dégradation croissante
de ses conditions de travail et au risque de heurter la profession, elle
a lancé le hashtag #JeSuisMaltraitante, décrivant les mauvais
traitements qu'elle a elle-même fait subir, par la force des choses, à
ses parturientes. « Aujourd'hui, accoucher revient à jeter un dé en
l'air. Si vous avez de la chance, vous allez tirer le bon numéro et
tomber sur une garde super, avec peu de monde en salles de naissance et
une équipe aux petits oignons. Si vous n'avez pas de chance, vous allez
être massacrée. »
Effondrement du nombre de maternités en
France © Le PointComment en est-on arrivé là ? Du côté des
professionnels de santé, la réponse est unanime : tout est parti des
accords de périnatalité instaurés en 1998, toujours en vigueur et
complètement dépassés. Ils fixent les effectifs, l'organisation et le
ratio de sages-femmes par maternité. Sauf qu'à l'époque les techniques
n'étaient pas les mêmes, le champ de compétences des sages-femmes non
plus, et la France comptait quelque 1 500 maternités. On en trouve
aujourd'hui moins de 500, alors que le nombre de naissances, lui, est
resté assez stable. D'où les « usines à bébés », comme on les nomme dans
le milieu, hyperstructures qui assurent jusqu'à 5 000 accouchements par
an et souffrent particulièrement de ces ratios caducs. « Ça donne
l'impression d'être livreur au McDrive », résume crûment Adrien Gantois,
président du Collège national des sages-femmes de France (CNSF), qui a
lui-même décidé de quitter l'hôpital public pour ne plus avoir à faire «
de l'abattage ». « C'est vrai qu'il y a des situations où l'on est à la
limite de la dangerosité, voire dans la dangerosité, parce qu'il n'y a
pas assez de personnel pour surveiller tout le monde », reconnaît le Pr
Olivier Picone, gynécologue-obstétricien à l'hôpital Louis-Mourier
(Colombes). La profession réclame en vain de nouveaux accords de
périnatalité avec la règle une femme/une sage-femme - « une sage-femme
pour deux ou trois femmes serait déjà un progrès énorme », souffle le Pr
Picone. Le ministère de la Santé invoque le Covid pour justifier les
retards de réforme. « Personne ne comprend pourquoi ces nouveaux accords
ne sortent pas », s'agace le Pr Alexandra Benachi, responsable du
service de gynécologie-obstétrique à l'hôpital Antoine-Béclère. « Depuis
vingt ans, je vois la situation dégénérer totalement. C'est un cercle
vicieux et le seul moyen de le casser, c'était de mettre plus de
sages-femmes. Sauf que, maintenant, il n'y en a plus ! La situation dans
laquelle on arrive est explosive. »
Statut étrangement ambigu
(profession médicale dans le Code de la santé publique, elle relève du
paramédical à l'hôpital), salaire insuffisant (à peine plus que le smic
en moyenne), métier épuisant (42,3 % de burn-out chez les cliniciennes
salariées, selon le CNSF) : les sages-femmes sont de plus en plus
nombreuses à raccrocher la blouse, y compris chez les étudiants. « Pour
vous donner un exemple, dans une école du Grand Est, sur 30 sages-femmes
diplômées en juin, 12 ont demandé leur reconversion », détaille Camille
Dumortier, présidente de l'Organisation nationale syndicale des
sages-femmes. « Jadis, 90 % des néodiplômées choisissaient d'intégrer un
établissement hospitalier. Aujourd'hui, 40 % choisissent le libéral,
alors qu'elles sont payées en moyenne 25 % de moins que dans le public
», complète-t-il. « On les a détournées de leur coeur de métier »,
regrette le Pr François Goffinet, chef de service de la maternité de
Port-Royal (Paris 14e). « C'est incroyable de se dire que la majorité
des élèves qui sortent des écoles de sages-femmes aujourd'hui ne veut
pas faire d'accouchement ! » À la suite de plusieurs mouvements de
grèves nationales, le gouvernement a tenté un geste de revalorisation
des salaires de 500 euros et annoncé une sixième année de formation en
maïeutique. « De la politique Instagram », raillent les professionnels
du secteur, qui estiment que ces mesures n'auront hélas aucun impact sur
les conditions actuelles d'accouchement.
Réflexion de fond nécessaire
Il
ne s'agit pas seulement, ni même peut-être d'abord, de moyens humains
ou financiers. Il manque une vraie réflexion de fond sur l'accouchement
et le post-partum dans son ensemble, pointent de concert femmes et
sages-femmes. Marlène Schiappa indique ainsi avoir vécu une expérience
désastreuse « dans un hôpital privé très réputé, qui avait tous les
moyens pour un accouchement serein ». « Certains dysfonctionnements ne
sont pas explicables par la question des moyens, confie la ministre. Il y
a une question plus philosophique du rapport à la maternité. La fameuse
injonction "tu enfanteras dans la douleur"... On considère qu'il est
normal de souffrir avant, pendant et après l'accouchement, donc les
femmes ne devraient pas se plaindre et il ne faudrait pas les prendre en
compte. »
Alors que le bien-être de l'enfant est de mieux en
mieux défendu, celui de la mère reste largement négligé : en témoignent
tant la faible place accordée au sujet dans le rapport des 1 000
Premiers Jours commandé par le ministère de la Santé que la façon dont
les femmes sont livrées à elles-mêmes en suites de couches, au moment où
elles sont souvent le plus vulnérables. Pour la sociologue Illana
Weizman, autrice de Ceci est notre post-partum, c'est précisément parce
que cette vulnérabilité est forte que la société préfère l'ignorer. « Il
y a un mythe de la maternité comme étant forcément belle,
épanouissante, désirable. Dès que quelque chose contrecarre ce mythe, la
société fait en sorte de le cacher, de ne pas en parler,
analyse-t-elle. Le corps post-partum, c'est un corps qui saigne pendant
des semaines. C'est un corps qui rappelle la vieillesse, qui va à
l'encontre de ce qui est demandé aux femmes, en termes de productivité
et d'esthétique. On va donc le laisser en coulisse, le temps qu'il soit à
nouveau présentable. »
Et puis, dire qu'on est en souffrance psychique quand
on donne naissance à un enfant, qu'on peut avoir des regrets, c'est
encore plus tabou », souligne de son côté Élise Marcende, présidente de
l'association Maman Blues, qui a elle-même souffert d'une longue
dépression périnatale. « On préfère penser que c'est exceptionnel,
quelques mamans névrosées. » Maman Blues tente de vulgariser le concept
de « matrescence » (sorte d'adolescence de la maternité) pour faire
comprendre qu'en réalité « toutes les femmes traversent une crise
existentielle lorsqu'elles deviennent mères ». Cette crise sera d'autant
plus forte s'il y a eu maltraitances ou violences, et si la mère se
sent seule en post-partum. Ce qui arrive de plus en plus souvent du fait
de l'éclatement des familles et des villages d'autrefois.
On ne peut pas se contenter de sauvegarder les corps et se dire que tout se passe bien.Anna Roy, sage-femme
À ceux, nombreux dans le corps médical, qui pointent les faibles taux
de mortalité infantile et maternelle pour se féliciter, à juste titre,
de la compétence des maternités françaises et affirmer que « notre
système de périnatalité marche plutôt bien », Anna Roy rétorque : «
L'OMS définit la santé comme "un état de complet bien-être physique,
mental et social". On ne peut pas se contenter de sauvegarder les corps,
se dire que tout se passe bien parce que les femmes et les enfants ne
meurent pas. On a sacrifié le caractère intime et privé de
l'accouchement au profit de la sécurité médicale. Maintenant que la
sécurité médicale est plus ou moins acquise, c'est le moment de
rééquilibrer les choses. »
Moins de médical et plus d'humain,
c'est effectivement ce que réclament 43 % des femmes, après leur premier
accouchement, d'après l'enquête de MMM. Beaucoup dénoncent, par
exemple, l'administration très courante d'ocytocine synthétique (64 %
des accouchements par voie basse, selon l'Inserm), ce qui accélère le
travail de l'accouchement, mais provoque souvent des contractions plus
douloureuses, favorisant le recours à la péridurale. « Parlons-en, de la
péridurale ! » s'exclame Marlène Schiappa, qui a fait le choix de s'en
passer pour son deuxième enfant. « Si vous ne voulez pas de péridurale,
vous êtes considérée comme une hippie, contre les avancées de la science
! Pour certaines, la péridurale est formidable et pour d'autres, elle
n'est pas appropriée. On doit sortir du jugement et du manichéisme et
laisser les femmes choisir. » En théorie, le choix existe; dans les
faits, notre pays, champion de la péridurale (avec un taux de 82 %, l'un
des plus élevés au monde, selon l'Inserm), a du mal à accompagner comme
il le faudrait les projets de naissance physiologique. Par manque de
temps, une fois de plus (un accouchement naturel requiert une présence
constante), mais pas seulement. Maylis Villemain, 28 ans à l'époque,
raconte qu'on lui a littéralement ri au nez lorsqu'elle a exprimé son
souhait d'accouchement sans péridurale, bien qu'elle s'y soit longuement
préparée et qu'il s'agisse de son troisième. « On infantilise les
femmes et on leur fait perdre confiance dans leurs propres capacités »,
déplore-t-elle, regrettant au passage que tout le discours périnatal
soit centré sur les risques et les dangers potentiels, comme si la
grossesse était une pathologie.
On est uniquement dans un
registre de prescriptions ou de proscriptions », confirme Isabelle
Derrendinger, présidente du Conseil national de l'ordre des sages-femmes
et directrice d'une école à Nantes (Loire-Atlantique). « Face à
l'hypertechnicité des maternités, je rejoins les usagers qui disent que
les sages-femmes sont formées dans une optique technique purement
médicale. » Sonia Bisch, présidente de Stop VOG, ne dit pas autre chose :
« Il y a clairement un problème de formation à tous les niveaux, y
compris chez les gynécologues. Très peu, voire aucune place n'est
accordée à la dimension psychosociale. » S'ils reconnaissent qu'il peut y
avoir des lacunes et des disparités d'un professionnel à l'autre,
médecins et sages-femmes estiment cependant, et très majoritairement,
qu'on leur fait là un faux procès. « La formation, on l'a, martèle
Camille Dumortier. Mais je ne peux pas me permettre de prendre en compte
le contexte psychosocial; si je demande à une patiente si elle a déjà
subi des violences dans le passé et qu'elle me répond oui, j'en ai pour
quarante-cinq minutes de discussion. Sauf que ces minutes, je ne les ai
pas ! »
Un plan Marshall de la périnatalité
Le
serpent qui se mord la queue ? La question des moyens refait surface,
comme la crise générale que traverse l'hôpital public. Beaucoup se
montrent fatalistes, estimant à l'instar du Pr Picone que, « dans l'état
actuel de finances du système hospitalier », il ne faut espérer aucun
miracle en maternité, d'autant que le sujet ne semble prioritaire pour
personne. « Et pourtant, l'impact d'un accouchement sur la santé
publique est énorme ! s'exaspère Adrien Gantois. Si, dans une société,
on n'est même pas capable d'assurer sans maltraitance la mise au monde
de nos futurs citoyens, alors quel intérêt ? Toutes les données
scientifiques montrent que, si vous investissez pour que la naissance et
le post-partum se passent bien, c'est bénéfique économiquement, à moyen
et à long terme. Il faut un plan Marshall de la périnatalité : arrêter
de mettre des bouts de sparadrap partout et repenser l'ensemble. »
Taux de mortalité infantile et maternelle en France et chez certains
de nos voisins européens. © Le PointLes solutions trouvées par certains
de nos voisins européens - qui affichent des taux de mortalité
maternelle et infantile équivalents ou meilleurs que les nôtres -
pourraient être autant de pistes de réflexion. Le développement des
maisons de naissance et de l'accouchement accompagné à domicile mérite
d'être étudié, sans naïveté ni dogmatisme. Quitte à imaginer, par
ailleurs, de nouveaux modèles de maternité. « On aurait besoin d'une
structure gérée par les gynécologues-obstétriciens pour la prise en
charge des grossesses pathologiques et, juste à côté, afin qu'on puisse
passer de l'un à l'autre, d'une structure gérée par les sages-femmes
pour les accouchements naturels, mais où la péridurale reste possible,
si les patientes le veulent, suggère le Pr Benachi. Il faut que les
femmes aient vraiment le choix. »
Redonner le choix aux femmes
et retrouver le caractère intime de l'accouchement : plus qu'une
revendication syndicaliste ou un combat féministe, il s'agit, selon
l'obstétricien Michel Odent, pionnier des méthodes d'accouchement
alternatives en maternité, d'une question de civilisation. « On a oublié
les besoins de base de la femme qui accouche. Dans ce domaine, comme
dans tous les autres aujourd'hui, on atteint les limites de la
domination de la nature. Pour changer le monde, commençons par changer
le monde des naissances. »
Cet article est paru dans Le Point.fr