Anorexie,
boulimie, orthorexie, hyperphagie... tous ces troubles alimentaires
destructifs sont, avant tout, d'après le psychiatre et psychanalyste
Philippe Jeammet, des dysfonctionnements émotionnels chez des sujets à
la grande sensibilité. Une manière pour ces derniers de reprendre en
main leur existence, blessée dans ce qu'elle recèle de plus essentiel :
le lien à soi et à l'autre. Et, même s'il peut se révéler long et
sinueux, un chemin de guérison est possible.
La Vie. Les troubles alimentaires surgissent-ils à des moments spécifiques au cours de l'existence?
Philippe Jeammet.
Souvent à l'adolescence, car c'est un moment où il faut se
réapproprier ce qu'on a reçu des autres. À chaque fois que l'évolution
physique ou des rencontres vous obligent à réévaluer vos rapports avec
ceux qui vous entourent, il y a difficulté. Mais même si l'adolescence
est une période à risque, les troubles alimentaires peuvent apparaître à
tout âge et font souvent suite à des deuils, des séparations, des
déceptions... On assiste même à des anorexies durant la vieillesse. Mais
dans ces cas, il y a eu de petits épisodes, au moment de l'adolescence
justement.
Les hommes et les femmes sont-ils différemment affectés par les troubles alimentaires?
P.J.
Il n'y a à peu près que 10 % des anorexiques qui sont des hommes -
davantage sont boulimiques. Les hommes vont plutôt agir sur leur
comportement par des attitudes violentes ou d'opposition. Aussi, ils
investissent différemment leur corps. Ceux à tendance anorexique sont en
général très obsessionnels et peuvent, pour leur part, tomber dans une
culture du muscle.
Cette société, où l'image est reine, peut-elle provoquer des anorexies?
P.J.
Comme tout modèle, toute croyance, toute rencontre, les messages
envoyés par la société peuvent tout à coup correspondre à ce que le
sujet attend et il va s'y accrocher. Cela a donc un effet renforçateur
et cela peut faciliter la légitimité du comportement. Mais il faut aussi
bien voir que l'anorexie est connue depuis l'Antiquité, qu'elle a
reconnue comme une maladie dite mentale à la fin du siècle dernier, au
moment où la mode féminine était plutôt dans les rondeurs. Il ne faut
donc pas accorder plus d'importance que cela aux effets de la société.
Comment expliquer les troubles alimentaires?
P.J. Il
n'y a pas un gène de l'anorexie, tout comme il n'y a pas un gène de la
schizophrénie ou de la bipolarité, mais des vulnérabilités génétiques
qui vont s'exprimer en fonction de l'environnement. Sur le plan
biologique, les émotions se répartissent sur deux grandes polarités que
sont les circuits appétitifs, ceux de l'échange, et les circuits
aversifs, ceux du repli sur soi et de la destruction du lien face au
danger. Dans certains cas, les facteurs de vulnérabilité étant très
importants, le trouble apparaîtra à peu près certainement, et dans
d'autres cas cela dépendra de l'environnement. Si ce dernier est une
source de menace, de déception, les sujets vont avoir tendance à y
répondre par des comportements de maîtrise. Il n'y a donc pas une cause,
mais un ensemble de facteurs.
Quels liens peut-on établir entre l'anorexie et la boulimie?
P.J. Les
anorexiques ont peur de devenir boulimiques et elles - puisqu'il s'agit
essentiellement de femmes - auront, pour beaucoup d'entre elles, des
phases boulimiques. Les boulimiques, elles, aimeraient être anorexiques,
mais cela leur est en général plus difficile. On ne peut qu'être frappé
par ces oppositions en miroir. En outre, on retrouve une même appétence
derrière ces troubles alimentaires. Pour faire une anorexie, il faut
beaucoup d'appétit. Pas d'appétit de nourriture, mais une appétence pour
une vie intense, le partage, pour quelque chose qui vous remplisse, qui
soit grand. En parallèle, il y a un sentiment de ne pas être à la
hauteur et d'être toujours dans l'insatisfaction. Ainsi, tout comme dans
la bipolarité, où l'on passe de l'euphorie à la dépression, les
personnes souffrant d'anorexie ou de boulimie ont une grande vitalité
qui peut se retourner avec la même intensité dans son contraire.
S'il y a des causes communes, pourquoi une personne verserait-elle dans l'anorexie et une autre dans la boulimie?
P.J.
C'est une question de tempérament, mais cela peut être aussi influencé
par la mode, les relations, le lien avec une personne en particulier.
Tous ces comportements ne sont pas choisis. Essayez d'être anorexique ou
boulimique, vous n'y arriverez pas comme ça. Et parce qu'ils soulagent,
ils s'imposent au sujet.
En quoi se priver de nourriture pour l'anorexique ou manger de façon excessive pour le ou la boulimique rassure-t-il?
P.J.
Ce sont des comportements adaptatifs qui ont des vertus apaisantes, car
ils permettent de se sentir acteur de sa vie. Ce besoin est très
important chez l'être humain. Dès que nous nous sentons menacé, en
danger, déséquilibré, insuffisant, qu'on n'a pas assez confiance en
nous, il nous faut redevenir acteur. Et même si les troubles
alimentaires s'imposent à nous, ils nous donnent le sentiment de faire
quelque chose, de reprendre la maîtrise. On retrouve des mécanismes
similaires dans la drogue, les troubles obsessionnels avec des personnes
qui vont se laver les mains 10 à 15 fois d'affilée et que cela va
rassurer. Les conduites anorexiques et boulimiques soulagent sur le
moment, sauf qu'elles ne répondent pas aux attentes profondes. Et comme
avec la drogue, où vous avez toujours besoin d'en prendre au risque
d'être mal à nouveau, ces troubles alimentaires deviennent contraintes
et engrenage pathogène, avec une augmentation de l'anxiété, de
l'insatisfaction, du besoin de se rassurer par une attitude
destructrice.
En quoi est-on acteur dans la boulimie alors qu'elle apparaît justement comme une non-maîtrise de son alimentation?
P.J.
Lorsqu'elle mange, la boulimique est dans un comportement actif, qui
certes la déborde, mais auquel elle adhère et qui l'apaise. Et
lorsqu'elle se fait vomir pour essayer d'annuler, elle est dans une
forme de maîtrise.
Derrière ce refus d'abandon - ou de non-maîtrise - qu'y a-t-il?
P.J. .
Il y a un manque de confiance en soi et le sentiment de ne pas se
sentir de valeur suffisante. Cela va provoquer une attente exagérée
d'une réponse des autres, de leur regard sur vous. Or, le paradoxe est
que ce besoin va très vite être ressenti comme un pouvoir de cet autre
sur vous, comme une intrusion. De façon générale, tous les troubles dits
« mentaux » , qui sont pour moi des troubles émotionnels, sont dus à un
réajustement des liens avec les autres. On est confronté à ce paradoxe
que pour être soi il faut se nourrir des autres à tous points de vue, et
dans le même temps, se différencier d'eux. Or, dès qu'on est dans des
relations de plaisir, d'amour, les frontières se brouillent entre soi et
l'autre. Pour ceux qui ont un tempérament angoissé, ce brouillard est
assez insupportable : ils ne savent plus où ils en sont et peuvent se
sentir dissous dans la relation. D'où ce besoin de se raccrocher au
refus, à la maigreur, aux vomissements, tous ces comportements où la
sensation va les protéger des émotions. L'angoisse s'est fixée sur ce
vecteur privilégié de partage de plaisirs et de souffrances qu'est le
corps. Ainsi, il y a quelque chose dans l'anorexie et la boulimie qui va
se retrouver dans la vie affective de la personne : on remarque que
dans leurs relations, et notamment leurs relations amoureuses, elles
sont prises entre un besoin presque fusionnel de contact, et celui de
rompre par peur d'être complètement envahie par l'autre.
Rompre pour, à nouveau, être dans la maîtrise?
P.J. Je crois que tout être vivant, et a fortiori l'homme,
dès qu'il se sent confronté à l'impuissance, à une menace sur son
identité, sur sa personne, s'accroche. Et il n'y a que deux moyens pour
s'accrocher : l'acte et surtout l'acte destructeur et la croyance qui
est d'ailleurs l'équivalent d'un acte. Avec la croyance, tout prend sens
et valeur à vos yeux. Pour revenir sur l'acte destructeur, la relation
comporte toujours un risque : celui de la déception. Par contre, on n'a
besoin de personne pour la destruction du lien : vous êtes le plus fort,
vous êtes sûr, là, de pouvoir reprendre la main, le pouvoir. Et cela se
retrouve dans toutes les formes de destruction, du suicide jusqu'aux scarifications du corps. Même le suicide d'ailleurs - tout comme l'anorexie ou la boulimie - n'est, je pense,
pas désir de mourir mais de rester maître de la décision et de ne plus
dépendre de l'autre, de la vie, pour se protéger.
On dit souvent de la personne souffrant de troubles alimentaires qu'elle aurait un lien fusionnel à la mère...
P.J. Dès
que l'on vit une situation d'insécurité, de malaise, cela a certes à
voir avec notre tempérament, mais aussi beaucoup avec les liens qui nous
ont construits, surtout pendant l'enfance. Les premiers échanges ont en
effet une fonction importante dans la confiance que l'on va avoir en
l'autre et en soi, car tout se construit en miroir. Or, ces liens sont
portés par des personnes de référence, notamment ce qui tient lieu de
mère ou de père. Ainsi, le manque de confiance en soi est souvent lié à
la nature des relations qu'on a construites avec un environnement qui
lui-même a ses problèmes et difficultés...
Reste-t-on anorexique ou boulimique toute sa vie?
p.J.
Pour certains, ces troubles vont devenir chroniques. Au bout d'un
moment, le corps ne parviendra plus à se modifier et il sera difficile
de totalement guérir. Ce qu'on fait nous fait aussi. Dans son livre, Voyage jusqu'au bout de la vie. Comment j'ai vaincu l'anorexie (Odile Jacob,
2016), Nicole Desportes raconte qu'elle a été suivie pendant 15 ans,
dont 8 ans d'hospitalisation, et qu'elle s'en est sortie. Elle a
aujourd'hui une cinquantaine d'années, est épanouie, son corps a
récupéré. Mais elle explique qu'elle reste fragile, avec parfois ces
oppositions très fortes en elle, appétitives et aversives.
Mais peut-on en guérir?
P.J.
Bien sûr. C'est avant tout un comportement adaptatif, comme la drogue,
certaines passions ou convictions idéologiques. Et des convictions très
fortes peuvent être très violentes un temps, puis virer à l'opposé. J'ai
encore des contacts avec des patients que je soignais dans les années
1970, et qui sont grands-parents maintenant. Une femme, après 20 ans de
suivi pour anorexie, m'a dit : « Je ne comprends pas comment j'ai pu être anorexique. Je le voudrais, je ne le pourrais plus. »
C'est pour ça que, pour moi, les maladies mentales n'existent pas. Il
nous faut revoir ces expressions qui datent de siècles passés, et plutôt
dire qu'il s'agit de dysfonctionnements émotionnels chez des
personnalités hypersensibles. Et qui, à la mesure de cette richesse, ont
eu des déceptions, des traumatismes.
Quels conseils donneriez-vous aux proches d'anorexique ou boulimique?
P.J. .
Les proches peuvent dire à la personne en question qu'elle a sans doute
des peurs qu'elle contrôle de cette manière. Et qu'on n'a pas besoin de
s'abîmer pour se sentir moins mal. Que ces comportements la privent de
ce qui est constitutif de la vie : l'échange épanouissant avec les
autres. On peut l'inciter à trouver des outils pour en sortir, tels que
les thérapies, voire la prise de psychotropes pour soulager l'angoisse.
Sans oublier la spiritualité, qui peut être une voie d'apaisement face à
cette soif très forte de vie et de partage.
Concrètement, peut-on forcer une personne qui se mettrait en danger à aller voir un médecin?
P.J.
Je pense que oui. On ne laisse pas mourir quelqu'un. Mais il faut être
clair sur la façon dont on le fait. Il n'y a pas de réponse absolue,
tout dépend du contexte et du sens que l'on donne à ce trouble. Si on
fait comprendre à la personne qu'elle n'est pas faible et qu'elle n'a
pas choisi, qu'on ne peut pas la laisser s'abîmer, que son comportement
n'est pas fou parce que cela la soulage... Notre propre conviction en
tant que proches ou soignants est importante. Comme médecin, j'ai
souvent réussi à convaincre de se faire soigner et n'ai jamais eu à
interner de force. Derrière tout trouble, il y a eu une déception, au
sens très large. Le regard de l'anorexique qui se voit grosse est chargé
de toutes ces attentes qu'il y a derrière. Il est donc aussi important
de lui demander quel est cet appétit, cette soif, qui la taraude.
Ces troubles sont donc un appel à la vie...
P.J.
Exactement. Ce n'est pas que la personne anorexique ou boulimique ne
veut pas vivre, c'est qu'elle ne se sent vivre que comme ça. Et avoir
peur du lien révèle toute l'importance qu'il revêt aux yeux de la
personne souffrante. Oui, il y aura toujours des risques de déception,
mais nous sommes appelés à passer par-dessus. Et nous, proches et
soignants, sommes là pour témoigner auprès de ceux qui sont dans des
périodes où ils ne voient plus justement l'autre côté : celui de la vie
qui est la plus forte, de l'ouverture aux autres, de la transmission.
Philippe Jeammet,
psychiatre et psychanalyste, a dirigé pendant 20 ans le service de
psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte à l'Institut mutualiste
Montsouris, à Paris. Son dernier ouvrage, Quand nos émotions nous rendent fous. Un nouveau regard sur les folies humaines , est paru en 2017 (Odile Jacob).