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lundi 18 décembre 2023

TEMOIGNAGE... enfants d'un parent suicidé, ils se sont construits dans la culpabilité

Le contenu suivant aborde des sujets liés au suicide. Si vous vous sentez affecté par un contenu lié à la santé mentale ou au suicide, vous pouvez contactez le 31 14

"Elle ne m'aimait pas assez pour rester en vie" : enfants d'un parent suicidé, ils se sont construits dans la culpabilité
Par Gwendoline Beauchet  Publié le

Manon avait 10 ans quand son père s'est suicidé en se jetant sous un train. Hugo en avait 7, quand, à la sortie de l'école on lui a annoncé que sa mère venait de se défenestrer. Si le deuil d'un parent est presque impossible, celui d'un parent qui s'est donné la mort semble insurmontable. Ils nous racontent comment ils se sont construits, malgré le vide béant et les questionnements qui s'amoncellent.

Ce jour-là, Hugo faisait sa rentrée en CE1 et Manon passait son mercredi après-midi à s’amuser avec ses cousines, quand on leur a annoncé l'innommable : "Maman est morte", pour le premier, "Papa s’est suicidé", pour la seconde. 

Si le deuil parental est une épreuve qui laisse à jamais des traces, quand ce parent s’est lui-même donné la mort, l’horreur et le questionnement se décuplent chez l'orphelin. "Est-ce qu’il ne m’aimait pas assez pour rester en vie ?". "Est-ce qu’elle est morte à cause de moi ?"... 

Des interrogations qui nourrissent une carapace sur laquelle se colle, au fil des années, des regards et des excuses gênées, puis une étiquette d’enfant de suicidé.e

Dans une vidéo YouTube publiée le 5 mars 2023, la vidéaste Ésile l’évoque avec émotion. Alors que cinq ans auparavant, elle confiait avoir perdu sa mère dans une première vidéo intitulée “perdre un parent”, sa suite “perdre un parent d’un suicide” vient lever un tabou. 


De l’annonce du suicide alors qu’elle n’a que 17 ans et qu’elle se retrouve figée dans une cour de récré, à la kermesse de son petit frère, à son premier cours de philo de terminale, terriblement consacré à la question : "que pensez-vous du suicide ?", en passant par sa colère, sa culpabilité puis enfin, le pardon.

Un chemin déchirant qu’elle a finit par raconter, comme nos deux témoins ont décidé de le faire, "parce qu’il y a un après qui peut être positif, malgré tout".

"Ton père est mort, il s’est jeté sous un train"

Manon a 28 ans, le regard doux et le rire franc. Quand elle évoque son père, elle remonte un fil de souvenirs doux-amers.

Née d’une relation extra-conjugale, la petite fille grandit auprès de sa mère, sans aucun secret. Acceptée par la famille de son père, elle est entourée de quatre demi-frères et sœurs. "Je n’ai pas vécu avec lui, mais il était quand même souvent à la maison".  

Si ses visites se font de plus en plus rares, rien n’entache l’amour que la fillette porte à son paternel. Alors, ce mercredi après-midi où tout bascule, c’est le choc. 

"Ma mère devait être en déplacement à Paris, donc j’étais chez des cousins. Quand je l’ai vue arriver, j’étais super contente, c’était comme une surprise. Sauf qu’elle m’a prise à part, m’a demandé de m'asseoir car elle avait quelque chose à me dire", se souvient-elle.

"Ton père est mort, il s’est jeté sous un train". Manon a 10 ans. Elle tombe dans les pommes à la violence de l’annonce. 

Annoncer le suicide à l'enfant ou cacher les causes de la mort

Si la vingtenaire garde peu de souvenirs de ce moment tragique, elle apprend plus tard que sa mère a hésité à lui dire la vérité quant aux circonstances de la mort de son père. "C'est l'entourage qui l'a poussée à me dire la vérité. Avec le recul, je pense que ça m’a été très bénéfique", reflète-t-elle. 

Un avis que partage Anne-Sophie Chéron, psychologue. "On sent quand il y a un secret, des chuchotements. Il faut dire que le parent est mort et qu’il aimait beaucoup sa petite fille mais qu’il n’arrivait pas à être heureux. Il faut faire attention à ce que l’enfant ne veuille pas le suivre. Ça peut faire peur, mais grandir sans secret, c'est la moins mauvaise des deux solutions". 

Après deux semaines hors-sol (le temps de l’enquête de police), où la fillette ne se rend pas compte des choses, elle éclate en sanglots aux funérailles, quand le cercueil de son père arrive. "Je savais que je ne pouvais pas le voir, parce que son corps était déchiqueté à l’intérieur. Je l’imaginais". 

C’est alors que les questionnements commencent. 

"Est-ce que moi aussi je vais me suicider ?"

Au fil des conversations familiales, elle comprend que le suicide a déjà emporté deux membres de la famille de son père. Son grand-père et une tante, qui se sont eux aussi jetés sur le même passage à niveau (pour d’autres raisons, à des années d’intervalles) qui a vu les derniers instants de son père. 

"Ma première inquiétude a été de penser que j'allais moi aussi me suicider, que j'allais un jour me jeter sous un train", confie-t-elle. Les premières fois où elle remonte dans un train sont d'ailleurs difficiles pour elles, mais "nécessaires" pour apaiser le traumatisme. 

Quand quelqu’un se plaignait pour un retard de train après un accident de personne, je pouvais leur clouer le bec rapidement.

Sans lettre de suicide, Manon pense aussi un temps être à l’origine de la volonté d’en finir de son père. "Forcément, à 10 ans on se dit, est-ce que je n’ai pas été assez gentille avec lui ?". Elle apprendra plus tard qu’il avait de gros problèmes d’argent et que deux AVC l’avaient beaucoup diminué.  Mais toutes ces inquiétudes, Manon les enfouies. Elle refuse de parler du suicide avec sa famille. 

"Ma mère a eu beaucoup de mal, alors je ne voulais pas en rajouter". Pourtant, au collège, elle n’hésite pas à "en jouer". "Quand quelqu’un se plaignait pour un retard de train après un accident de personne, je pouvais leur clouer le bec rapidement". 

Se construire en tant qu'"enfant de suicidé"

La colère, la culpabilité, le retour de bâton, l’étiquette à l’école… Des résonances qu’on retrouve aussi dans l’histoire d’Hugo, 44 ans, professeur de SVT et auteur. 

Il a "7 ans et 6 jours" quand sa mère se donne la mort, en se défenestrant du 5ème étage. C’est la rentrée des classes et à la sortie du CE1, quand les autres parents viennent avec le goûter, le père d’Hugo le récupère pour lui annoncer la mort de sa mère. 

On s'endurcit, on devient moins empathique parce qu'on aura toujours vécu pire que les autres.

"Ça faisait un an qu’elle était un peu plus triste, déprimée, plus à fleur de peau… Depuis que mes parents s’étaient séparés. Mais il n’y avait pas eu de signes avant-coureurs, de tentatives, de mes yeux d’enfant en tout cas…". 

Ce dont Hugo se souvient le plus, ce sont la colère et la culpabilité, qui se sont muées en "coquille dure". "On ne se construit pas comme les autres dans la culpabilité, on intègre très tôt cette violence du décès et on porte une identité d'enfants de suicidé. On s'endurcit, on devient moins empathique parce qu'on aura toujours vécu pire que les autres". 

Un sentiment d'abandon collé à la peau

"Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu n'as pas pu te raccrocher à moi ? Est-ce que tu ne m'aimais pas assez pour ne pas avoir envie de mourir ?". 

Tant de questions qui alimentent la tourmente du garçon, de l'adolescent, puis de l'adulte. "Le sentiment d'abandon c'est terrible. On ne veut plus faire confiance. Ça m'a longtemps empêché d'avoir des enfants, parce que je me disais que de toute façon, les enfants ne font pas vraiment le bonheur des parents, car sinon, aucun d'eux ne se suicideraient jamais". 

"En vouloir à son parent, c'est normal. D'autant que dans la société, le suicide apparaît encore une 'solution facile'. Pour l'enfant, ce n’est pas la même colère que quand on est dans le processus de deuil, on se dit que la douleur a été supérieure à l’amour que le défunt portait à ses proches. Puis vient la culpabilité, qui est le pan inverse. Parfois, ressentir ces émotions lourdes, c’est un moyen de retenir le parent, pour ne pas oublier qu’on a souffert", décrypte Anne-Sophie Chéron. 

Comment construire sa vie malgré la transmission du traumatisme

Des émotions refoulées qui rongent Hugo jusqu'au "retour de bâton". Dix-sept ans après sa mère, c'est son frère qui met fin à ses jours, nouvel uppercut. Puis quelques années plus tard, en classe, il est confronté à une fratrie de sœurs, dont l'aînée se suicide, un "KO" pour le professeur. 

"Voir leur peine, ça a été comme un déclencheur. Je ne pouvais pas encaisser cette douleur tous les jours, parce qu'elle me ramenait à la mienne, qui était enfouie. À ce moment-là, j'ai compris que j'avais besoin d'aide". 

De son côté, si Manon n'a jamais eu besoin de voir un.e spécialiste, elle admet avoir eu besoin de dix ans pour faire son deuil et être à l'aise avec le sujet. "Je suis apaisée, mais il y a encore des moments que je n'ai pas vécus, comme me retrouver dans un train arrêté pour suicide. Je ne sais pas comment je réagirais", partage-t-elle. 

Je me suis posé la question. Est-ce que j'allais devenir fou aussi ?

Au fil de la thérapie, Hugo se détache de son histoire familiale tragique et comprend qu'il n'en est pas tributaire. "Mais je me suis posé la question. Est-ce que j'allais devenir fou aussi ?", admet-il. Une réaction à normaliser, selon Anne-Sophie Chéron. 

"C'est une question qui revient souvent. Est-ce que moi aussi je vais être comme ça ? Parfois, on reproduit même les symptômes préalables au suicide, que l'on a repéré a posteriori chez notre proche. On pense que le traumatisme va être transmis".  

Trouver l'apaisement avec le temps

Après une longue thérapie et l'arrivée de son fils, Hugo témoigne d'un "apaisement". Il a même écrit un livre Survivre au suicide ou Sisyphe heureux (Ed. La boîte de Pandore), pour "proposer des clés aux gens qui sont confrontés à ce genre d'épreuves et qui ne savent pas où chercher". "Quand on grandit avec un suicide parental, je pense qu’on a plus de mal que les autres à se projeter. On se construit avec beaucoup de 'et si'".

Manon, elle, travaille désormais dans le funéraire. Une vocation qu'elle a depuis petite et qui n'a pas été déboutée par la mort de son père.

"Je me sens presque une légitimité en plus. Je sais aussi me protéger, donc je ne suivrais pas forcément un dossier de suicide comme mon père par exemple. Mais ça m'a appris un profond respect pour toutes ces personnes de l'ombre, qui ont aidé à mon travail de deuil, en rendant le rite funéraire possible. Au hasard d'une visite au cimetière, à mes 20 ans, j'ai rencontré l'homme qui est allé chercher le corps de mon père sur les rails. Ça a été un grand moment d'émotion, comme un point final à la douleur". 

Pardonner le suicidé pour enfin avancer

Mais toutes ces réalisations passent aussi (et surtout) par le pardon. Dernier échelon à gravir pour arriver à l'apaisement, même si la tristesse restera. Après la colère des premières années, puis la culpabilité des suivantes, Hugo et Manon ont "compris". 

Pourquoi est-ce que je l'aurais forcé à vivre ? Pour qu'il soit malheureux ? C'est ça qui est égoïste.

"On est loin de l'acte égoïste. Je ne peux pas en vouloir à mon père, car je pense qu'à part dans des circonstances très particulières, on ne peut pas sauver quelqu'un qui souffre a vouloir en mourir. Pourquoi est-ce que je l'aurais forcé à vivre ? Pour qu'il soit malheureux ? C'est ça qui est égoïste", souligne Manon. 

"Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte. On n'est pas le centre du monde. Chaque personne a ses démons et on ne choisira pas comment elle y fera face. Je comprends le geste, je ne pourrai jamais le blâmer", ajoute Hugo. 

"C'est en se reconnectant à la vie de son parent, en se mettant à sa place, qu'on fini par comprendre. C'est pour ça que la vérité est importante. Lorsque l'on se retrouve face à un enfant qui vient de perdre son père ou sa mère d'un suicide, créer une narration va aider au processus de deuil", martèle Anne-Sophie Chéron. 

Aujourd'hui plusieurs décennies après les suicides, Manon et Hugo vont "bien". "J'ai grandi, certes, pas de la même manière que les autres, mais aujourd'hui je suis apaisée. Je n'en veux ni à la maladie, ni à la vie, ni à mon père. Je suis même heureuse qu'il aille mieux, de là où il est", termine même la jeune femme, émue.  

https://www.marieclaire.fr/suicide-parental-temoignages-enfant,1465950.asp

mardi 22 août 2023

AVIS DEBAT CRITIQUE USA Le suicide est de plus en plus souvent mentionné dans les nécrologies, alors que l'ouverture sur la santé mentale se développe

Le suicide est de plus en plus souvent mentionné dans les nécrologies, alors que l'ouverture sur la santé mentale se développe
Par Debby Waldman
Le 20 août 2023 


Deborah Blum tient une photo de son enfant, Esther Iris, qui s'est suicidée en 2021. Lorsqu'il s'est agi de rédiger l'avis de décès, Deborah Blum s'est montrée ouverte et précise sur les problèmes de santé mentale qui ont conduit à la mort de son enfant. 

Lorsque l'enfant de 16 ans de Deborah et Warren Blum s'est suicidé en novembre 2021, ils ont été en état de choc. Pendant deux jours, le couple de Los Angeles, accablé par le chagrin, n'a pas dormi.

Mais au moment de rédiger l'avis de décès, Deborah Blum était lucide : Dans un hommage sincère à son enfant intelligente, drôle et populaire, qui s'était récemment déclarée non binaire, elle s'est montrée ouverte et précise sur les problèmes de santé mentale qui ont conduit à la mort d'Esther Iris.

"L'idée d'Esther était que les gens devraient connaître la santé mentale et en parler, et que cela ne devrait pas être un secret", a déclaré Deborah Blum à KFF Health News. "Le moins que je puisse faire, c'est d'être honnête et d'en parler aux gens. Je pense que le fait d'être gênée ne fait qu'empirer les choses.
Deborah Blum dans la chambre de son adolescente, Esther Iris. (Lauren Justice/KFF Health News)

S'il était autrefois inhabituel de mentionner le suicide comme cause de décès dans les rubriques nécrologiques et les avis de décès payants, la situation a évolué, en particulier au cours des dix dernières années, a déclaré Dan Reidenberg, psychologue et directeur général du Conseil national pour la prévention du suicide.

Les suicides très médiatisés - comme ceux de l'acteur comique Robin Williams en 2014, de la créatrice de mode Kate Spade en 2018 et du danseur Stephen "tWitch" Boss en 2022 - ont contribué à réduire la stigmatisation entourant la perte par suicide. Il en va de même de la publicité pour les médicaments contre la dépression et l'anxiété, qui a contribué à normaliser le fait que les maladies mentales sont des problèmes de santé.

La pandémie de covid-19 a également attiré l'attention sur la prévalence des problèmes de santé mentale.

"La stigmatisation est en train de changer", a déclaré M. Reidenberg. "Il y en a encore, mais ils sont moins nombreux qu'auparavant, ce qui incite les gens à les inclure dans une notice nécrologique.

Bien qu'il n'y ait pas de bonne ou de mauvaise façon de rédiger les annonces de décès, les experts en santé mentale et en deuil ont déclaré que la réticence à reconnaître le suicide a des implications qui dépassent les limites d'un avis public. La stigmatisation attachée au mot affecte tout, de la façon dont les gens font leur deuil à la façon dont ils aident à empêcher d'autres personnes de mettre fin à leurs jours.

La recherche montre que parler du suicide peut aider à réduire les pensées suicidaires, mais des études ont également montré que des pics dans les taux de suicide peuvent suivre des reportages sur la mort d'une personne - un phénomène connu sous le nom de "contagion du suicide". Il s'agit d'un argument avancé par les gens pour ne pas reconnaître le suicide dans les notices nécrologiques et les avis de décès.

Selon M. Reidenberg, il est toutefois possible d'aborder le sujet de manière responsable.

Il s'agit notamment de raconter une histoire équilibrée, comme l'a fait Deborah Blum, en reconnaissant les réalisations d'Esther Iris ainsi que ses luttes. Cela implique de ne pas donner de détails sur la méthode ou le lieu du décès, et de ne pas glorifier la personne décédée d'une manière qui pourrait encourager les lecteurs vulnérables à penser que mourir par suicide est un bon moyen d'attirer l'attention.
"Nous ne voulons jamais normaliser le suicide, mais nous ne voulons pas non plus normaliser le fait que les gens ne peuvent pas avoir une conversation sur le suicide", a déclaré M. Reidenberg.

Selon Holly Prigerson, professeur de sociologie médicale au Weill Cornell Medical College de New York et spécialiste des troubles du deuil prolongé, cette conversation est un élément important du processus de deuil.

"Une partie de l'adaptation à la perte d'un être cher consiste à inventer une histoire sur ce qui s'est passé et sur les raisons de cette perte", explique-t-elle. "Dans la mesure où vous ne pouvez pas être honnête et reconnaître ce qui s'est passé s'il s'agit d'un décès par suicide, cela compliquera, voire empêchera, votre capacité à traiter pleinement et précisément votre perte.

Les proches de la personne décédée savent souvent qu'il s'agit d'un suicide, a expliqué M. Reidenberg, en particulier dans le cas des jeunes.

"L'honnêteté peut mener à l'information et à la prise de conscience, alors que si nous gardons ce grand mystère, cela ne sert à rien", a-t-il ajouté.

Une étude sur la dépression des aidants menée récemment par Prigerson a identifié l'évitement comme un obstacle à la guérison du deuil.
"Ne pas reconnaître la façon dont une personne est morte, nier la cause du décès, éviter la réalité de ce qui s'est passé est un obstacle important à la capacité de s'adapter à ce qui s'est passé et d'aller de l'avant", a-t-elle déclaré.

Les chercheurs considèrent de plus en plus le deuil comme un processus social, a déclaré Mme Prigerson, et en tant qu'êtres sociaux, les gens se tournent vers les autres pour trouver du réconfort et de la consolation. C'est une autre raison pour laquelle la stigmatisation du suicide est néfaste : Elle empêche les gens de s'ouvrir.

"La stigmatisation repose sur la perception que les autres vous jugeront comme un parent inadéquat ou comme quelqu'un qui n'en a pas fait assez", a déclaré Mme Prigerson. "Toute cette histoire de nécrologie concerne les autres - il s'agit de savoir comment les gens vont lire ce qui s'est passé et penser moins de bien de vous.

La stigmatisation, la honte et l'embarras font partie des raisons pour lesquelles les membres des familles en deuil ont traditionnellement évité de reconnaître le suicide dans les nécrologies et les avis de décès. C'est aussi la raison pour laquelle, s'ils le font, ils sont plus susceptibles de l'aborder indirectement, soit en décrivant la mort comme "soudaine et inattendue", soit en sollicitant des dons pour des programmes de santé mentale.

L’économie peut en tenir compte – parfois les gens restent secrets en raison de régimes d’assurance-vie qui excluent les indemnités en cas de suicide. Parfois, ils tentent de protéger leur réputation, la leur comme celle des défunts, notamment dans les communautés religieuses où le suicide est considéré comme un péché. Éviter le mot suicide ne signifie pas nécessairement que quelqu'un nie. Dans les jours qui suivent une perte, moment où la plupart des nécrologies et des annonces de décès sont rédigées, il est souvent très difficile de faire face à la vérité, en particulier dans le cas d'un suicide, a déclaré Doreen Marshall, psychologue et ancienne vice-présidente de l'American Foundation for Suicide Prevention.

Même lorsque les gens peuvent admettre la vérité à eux-mêmes, ils peuvent avoir du mal à l'exprimer aux autres, a déclaré Joanne Harpel, une experte en deuil par suicide à New York qui travaille avec les personnes en deuil dans le cadre de son entreprise, Coping After Suicide.

Dans les groupes de soutien qu'elle anime, dit-elle, les gens sont plus ou moins ouverts. Par exemple, dans le groupe destiné aux mères ayant perdu un enfant par suicide, tout le monde reconnaît cette réalité - après tout, c'est pour cela qu'elles sont là - mais elles ne le font pas toutes de la même manière.

Certains se réfèrent à "quand cela s'est passé" ou "avant tout cela"", explique Mme Harpel, qui met en garde contre le fait de mettre toutes les personnes en deuil sur le même pied. Ils ne prétendent pas qu'il s'agissait d'autre chose, mais utiliser le mot "suicide" est tellement confrontant et douloureux que même dans le contexte le plus sûr, il est très, très difficile pour eux de le prononcer à voix haute.

jeudi 27 juillet 2023

USA Gérer votre deuil après le suicide d'un patient

Gérer votre deuil après le suicide d'un patient
D'apres article 
Handling Your Grief After a Patient's Suicide
Batya Swift Yasgur, MA, LSW  18 juillet 2023 sur https://www.medscape.com/*

Quand Elena Tuskenis, MD, était dans sa première année de résidence, elle a entendu parler du suicide d'un patient qu'elle avait vu brièvement dans une unité d'hospitalisation. Le patient décédé avait été soigné à la clinique externe de l'hôpital par un autre résident.

Tuskenis, un psychiatre basé à Chicago, a approché le résident pour exprimer son empathie et son soutien. Elle a été choquée par la réponse: "Je ne vais pas en parler", a déclaré le résident. "S'il vous plaît, ne le mentionnez plus jamais."

La réaction de son collègue "illustre les problèmes que nous avons en tant que médecins ou médecins en formation qui nous amènent à éviter de discuter du suicide des patients", a déclaré Tuskenis à Medscape. "C'est terrifiant, c'est douloureux et cela peut évoquer le chagrin, la stigmatisation et la honte."

Julie Cerel, PhD, professeure au Collège de travail social de l'Université du Kentucky et directrice du laboratoire britannique de prévention et d'exposition au suicide, a ajouté que la plupart des médecins « ne sont pas formés pour s'attendre au suicide chez un patient et ils le considèrent souvent comme un échec personnel. Cela peut même amener certains cliniciens à s'interroger sur leur capacité à être un prestataire de soins efficace".

Relecture et remise en question

"Le suicide peut être traumatisant pour quiconque y est confronté", a déclaré M. Cerel, qui a également étudié l'impact du suicide sur la police, les pompiers et le personnel paramédical. "Ils ont du mal à se remettre de ces scènes.

C'est particulièrement vrai pour les médecins, dont la plupart "repassent en boucle les dernières séances ou rencontres avec le patient qui s'est suicidé. Qu'est-ce que j'aurais pu manquer ? Qu'aurais-je pu faire différemment ? Même s'ils ne peuvent penser à rien qu'ils auraient pu ou dû faire différemment, ils continuent à se remettre en question", a déclaré Cerel, co-éditeur d'un recueil de 14 récits à la première personne intitulé Seeking Hope : Stories of the Suicide Bereaved (À la recherche de l'espoir : récits des personnes endeuillées par le suicide).

Michael F. Myers, professeur de psychiatrie clinique à l'université SUNY Downstate Health Sciences de Brooklyn (New York), connaît bien ce sentiment de culpabilité. Il a perdu deux patients par suicide au cours de son internat - l'un pendant sa formation en médecine interne et l'autre pendant sa formation en médecine d'urgence. "Je me suis dit que si je suivais une formation de psychiatre, je pourrais peut-être aider les gens à ne pas se suicider", a-t-il déclaré.

Myers, coauteur de The Physician as Patient : A Clinical Handbook for Mental Health Professionals, traite aujourd'hui d'autres médecins, dont beaucoup ont perdu des patients par suicide. Selon lui, l'autoaccusation et la culpabilité sont des réactions naturelles, mais nous n'avons pas toujours le pouvoir d'empêcher un suicide.

Le suicide est "un acte d'humilité" car, "quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas nécessairement transférer notre force vitale et notre volonté de vivre à quelqu'un d'autre dont la vie peut être remplie de traumatismes, d'abus, de maladies chroniques - médicales ou psychiatriques", a déclaré Myers. "Nous ne pouvons pas être arrogants à ce sujet, car nous sommes confrontés à la douleur de quelqu'un d'autre, et nous sommes peut-être impuissants à la soulager.

Mais les médecins sont habitués à penser que leur rôle est d'éviter à tout prix la mort du patient, et le suicide est donc ce que Tuskenis appelle une "rupture des attentes".

"Dans le contexte des soins médicaux, tout type de décès peut être perçu par le médecin comme un échec ; et dans le cas du suicide, il est particulièrement difficile de s'y faire", a déclaré M. Tuskenis. Mais la tragédie du suicide d'un patient ne fait pas de vous un "raté" en tant que médecin.

Un deuil privé de droits

Même lorsque les médecins "acceptent qu'ils ont fait de leur mieux, ils éprouvent toujours un sentiment de tristesse", a déclaré Myers.

Vanessa McGann, psychologue à New York, parle de "chagrin privé de droits" car "vous avez eu une relation avec le patient, mais vous n'êtes pas sa famille ni un membre de sa communauté et il n'y a pas d'espace ou de contexte formel pour votre chagrin".

En outre, les médecins perçoivent parfois un message implicite selon lequel il n'est pas acceptable de faire son deuil. "On attend de nous que nous continuions à vivre sans nous préoccuper de nos propres émotions, mais ce n'est ni réaliste ni sain", a déclaré Tuskenis, qui a vécu le suicide d'un patient en tant que clinicien ambulatoire. Le décès a été un choc à la fois pour Tuskenis et pour le médecin traitant du patient, que ce dernier avait vu récemment.

"Bien que nous soyons tous deux en deuil, en tant que psychiatre, on attendait de moi que je soutienne le médecin de premier recours", explique le docteur Tuskenis. "Dans l'idéal, nous aurions pu nous soutenir mutuellement, mais l'organisation de l'époque ne structurait pas notre interaction de cette manière. Dans cette situation, je n'ai pas donné la priorité à la gestion de ma propre réaction personnelle à la perte".

Après le suicide d'un patient, il est courant de s'isoler et de se renfermer sur soi-même. Mais les experts encouragent les cliniciens à trouver quelqu'un à qui parler - un ami proche, un membre de la famille, un collègue, un superviseur, un thérapeute ou un forum de soutien.

"Trouvez ou créez des espaces anonymes sûrs pour obtenir du soutien", conseille Tuskenis.

Mme McGann a été coprésidente du groupe de travail des cliniciens-survivants de l'Association américaine de suicidologie. En 2021, elle a cofondé la  Coalition of Clinician-Survivors (CCS), dont elle est aujourd'hui coprésidente. L'organisation sert non seulement les cliniciens qui ont perdu des patients par suicide, mais aussi les cliniciens qui ont perdu des membres de leur famille et des proches par suicide.

Mme McGann a elle-même perdu une sœur par suicide et a constaté qu'"il n'y avait pas d'espace ou de système de soutien pour les cliniciens qui avaient subi ce type de perte et qui luttaient contre le chagrin, la stigmatisation et d'autres émotions associées".

L'organisation est conçue pour créer cet "espace sûr" vers lequel les cliniciens peuvent se tourner. Le site web comprend du matériel éducatif, des témoignages, une liste de discussion et un nom de cliniciens qui ont perdu des patients par suicide et qui se rendent disponibles pour offrir leur soutien et leurs conseils à d'autres.

Relations avec la famille survivante

De nombreux cliniciens se demandent comment se comporter avec la famille du patient décédé à la suite d'un suicide. Doivent-ils tendre la main ? Doivent-ils assister à une commémoration ou à des funérailles ?

Tuskenis aborde la question non seulement en tant que médecin mais aussi en tant que membre de la famille qui a elle-même perdu un frère par suicide lorsqu'elle était à l'école de médecine. "Il avait 40 ans et suivait un traitement psychiatrique. Il avait un rendez-vous avec son psychiatre, puis s'est immédiatement rendu dans un motel, s'est enregistré et s'est suicidé."

Quelques jours après cet événement, le psychiatre a invité la famille à une réunion dans son bureau. Tuskenis se souvient que le psychiatre "nous a rassurés sur le fait qu'au moment du dernier rendez-vous, mon frère était calme, son humeur était stable, il ne semblait pas anxieux et n'exprimait aucune pensée de vouloir mettre fin à ses jours".

Le psychiatre a montré à la famille ses propres notes manuscrites, que Tuskenis considérait comme un "geste de compassion". Elle pense maintenant que le psychiatre voulait probablement aussi "nous montrer qu'il avait mis tous les points sur les i et barré tous les t et qu'il n'avait pas commis d'erreur d'une manière ou d'une autre".

Pour Tuskenis, "c'est un excellent exemple de la complexité de la relation médecin-patient et, par extension, de la famille, lorsqu'une tragédie comme celle-ci se produit".

Elle a noté qu'aucun des membres de sa famille n'avait jamais pensé à blâmer le médecin. "Mais nous avons tous été traumatisés par le fait que mon frère a décidé de faire ce qu'il a fait juste après son rendez-vous. Je ne doute pas que le médecin ait également été très surpris." 

Skip Simpson, JD, un avocat texan spécialisé dans les fautes professionnelles liées au suicide, encourage également les médecins à prendre contact avec la famille.

"C'est une chose très humaine à faire", a déclaré Simpson à Medscape. Les familles reconnaissent que le professionnel se soucie vraiment d'elles et de l'être cher qui est décédé et qu'il agit comme un être humain normal au lieu de se mettre dans une situation de "cache-cache". Elles sont beaucoup moins susceptibles d'intenter un procès si vous agissez normalement".

Matthew Turner, JD, avocat spécialisé dans les fautes professionnelles et établi à Southfield, dans la banlieue de Detroit, partage cet avis. "Il peut y avoir un petit risque à tendre la main à la famille - certains pourraient penser qu'une expression de compassion peut être interprétée comme une sorte d'aveu d'erreur - mais je suis d'avis que les avantages de tendre la main et de faire preuve d'attention et de sollicitude l'emportent sur les risques potentiels", a-t-il déclaré à Medscape.

Se rendre à un service commémoratif, à une veillée funèbre ou à des funérailles peut être délicat, mais peut être bénéfique, tant pour le médecin que pour la famille. "Assurez-vous d'être invité et bienvenu, afin de ne pas être perçu comme un intrus dans l'intimité familiale", conseille le Dr Myers. "N'oubliez pas non plus que la loi HIPAA continue de s'appliquer même après le décès d'une personne. Ne révélez donc pas aux autres participants que vous traitiez le patient, ni aucune information confidentielle à son sujet.
Myers décrit un patient qu'il traitait depuis longtemps - un médecin souffrant d'une grave maladie dépressive et de troubles liés à la consommation d'alcool - qui s'est suicidé alors que Myers était absent pour participer à une conférence.

"À mon retour, j'ai appris qu'il était aux urgences. J'étais là quand ils l'ont mis sous assistance respiratoire, ce qui a été très bref car ses parents avaient clairement indiqué qu'ils ne voulaient pas qu'il soit placé sous assistance respiratoire prolongée en raison de ses convictions sur la qualité de vie", a déclaré Myers, qui était également présent quand le patient a été débranché de l'assistance respiratoire.

La famille a demandé à Myers de prendre la parole lors des funérailles du patient. De nombreux collègues l'ont incité à refuser, mais il a accepté parce que c'était la mère du patient qui l'avait demandé. "J'ai également reçu un mot du patient qu'il avait écrit juste avant de mettre fin à ses jours pour me remercier des soins qu'il avait reçus, s'excuser de n'avoir pas eu d'autre choix que de mettre fin à ses jours et me demander de prendre soin de sa mère.

La note a "cristallisé" la décision de Myers de parler pour honorer la dernière volonté du patient et réconforter sa mère. "Cela m'a également aidé à surmonter cette épreuve", se souvient-il.

"Un traumatisme en plus d'un traumatisme

Parfois, les familles décident de poursuivre le médecin, l'établissement ou l'organisation pour le suicide d'un patient. Cela peut conduire à ce que Tuskenis appelle "un traumatisme en plus d'un autre traumatisme" - un résultat qui peut certainement compliquer le deuil et renforcer le sentiment d'échec et de honte.

Simpson et Myers conseillent vivement aux médecins de suivre les protocoles de leur organisation, car de nombreux systèmes de soins de santé ont (ou devraient avoir) des procédures en place si un tel événement se produit. Les internes doivent s'adresser à leurs superviseurs. Enfin, les médecins exerçant en cabinet privé doivent contacter leur assureur en cas de faute professionnelle immédiatement après le suicide d'un patient.

"Je sais que cela semble très pragmatique et technique, et que la grande majorité des membres de la famille ne poursuivent pas le médecin après le suicide d'un patient ; mais juste au cas où cela se produirait, l'assureur voudra savoir dès le départ que vous avez perdu quelqu'un à la suite d'un suicide", a déclaré Myers.

"Mais il faut savoir que les organisations sont généralement plus préoccupées par les litiges que par l'aide aux cliniciens", a déclaré Mme Cerel.

M. Simpson a fait remarquer que si un litige a été engagé, l'avocat peut refuser que vous parliez du suicide à qui que ce soit, ce qui aggrave le sentiment d'isolement et de stigmatisation et supprime les sources potentielles de soutien émotionnel. En revanche, il est possible de parler à un collègue, à un ami proche ou à un membre de la famille sans divulguer de détails sur le patient, et il est permis et sain d'en parler à un thérapeute.

Mme Myers conseille de conserver le dossier médical du patient, mais de ne rien y modifier. "Il est possible de faire des ajouts, comme un addendum au cas où le dossier serait cité à comparaître, qui peut être rédigé après le décès du patient. Vous pouvez écrire : "Il y a trois semaines, j'ai fait telle ou telle chose, mais je ne l'ai pas inscrite dans le dossier du patient". Mais ne revenez jamais en arrière et n'apportez aucune modification à ce que vous avez déjà écrit".

Évolution des pratiques, développement professionnel

Bien que le suicide d'un patient puisse bouleverser la carrière d'un médecin, il peut également avoir un impact bénéfique, selon Cerel. Par exemple, certains médecins sont motivés pour mieux documenter leurs interactions avec les patients. Certains suivent des cours supplémentaires pour approfondir leurs connaissances en matière de prévention du suicide. Cela vaut non seulement pour les psychiatres et les professionnels de la santé mentale, mais aussi pour les médecins de différentes spécialités, telles que l'oncologie, la médecine d'urgence et les soins primaires.

"Il faut savoir reconnaître les signes et savoir quand orienter un patient vers un praticien de la santé mentale", explique le Dr Turner. "Une formation supplémentaire peut être utile à cet égard.

Mme Cerel souligne qu'il est particulièrement important de se tenir au courant des dernières recherches et approches, car certains cliniciens utilisent encore des "pratiques dépassées" lorsqu'ils traitent des patients susceptibles d'être suicidaires. Par exemple, j'entends encore parler de cliniciens qui concluent des "contrats de non-suicide" avec les patients, mais il ne s'agit pas d'une intervention fondée sur des preuves et elle n'est pas recommandée", a-t-elle déclaré. Au lieu de cela, il existe des approches relativement nouvelles, telles que la planification de la sécurité, qui peuvent être utiles dans la prévention du suicide.

Par ailleurs, certains médecins ne procèdent pas à une évaluation approfondie des patients pour déterminer s'ils sont potentiellement suicidaires. "Parfois, je vois une brève note dans un dossier qui indique que le patient a nié être suicidaire, mais les questions que le clinicien a posées pour obtenir cette information ne sont pas claires", a déclaré Cerel. "Il existe des outils de dépistage ciblés, fondés sur des données probantes, qui permettent de déterminer le degré de suicidalité.

Si vous décidez d'hospitaliser un patient suicidaire, ne mettez pas en œuvre un protocole de "vérification en 15 minutes", a averti Simpson, ancien membre du groupe de travail de l'Association américaine de suicidologie sur l'amélioration de la compétence au sein de la santé mentale en ce qui concerne l'évaluation et le traitement du suicide. "La grande majorité des cas que je traite sont des familles qui poursuivent des professionnels ou des institutions pour des patients décédés par suicide alors qu'ils se trouvaient dans une unité d'hospitalisation, souvent dans le cadre d'un programme d'observation de 15 minutes.

Il précise que les patients suicidaires doivent être surveillés individuellement ou se trouver dans le champ de vision d'un poste de soins. "Bien que le protocole de 15 minutes soit très courant, il n'est pas fiable. Un patient qui a l'intention de s'automutiler peut le faire en 6 ou 7 minutes, dans sa chambre d'hôpital. Et des lésions cérébrales irréversibles peuvent survenir en moins de deux minutes si une personne se pend, par exemple".

Mme Simpson encourage également les professionnels à impliquer autant que possible la famille dans les soins du patient dès le début. "Demandez au patient d'accepter que vous partagiez certaines informations avec les membres de sa famille. Cela donne le sentiment que nous faisons tous partie de la même équipe et cela signifie également que vous pouvez révéler des informations à la famille sans violer la confidentialité". Il s'agit d'un moyen important de réduire la possibilité d'un procès futur, a-t-il expliqué, dans le cas où le patient décède par suicide.

Batya Swift Yasgur, MA, LSW, est rédactrice indépendante et travaille comme conseillère à Teaneck, dans le New Jersey. Elle collabore régulièrement à de nombreuses publications médicales, dont Medscape et WebMD, et est l'auteur de plusieurs livres sur la santé destinés aux consommateurs, ainsi que de Behind the Burqa : Our Lives in Afghanistan and How We Escaped to Freedom (les mémoires de deux courageuses sœurs afghanes qui lui ont raconté leur histoire).


https://www.medscape.com/viewarticle/994491

jeudi 23 mars 2023

MàJ Suicide : Lancement de la plateforme ESPOIR - une plateforme de ressources pour les endeuillés mise en ligne le 20 mars

 https://espoir-suicide.fr

 Lancement de la plateforme ESPOIR - Webinaire 20 mars 2023

 

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Plateforme ESPOIR, un outil pour les personnes endeuillées par suicide

Par Enola Tissandié le 22.03.2023  https://www.sciencesetavenir.fr/

100.000 personnes perdent un proche par suicide chaque année en France. La plateforme ESPOIR, ouverte en ce début de printemps 2023, est un outil d’accompagnement destiné à ces personnes pour qui le deuil est souvent particulièrement difficile.


Pour chaque personne qui se suicide, entre 6 et 14 personnes de son entourage proche se trouvent endeuillées, et en moyenne 135 sont touchées de près ou de loin par cette disparition. Une étude collaborative menée par le CH Le Vinatier (Lyon), le laboratoire de recherche RESHAPE, l’équipe digitale Interlude Santé et le CHU de Lille rend compte de l’isolement subi par les personnes endeuillées par suicide (PES). Trois quarts des personnes interrogées affirment ne pas trouver suffisamment d’information de qualité à ce sujet en ligne. La plateforme numérique ESPOIR*, issue de cette étude en trois phases et ouverte depuis le 20 mars 2023, a pour objectif d’accompagner le "passage de l’hiver au printemps".

Le deuil d'un suicide augmente le risque d'isolement et de pensées suicidaires

Si les circonstances du décès ne permettent pas de prédire la sévérité du deuil, le suicide fait partie des morts dites "brutales" qui exposent souvent à un deuil particulièrement difficile. "C’est une double peine", affirme Audrey, qui a participé au projet en tant que personne endeuillée par le suicide (PES). "Le suicide est brutal, indicible, et demande d’affronter seul, à la fois ses propres émotions, le regard des autres, mais aussi les démarches administratives et financières qui nous tombent dessus".

Le deuil est connu pour avoir de lourdes répercussions sur la santé mentale et sur le plan cognitif, augmentant les risques de dépressions, de troubles anxieux, des difficultés de concentration et de mémorisation. Ces effets sont amplifiés chez les PES, et entraînent souvent l’isolement et le repli sur soi. "Après un suicide, les proches touchés connaissent en général un fonctionnement cognitif très négatif dans la gestion des émotions, qui entraîne une démultiplication des craintes et anticipations négatives. Un accompagnement le plus précoce possible permet d’éviter l’installation de sentiments comme la honte et la culpabilité sur le long-terme", déclare Edouard Leaune, psychiatre et chef de service du Centre de Prévention du Suicide au CH Le Vinatier, à Sciences et Avenir, qui ajoute : "Souvent isolées, les PES connaissent des risques de deuil prolongé et de passage à l’acte qui pourraient être limités par un accompagnement adéquat".

Ce tabou autour du suicide, qui pousse les PES à l’isolement, se retrouve dans les résultats de la première phase de l’étude, soit une enquête par questionnaire auprès de plus de 400 personnes concernées. L’objectif de cette phase était de recueillir les besoins et attentes des participants, afin de créer une plateforme adaptée et utile au plus grand nombre.

"Soulager le poids de la culpabilité, et tendre la main"

"Les différentes émotions que traverse une personne endeuillée, la culpabilité par exemple, ne sont pas un fardeau qui se partage. Pourtant on les retrouve chez chacune des personnes endeuillées" confie Audrey. Isolées dans des émotions, les PES ont deux à trois plus de risque de développer des idées suicidaires. Pour limiter ce risque, une information accessible est indispensable. "Les trois quarts des participants ont utilisé Internet pour leur processus de deuil, principalement pour obtenir des informations sur le deuil par suicide et la prévention du suicide et pour accéder à des témoignages d'autres personnes endeuillées par suicide", explique Edouard Leaune sur les résultats de la phase de recueil des attentes. Emportées par le tsunami social, administratif et financier suivant l’acte, les PES n’ont pas toujours le temps, ni le réflexe de se faire accompagner. Une plateforme numérique comme ESPOIR, accessible 24h/24 et 7j/7 permet de ne pas laisser les personnes concernées seules dans leurs ruminations. Le numérique permet également de répondre aux problématiques actuelles d’inégalités dans l’accès aux soins, amplifiées ici par l’isolement.



Edouard Leaune / CH Le Vinatier

Page d'accueil de la plateforme numérique ESPOIR
Un outil qui rassemble

Plus qu’un besoin d’information, les PES expriment le besoin de se retrouver et partager leur expérience du deuil. Leur deuil fini, Audrey et Gilles ont accepté de participer à la création de cette plateforme en tant que témoins et personnes concernées, pour "soulager le poids de la culpabilité, et tendre la main". Tous deux confient qu’ils auraient eu besoin de cet espace de non-jugement au début de leur deuil, pour répondre aux : "Est-ce que c’est normal de ressentir,refouler ou réagir comme ça ?". Cette expérience leur a permis de s’engager dans la prévention du suicide et de l’accompagnement. Pour Gilles, cela a été l’occasion de devenir patient expert en santé mentale, une manière pour lui de rebondir. "Le suicide d’un proche devient central dans l’existence de l’individu. Le numérique permet de créer une communauté autour de cette même expérience", précise Edouard Leaune.

"À partir d’aujourd’hui la plateforme devient ce que nous ferons ensemble de cette communauté d’expérience", déclare le psychiatre à l’occasion du webinaire d’ouverture de la plateforme. Résultat d’une collaboration entre professionnels de santé, membres d’associations spécialisées dans la postvention, professionnels de santé et chercheurs, cette plateforme numérique conservera cette dimension participative et pluridisciplinaire qui fait sa spécificité. "L’objectif est d’être complémentaire avec les autres dispositifs institutionnels, et les associations, qui auront un espace de partage réservé sur la plateforme" poursuit le psychiatre. Cet outil permet de partager des informations, ressources, contacts, mais aussi de rediriger les utilisateurs vers des spécialistes ou associations près de chez eux, selon leurs besoins. Enfin, il est important pour les porteurs du projet que "chaque personne endeuillée fait son deuil à sa manière, toutes n’ont pas besoin d’un accompagnement médical, cette plateforme permet une alternative supplémentaire".

Contacts utiles : Numéro national de prévention du suicide : 3114 / Plateforme ESPOIR : https://espoir-suicide.fr / Info Suicide : https://www.infosuicide.org

*Cet acronyme signifie : « Endeuillés par Suicide - Plateforme Orientation, Informations et Ressources ».

 https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/ddd_170151#xtor=CS2-37-[Plateforme%20ESPOIR%2C%20un%20outil%20pour%20les%20personnes%20endeuill%C3%A9es%20par%20suicide]

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Suicide : une plateforme de ressources pour les endeuillés

L’étude ESPOIR²S vise à créer une plateforme de ressources en ligne pour les personnes endeuillées par le suicide d’un proche, en utilisant une méthode mixte qualitative et quantitative de type « recherche-action ». L’Unité fonctionnelle recherche Urgences Psychiatriques du Vinatier nous en livre sa genèse et sa finalité.

L’étude ESPOIR²S  est menée par l’UF Urgences psychiatriques du Vinatier, le CHRU de Lille, le laboratoire de recherche RESHAPE et Interlude-Santé. Elle se déroule en trois phases :
– une revue systématique de littérature, des focus-groupes exploratoires, et l’élaboration de maquettes exploratoires ;
– l’élaboration d’un cahier des charges de l’outil numérique ;
– la création d’une version « béta » de la ressource en ligne.

Les trois phases de l’étude ESPOIR²S

La première phase, appelée « cycle de pertinence » et ayant duré 4 mois, avait pour objectif de réaliser une étude quantitative. Pour ce faire, un questionnaire en ligne composé de 26 items a été créé et diffusé afin de recueillir les besoins et attentes des personnes endeuillées par suicide concernant une future plateforme numérique de postvention. Dans un second temps, une étude qualitative a été menée pour explorer les besoins et les attentes  d’une telle plateforme, ainsi que ses avantages, limites, fonctionnalités et contenus. Trois focus-groupes ont été organisés : l’un avec des personnes endeuillées par suicide, un autre avec des membres d’associations de postvention, et enfin le dernier avec des professionnels de la postvention. Le besoin d’accéder à des informations validées sur le deuil et la prévention du suicide, de pouvoir accéder à l’avis de professionnels de santé spécialisés et d’accéder à d’autres personnes endeuillées par suicide ou à des professionnels de santé près de chez soi ont notamment été identifiés au cours de cette première phase.

La seconde phase, appelée « cycle de conception », avait pour but de récolter des données qualitatives sur la co- conception du prototype de la future ressource en ligne à partir des besoins et attentes recueillis lors de la phase précédente. Pendant cette phase, les retours des utilisateurs sur la maquette lors de focus-groupes mixtes ainsi que les données issues des ateliers de co-conception ont été recueillis de manière itérative afin de façonner la maquette de la future plateforme numérique.

La dernière phase, appelée « cycle de rigueur », avait pour objectif d’évaluer l’acceptabilité et l’efficacité perçue de la ressource en ligne à travers des tests utilisateurs et des mini-questionnaires. Trente tests utilisateurs ont été réalisés et ont mis en évidence que la plateforme ESPOIR répond effectivement aux besoins et attentes des utilisateurs. De plus, une échelle appelée la System Usability Scale a été administrée, et le score obtenu était de 90,3 sur 100, ce qui démontre une excellente acceptabilité de la plateforme par les participants.

Les résultats de l’étude ESPOIR²S et la plateforme ESPOIR

En accord avec les besoins et attentes recueillis par le biais de notre étude, la plateforme ESPOIR propose plusieurs fonctionnalités, dont trois entrées principales :
– « Je m’interroge » : offrir la possibilité aux personnes endeuillées de poser des questions sur le deuil et d’obtenir sous 72 heures une réponse d’un professionnel de santé.
« S’informer » : centraliser un maximum d’informations et de ressources validées scientifiquement sur les thématiques autour du deuil après suicide. Un espace d’informations destiné aux professionnels de santé et associations est également disponible sur la plateforme.
« Soutiens existants » : référencer sur chaque territoire au niveau national l’ensemble des associations et professionnels qui accompagnent des personnes endeuillées par suicide. Les personnes endeuillées par suicide pourront entrer leur code postal et s’orienter vers les professionnels de santé et associations qui exercent à proximité.

D’autres rubriques existent également, telles que l’espace « Témoignages » qui permet aux personnes endeuillées par suicide de lire des témoignages et de partager leurs propres histoires. Par ailleurs, la rubrique « Se faire référencer » permet aux associations et aux professionnels spécialisés dans la postvention d’acquérir une visibilité supplémentaire.

Grâce aux différentes phases évoquées plus haut et avec les personnes concernées, les chercheurs ont réussi à co-concevoir et co-conceptualiser une plateforme numérique de postvention en adéquation avec les attentes et les besoins des personnes endeuillées par suicide. Ainsi, la plateforme ESPOIR sera mise en ligne le 20 mars prochain.


• ESPOIR²S : l’étude aboutit à la création de la plateforme ESPOIR, Centre hospitalier Le Vinatier, 24 février 2023. 

https://blogdinfosuicide.blogspot.com/2023/03/suicide-une-plateforme-de-ressources.html

jeudi 9 mars 2023

PRESSE AUTOUR DE LA QUESTION Qu’est-ce qu’« être en deuil » ? Le point de vue du psychologue

Qu’est-ce qu’« être en deuil » ? Le point de vue du psychologue

Déclaration d’intérêts

Léonor Fasse ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

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La langue française nous autorise à «  faire le deuil » d’une amitié, d’une relation amoureuse, d’un idéal, de la vie «  d’avant  »… Mais si importantes et marquantes que soient ces pertes métaphoriques, elles n’ont que peu en commun avec l’expérience du décès d’un être cher.

Le deuil déroute non seulement la personne qui le vit, mais aussi ceux qui l’entourent. Face au désarroi qui en résulte, la vigilance est de mise, car certains peuvent glisser vers des deuils « pathologiques ».

Mais il est également important de rester ouvert face à des comportements qui peuvent nous dérouter, et se garder de tout jugement hâtif, car certaines réactions face à la mort peuvent surprendre, sans toutefois être le signe d’un deuil problématique.

Le deuil, une expérience paradoxale

Tenter de décrire le deuil, c’est avant tout se confronter à un certain nombre de contradictions apparentes. En effet, le deuil est par nature paradoxal : il est à la fois universellement partagé par les humains (nous devrons tous, a priori, faire face un jour à la mort d’un proche), mais aussi porteur d’une dimension absolument subjective, intime et peut-être indicible. La conscience intellectuelle de notre propre finitude et de celle des autres ne se donne pas d’emblée, mais nécessite une certaine maturation cognitive et émotionnelle…

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Il existe parfois un décalage entre les déclarations et l’accueil réel fait au deuil dans nos sociétés. 

Un autre paradoxe caractérise le deuil, sans cependant concerner sa nature elle-même : il s’agit de « l’accueil » qui lui est fait dans notre société occidentale. Certes, il existe un consensus sociétal concernant la vulnérabilité des personnes endeuillées. Néanmoins, on constate que leur souffrance n’est pas toujours entendue, voire qu’elle est parfois mise à distance, comme en ont par exemple témoigné les vifs débats qui ont accompagné la loi sur l’allongement des congés d’un salarié dans le cas du décès d’un enfant.

Il n’est pas anodin de remarquer que la langue française ne comporte pas de désignation spécifique pour nommer les enfants décédés en bas âge ou leurs parents endeuillés. Cette absence de qualification, dont découle une forme de non-reconnaissance de leur statut social, peut-être une source de souffrance pour ces derniers, alors même que le deuil suscite déjà une réflexion identitaire qui peut être source de douloureux questionnements.

L’état de deuil ?

Le deuil peut être défini comme un état qui naît en réaction à la mort. L’endeuillé l’expérimente non seulement sur le plan émotionnel (avec des émotions comme la tristesse, le sentiment de manque, l’amertume, la culpabilité…), mais aussi sur le plan cognitif (émergence de ruminations, idéalisation du défunt…) ou comportemental (agitation, repli sur soi…), voire somatique et physiologique (perturbation du sommeil, fatigue…).

Mais « être en deuil » ne se résume pas uniquement à subir un ensemble de réactions résultant de la perte. La personne endeuillée doit aussi repenser son identité sans la personne disparue et sans la relation qui l’unissait à elle. Ou, plus précisément, en tenant compte du fait que cette relation a changé depuis la disparition ; elle doit notamment remanier ses liens au défunt, pour passer de liens concrets, physiques, à des liens plus symboliques, en se référant à lui ou elle en pensée, par exemple. Même si, parfois, le besoin de liens concrets peut persister : ainsi de certains endeuillés qui conservent précieusement des vêtements du disparu.

La possibilité de « mettre en mots » la vie du défunt, les souvenirs qui y sont liés, de tisser un récit à propos de son existence, d’accueillir les mots des autres à propos de lui, fait aussi partie des processus à l’œuvre dans l’expérience de deuil.

 


La poétesse et chanteuse américaine Patti Smith, à propos de la perte et du deuil (vidéo en anglais).

Commun, normal au fil de l’existence humaine et dans le même temps extraordinaire dans la mesure où il peut fait rupture, le deuil ne se laisse réduire à l’un ou l’autre de ces deux aspects. Cette dimension paradoxale de l’expérience de deuil, entre universelle et résolument unique, a été la matière même de certaines œuvres, comme celles de Patti Smith et Robert Mapplethorpe par exemple.

Elle reste pourtant souvent énigmatique, et pour cette raison, il est très difficile d’en délimiter le caractère normal ou pathologique.

Le deuil, un phénomène social qui interroge la normalité de notre vécu

L’expérience de deuil suscite aisément des commentaires, parfois critiques, à propos de la manière dont les endeuillés devraient « vivre » leur deuil.

Les réactions et les processus de deuil se déploient sur un large spectre, et l’on ne peut nier que certaines réactions peuvent inquiéter de par leur intensité et leur durée, ou surprendre, quand elles concernent un animal, ou lorsque l’on constate que des personnes manifestent des mouvements typiques du deuil après le décès d’une personne qu’elles n’ont jamais rencontrée. La tristesse de ces « endeuillés du lien sans contact » est pourtant authentique, et plusieurs raisons peuvent être avancées pour l’expliquer.

Après le décès de la star américaine du basket-ball Kobe Bryant, joueur des Los Angeles Lakers mort en même temps que huit autres personnes en janvier 2020 dans un accident d’hélicoptère. 

On observe en effet parfois des similarités entre la perte d’un être cher, s’inscrivant dans une longue relation, et le deuil d’une personne qui semble familière sans l’avoir jamais côtoyée. Son décès peut alors rappeler la perte de proches qui, dans une certaine mesure, leur «  ressemblaient  ». À ce titre, le décès de la reine Elizabeth II, la « grand-mère » de tout un peuple, est emblématique. La mort d’une telle personnalité peut aussi faire naître un sentiment de communauté qui renforce chez certains le sentiment de deuil. Enfin, elle peut aussi résonner comme la fin d’une époque.

Reste que l’absence de partage d’un quotidien, ou tout du moins de moments réellement partagés avec régularité, distinguera toujours ce deuil « sans contact » de l’expérience de la perte d’un proche, sans commune mesure.

Un autre phénomène déroute fréquemment les adultes : le fait que les réactions et processus de deuil ne se manifestent pas de la même manière chez les enfants et les adolescents.

Le deuil singulier des enfants et adolescents

Il faut savoir que la compréhension du caractère irréversible et universel de la mort apparaît vers l’âge de 6 ans. Cela ne signifie pas qu’un jeune enfant ne souffre pas de l’absence d’un être cher. Mais il aura tendance à penser que ce décès est réversible, que le défunt peut revenir (soulignons aussi que les enfants ont également tendance à croire que la mort est contagieuse et risque d’emporter dans le même temps d’autres proches).

Souvent, les réactions des enfants peuvent surprendre : en difficulté pour identifier et nommer leurs émotions en général, ils peinent à décrire ce qu’ils ressentent face à la perte. Ils expriment le manque de manière très concrète et interrogent leur entourage : qui leur fera désormais à manger ? Qui viendra les chercher à l’école ? Certains adultes, oubliant la maturation progressive du fonctionnement psychologique et affectif, peuvent alors hâtivement les juger insensibles.

Et ce, d’autant plus que les manifestations émotionnelles (comme la tristesse par exemple) et comportementales (le besoin de parler de la personne disparue) vont se manifester chez les enfants et les adolescents de manière plus brève et sporadique que chez les adultes. Là encore ces derniers peuvent alors douter du caractère authentique de leur détresse, car elle semble très circonscrite, mais celle-ci est bien réelle. Elle se déploie simplement différemment.

Les enfants ne réagissent pas à la perte de la même façon que les adultes, ce qui peut parfois s’avérer déstabilisant pour ces derniers. Shutterstock

On le voit, il est facile dans notre société de questionner la normalité de l’expérience de deuil. Jusqu’à parfois interroger le caractère proprement pathologique de certains deuils.

Compliqués, non résolu, impossible : quand le deuil se trouble

Figures mythiques tels les amants Roméo et Juliette qui mettent fin à leur vie quand ils apprennent la mort de l’être aimée, figures historiques comme la Reine Victoria, plongée dans l’affliction après la mort de son mari et ce jusqu’à la fin de sa vie, d’après ses contemporains, figures populaires d’endeuillés qui se seraient « laissés mourir » après le décès de leurs proches… L’image du « deuil impossible » est très présente dans nos représentations, c’est-à-dire d’une perte qui se solde par la mort de l’endeuillé, par son anéantissement social (il ou elle se coupe de toute relation), ou par sa « folie ».

Il faut dire que certaines des réactions qui suivent la mort d’un proche sont parfois extrêmement troublantes, pouvant aller jusqu’à des hallucinations sensorielles (sons, images rappelant le défunt…). Certaines personnes endeuillées décrivent aussi, des années après la perte, une tristesse qui ne s’estompe pas au fil du temps.

Souffrance émotionnelle et durée sont les critères les plus fréquemment évoqués pour définir la nature pathologique d’un deuil. Mais si la souffrance est normale dans le deuil, quelle intensité vient marquer son caractère pathologique ? À partir de combien de temps est-il « anormal » d’être affligé par la perte d’un être cher ? Les classifications psychiatriques internationales (la 11e révision de la classification internationale des maladies ou CIM-11 et la 5e édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques de l’Association américaine de psychiatrie ou DSM-5 TR) ont tenté de répondre à ces questions.

Après plusieurs années de discussions et s’appuyant sur des études empiriques, elles ont très récemment fait état de critères permettant de diagnostiquer un «  trouble de deuil prolongé » : en 2018 pour la CIM 11 et en 2022 pour le DSM-5 TR. Les critères sont légèrement différents dans les deux classifications, mais se rejoignent sur plusieurs points : réactions interpellantes sur le plan clinique (languissement ou nostalgie intense vis-à-vis du défunt), perturbation identitaire depuis la perte, douleur émotionnelle majeure.

Déterminer à partir de quel moment le deuil devient pathologique n’a rien d’évident. 

Les deux classifications s’accordent également sur une persistance de ces réactions : 6 mois pour la CIM 11, 12 mois pour le DSM 5 TR. Retenons enfin que toutes deux considèrent que les manifestations de deuil ne sont pas pathologiques en elles-mêmes : c’est non seulement l’existence d’un faisceau de réactions, mais surtout le retentissement sur le quotidien de l’endeuillé, sa détresse dans des domaines importants (social, familial, professionnel…) qui suggèrent un deuil pathologique.

CIM 11 et DSM 5 TR soulignent aussi l’importance de recontextualiser les réactions de la personne endeuillée dans son environnement sociétal, culturel et religieux afin de ne pas pathologiser des éléments habituels dans certains contextes. On peut par exemple penser à certains rituels de deuil en Asie du Sud-Est (notamment en Indonésie) qui pourraient de façon trop simpliste et hâtive être interprétés comme une non-acceptation de la mort (les dépouilles momifiées des défunts sont chaque année déterrées, parées, parfumées, et promenées dans les villes afin de rendre hommage aux morts).

Une question discutée

La publication de ces critères diagnostiques a suscité de nombreux débats, y compris en France, les détracteurs de cette nouvelle inclusion diagnostique y voyant une pathologisation du deuil, pourtant expérience normale, même si très douloureuse, après la perte d’un être cher.

Certains professionnels, eux aussi réticents à cette nouvelle inclusion, ont apporté une critique quelque peu différente, en soulignant que cette classification de « trouble du deuil prolongé  » ne renvoyait à aucune entité clinique précise. Selon eux, si certains endeuillés présentaient des troubles psychiatriques, ce n’était pas un tel « trouble du deuil prolongé », mais bien plutôt des comportements suicidaires, des idées délirantes, ou encore un état de stress post-traumatique.

Qu’en penser ? Si l’on peut légitimement s’inquiéter d’un risque de pathologiser des réactions de deuil normales, il faut souligner que de nombreux travaux empiriques étayent l’existence du trouble du deuil prolongé, le distinguant d’autres troubles psychiatriques comme l’épisode dépressif caractérisé ou l’état de stress post-traumatique. En outre, les classifications qui caractérisent ces réactions de deuil prolongé précisent qu’elles doivent significativement altérer le fonctionnement de la personne.

Enfin un point important à noter concerne l’environnement dans lequel le DSM 5-TR a été élaboré, aux États-Unis. En effet, dans ce pays, pour rembourser correctement les personnes prises en charge notamment sur le plan psychothérapeutique, la plupart des mutuelles exigent qu’elles reçoivent un diagnostic validé scientifiquement par le DSM. Les tenants de l’inclusion du trouble du deuil prolongé soulignent donc son importance sur le plan de l’aide apportée à des personnes en grande souffrance, qui constitueraient de 10 à 15  % de la population totale des endeuillés, selon les études.

Comment accompagner le deuil ?

L’accompagnement du deuil n’est pas l’apanage des psychologues et des psychiatres. Avant d’évoquer l’aide professionnelle qui peut être apportée, rappelons l’importance de la présence empathique que chacun peut offrir à une personne qui affronte la perte d’un proche.

Les témoignages de personnes endeuillées dans le contexte de la pandémie de Covid-19 soulignent combien l’impossibilité de bénéficier du soutien physique de leurs proches, de commémorer ensemble la vie et la mort du défunt – en raison des mesures sanitaires prises pour endiguer la progression du coronavirus – avait pu accroître leur détresse.

La présence empathique que l’on peut apporter à un endeuillé ne passe pas nécessairement par le fait de parler, encore moins de donner des conseils (sauf si la personne endeuillée le demande, évidemment). Il s’agit déjà de pouvoir entendre sa souffrance, sans se détourner. Et ce, sans l’inviter à rester positive ou optimiste…

Une présence empathique peut aider à supporter le deuil. 

Dans une telle situation, il est normal d’avoir peur d’être maladroit, ou de se sentir désemparé face à la souffrance. Une façon de l’aborder est de demander à la personne endeuillée ce qui pourrait la soulager, même un tout petit peu. Et il faut garder à l’esprit qu’en cas de maladresse, il est toujours possible de réajuster ses propos…

Autre point important : avoir conscience que nos représentations (de ce qu’est une famille, de comment on doit/peut communiquer sa peine, du soutien à apporter) n’appartiennent peut-être pas à l’univers de la personne endeuillée.

Au-delà d’une telle présence attentive, offerte par des proches, la personne qui vit un deuil peut aussi trouver de l’aide auprès d’autres individus endeuillés qui lui offriront, grâce au partage d’une expérience commune, l’impression d’être comprise. Les groupes de parole peuvent ainsi constituer des espaces d’aide.

Se tourner vers des professionnels

Si tous les endeuillés n’ont pas nécessairement besoin d’un soutien professionnel ou d’entamer une psychothérapie, ce type d’aide peut en revanche être important si la personne le souhaite et/ou si elle présente des signes cliniques inquiétants, qui ont un retentissement majeur sur son fonctionnement au quotidien.

Beaucoup de personnes endeuillées, reconnaissant que la souffrance liée à la perte est normale, ne cherchent pas d’aide spécialisée. Pourtant, ce n’est pas parce qu’une émotion est normale qu’un travail psychothérapeutique ne pourra pas être intéressant.

Les objectifs de ce travail pourront être variés : parfois être rassuré sur la normalité et la légitimité de certaines réactions, aider à trouver un sentiment de continuité entre la vie d’avant et celle depuis la disparition du proche, ou encore se pencher sur les émotions, parfois contradictoires que l’on ressent à propos du défunt.

https://theconversation.com/quest-ce-qu-etre-en-deuil-le-point-de-vue-du-psychologue-191000

lundi 6 mars 2023

PRESSE PERDRE un proche est toujours une épreuve difficile. Et cela peut s'avérer plus particulièrement douloureux ou incompréhensible quand il s'agit d'un suicide

« Le risque de passage à l'acte est multiplié par deux ou trois chez les proches endeuillés »
Gardier, Stéphany 
Le Figaro, no. 24428
Le Figaro, lundi 6 mars 2023 650 mots, p. 13


PERDRE un proche est toujours une épreuve difficile. Et cela peut s'avérer plus particulièrement douloureux ou incompréhensible quand il s'agit d'un suicide. Le 20 mars prochain, une plateforme destinée à ces personnes sera mise en ligne. Cet outil, baptisé Espoir, est le fruit d'une recherche menée par des chercheurs et médecins de l'unité fonctionnelle urgences psychiatriques du centre hospitalier Le Vinatier (Lyon), du CHRU de Lille, du laboratoire de recherche Reshape (RESearch on HealthcAre PErformance) de l'université Claude-Bernard - Lyon 1 en collaboration avec l'agence de communication Interlude Santé. Le Dr Édouard Leaune, psychiatre au centre de prévention du suicide de l'hôpital du Vinatier et responsable de la consultation pour les personnes endeuillées par suicide, est l'investigateur principal de ce projet.

LE FIGARO.- En quoi ce deuil est-il particulier ?

Édouard LEAUNE.- Il existe toujours un débat pour savoir s'il s'agit d'un deuil différent. Mais une chose est sûre : perdre un proche par suicide a des conséquences particulières. La culpabilité est très présente après un suicide. Elle peut ronger les personnes des mois durant et, parfois, devenir obsessionnelle. Certains proches font et refont sans cesse les scénarios qui auraient pu éviter l'issue fatale. Le « pourquoi ? » est aussi très caractéristique de ce deuil : les proches veulent comprendre, ils cherchent l'élément qui serait responsable du geste suicidaire. Face à l'impensable, l'inacceptable, il peut être réconfortant de trouver une cause mais les passages à l'acte impulsifs, en réponse à un événement précis, sont très rares, même si ce sont les plus médiatisés. Le suicide est le plus souvent l'aboutissement d'une trajectoire de vie, dans lequel il existe une responsabilité collective. Je dis souvent aux personnes que je vois en consultation : « C ollectivement, nous n'avons pas été en capacité de voir la souffrance de votre proche et d'éviter son suicide . » Cela les apaise un peu.

Le risque de suicide est-il plus grand chez ces proches ?

Oui, et c'est un autre aspect spécifique de ce deuil. On estime que le risque est multiplié par deux ou trois chez les personnes endeuillées par suicide. C'est comme si une porte s'était ouverte : « S'il l'a fait, pourquoi pas moi ? » Beaucoup de personnes expliquent « refermer cette porte » pour ne pas infliger à d'autres la souffrance qu'ils sont en train de subir. Mais au-delà des idées suicidaires, le suicide d'un proche peut entraîner des complications psychiques chez 30 à 50 % des proches. Un suicide a une large onde de choc : on estime qu'en moyenne un décès par suicide plonge 6 à 14 personnes dans le deuil et touche jusqu'à 135 personnes. C'est un paradoxe : les personnes qui se suicident se sentent très isolées, mais il y a souvent beaucoup de monde à leurs funérailles.

Quelles ressources offrira la plateforme Espoir ?

Pour concevoir Espoir, nous avons travaillé avec des proches endeuillés afin de développer un outil qui réponde à leurs besoins et leurs attentes. Le stigmate et le tabou qui entourent encore le suicide peuvent conduire à un isolement des proches. La littérature et ce que nous observons au quotidien sur le terrain montrent que le soutien est très important. La plateforme référencera donc l'ensemble des associations et professionnels qui accompagnent des personnes endeuillées par suicide. En entrant leur code postal, elles seront orientées vers les professionnels de santé et associations qui exercent près de chez elles. Il sera aussi possible de poser des questions sur le deuil et d'obtenir sous soixante-douze heures une réponse de la part d'un professionnel de santé de notre équipe. Nous avons également essayé de centraliser un maximum d'informations et de ressources validées scientifiquement et nous proposerons un espace d'informations destiné aux professionnels de santé et aux associations. En parallèle, ces personnes peuvent appeler le 3114, numéro national prévention suicide, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 si elles en ressentent le besoin. - 

https://www.lefigaro.fr/sciences/suicide-le-risque-de-passage-a-l-acte-est-multiplie-par-deux-ou-trois-chez-les-proches-endeuilles-20230305

lundi 23 janvier 2023

TÉMOIGNAGES «Tous les matins, je m'accroche à la vie» : ces mères qui tentent de se reconstruire après le suicide de leur enfant

«Tous les matins, je m'accroche à la vie» : ces mères qui tentent de se reconstruire après le suicide de leur enfant 
Le Figaro (site web) *
vendredi 20 janvier 2023

TÉMOIGNAGES - Elles sont mère au foyer, directrice financière ou maîtresse d'école. Elles ont perdu un enfant par suicide. Elles racontent cette lutte du quotidien.

C'est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans et pourtant, « c'est un sujet tabou ». Le suicide serait une tare honteuse, un drame silencieux, un sujet gênant qu'il conviendrait de ne pas évoquer en société, assurent les parents de ces jeunes qui se sont donné la mort. On préférerait se taire, parce que, dans l'inconscient collectif, prononcer ce mot - « suicide » -, ce serait s'attirer le mauvais œil. La crainte de l'effet Werther - l'idée que les conduites suicidaires peuvent être contagieuses - n'est jamais très loin.

Le 7 janvier dernier, à Golbey, dans les Vosges, le suicide de Lucas, 13 ans, victime de harcèlement scolaire à cause de son orientation sexuelle, a toutefois suscité un émoi national. « Quand j'ai vu ce drame aux infos, cela m'a fait penser à ma fille, qui s'est aussi suicidée », rapporte Catherine*, qui évoque un « deuil contre-nature » qu'elle s'efforce malgré tout de faire. Chaque jour, elle puise en elle-même une force extraordinaire : « lorsque je me lève, tous les matins, je m'accroche à la vie ».

« Le deuil d'un enfant qui s'est suicidé est différent du deuil que font ceux qui ont perdu un enfant dans un accident. Au-delà de la douleur, ce geste dramatique interroge notre propre humanité, le sens de la vie, notre équilibre familial, notre identité », explique Géraldine Chanal, psychologue de l'association «Phare», qui accompagne notamment les mères touchées par cette tragédie. Certaines d'entre elles se sont livrées auprès du Figaro. Elles racontent ce combat quotidien qu'elles mènent pour continuer de vivre après le suicide de leur enfant.

«On vit au rythme des dates clés»

« Le temps s'est figé le jour où ma fille est morte », souffle Cécile, ancienne directrice financière d'un grand groupe français. Ce 5 novembre 2018, Capucine, 18 ans, rentrait chez elle, à Saint-Cloud, après une journée de cours. Elle avait été admise en prépa, au lycée Hoche, à Versailles. Elle s'est jetée sous un train à la gare de Ville-d’Avray.

Cécile était en réunion budgétaire. Le président de l'entreprise est venu la chercher, l'air grave. À côté de lui, se tenaient des personnes en civil. « J'ai dit à mon chef, “eh bien Laurent vous en tirez une tête, il s'est passé quelque chose de grave?”. À ce moment-là une des dames en civil, qui était en fait une policière, m'a annoncé que Capucine était morte ».

Les premiers mois, chaque chose du quotidien rappelle le jour fatidique. « On vit au rythme des dates clés. Il suffit que l'enfant se soit suicidé le 17 pour que, tous les mois, le 17, le parent soit ramené à son absence », explique Géraldine Chanal. La spécialiste se souvient de cet homme qui avait perdu sa fille et qui, alors qu'ils discutaient, s'était tourné vers l'horloge : « vous voyez, il est bientôt 16 heures. Ma fille s'est suicidée à 16 heures. Dans quelques minutes, elle est morte ».

La vie n'est plus que peuplée de dates, d'heures et d'événements rappelant l'absence de l'enfant. « Il y a le premier Noël sans lui. Le premier anniversaire de la mort. Puis le premier anniversaire tout court. Le couvert qu'il faut mettre, en se rappelant qu'on n'est plus cinq mais quatre », détaille la psychologue de «Phare». Puis on se rend compte que cela fait presque deux ans qu'il est parti. Puis trois. Quatre. Cinq.

Dépasser la culpabilité

« Le suicide d'un enfant, c'est la culpabilité à tout jamais », estime Cécile, qui, depuis, se dit « prisonnière » de ce jour maudit. Il y a ces questionnements, encore et encore : « Qu'est-ce que je n'ai pas fait que j'aurais pu faire ? Qu'est-ce que je n'ai pas vu ? Qui est responsable de ce gâchis ? Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ? ». Pour Géraldine Chanal, toutes ces interrogations sont liées au « sentiment d'avoir échoué dans son rôle de protection de l'enfant » .

Alors, le parent endeuillé se construit un récit, une lecture des événements, pour mieux appréhender cette nouvelle réalité. Marie avait 55 ans lorsque son fils Adrien s'est suicidé. Lui en avait 25. C'était le 24 juillet 2018. D'une voix calme et posée, elle nous raconte qu'Adrien avait été diagnostiqué « haut potentiel intellectuel ». Passionné par l'aéronautique, il avait intégré la prestigieuse école d'ingénieurs Supaéro, à Toulouse. Le jeune homme jouait du violon, chantait dans un chœur, pilotait des avions et se passionnait pour l'impression 3D. « Il menait 36 projets à la fois. Il avait une vie à 200 à l'heure », se rappelle sa mère.

Marie a vu Adrien pour la dernière fois le 21 juillet 2018. « Nous avions organisé une grande fête chez nous, à la campagne, avec orchestre. On était très nombreux, je n'ai pas pu donner toute mon attention à Adrien » . A posteriori, la mère du jeune homme regrette de ne pas l'avoir questionné ce jour-là. « Le fait de demander ouvertement à la personne si elle a des idées suicidaires ne risque pas d'accentuer ces pensées, au contraire », assume-t-elle. Pour faire face à cette culpabilité qui, inévitablement, la ronge, Marie entreprend alors de décortiquer les mécanismes internes qui la taraudent. Elle décide aussi de retrouver tous ceux qui ont marqué la vie de son fils et d'écrire un livre, pour comprendre. Elle finit par arriver à cette conclusion : le suicide est « un mal qui ne mène nulle part » et, une fois qu'on en prend conscience, on peut retrouver une forme d'apaisement.

Pour dépasser cette culpabilité, d'autres s'emploient à s'occuper l'esprit. À l’instar de Cécile qui, le lendemain de l'enterrement de Capucine, est retournée au bureau. « Je n'avais qu'une envie, c'était de m'enfermer dans la chambre de ma fille. Mais si je l'avais fait, je n'en serais pas ressortie », confie-t-elle.

D'autres préfèrent changer de métier, d'environnement. Comme Béatrice, qui a perdu deux fils. Le premier, Benoît, en 2011. Atteint de schizophrénie et âgé de 22 ans. « Il avait déjà fait trois tentatives, c'était sa quatrième », se rappelle sa mère, alors maîtresse d'école. Quatre ans plus tard, son second fils, Amaury, 20 ans, met aussi fin à ses jours. « Cette fois-ci ça a été un choc. On ne s'y attendait pas ». La famille a décidé de changer de vie : Béatrice a ouvert un salon de massages et son mari a arrêté son activité de mécanicien pour passer plus de temps avec ses deux autres fils. Depuis, tous deux guettent « les signes » que, parfois, depuis « l'autre Monde », semblent leur envoyer Benoît et Amaury.

Les groupes de parole, une lueur d'espoir

La première année, les parents endeuillés sont très entourés. Mais, à mesure que le temps passe, les proches s'effacent. « On n'ose plus nous voir, nous parler, nous inviter. On est ostracisés », s'indigne Cécile. « Le sujet met souvent mal à l'aise l'entourage qui ne sait pas comment prendre en charge cette souffrance. Une gêne réciproque s'installe », explique la psychologue de «Phare». Car comment parler des mauvaises notes du petit dernier et de l'aîné qui vient d'être pris dans une grande école face à un parent qui a perdu son propre enfant ? Tous les petits tracas du quotidien semblent dérisoires, futiles.

Du côté des parents victimes s'installe cette « impression de devoir constamment faire comme si cela n'était jamais arrivé », de devoir « faire illusion ». Des réflexions maladroites des proches appelant à « dépasser » l'indépassable blessent, inévitablement : « ça fait trois ans et tu en es encore là ? Il faut que tu essayes de faire ton deuil, de passer à autre chose », s'entendent dire certains parents.

Nombreux sont ceux qui ont donc trouvé du réconfort en dehors du cercle familial, sur la page Facebook de l'association «Phare», où la souffrance des uns trouve un écho dans la souffrance des autres. L'association a également créé des groupes de parole, où les parents peuvent se livrer sans filtre et trouver une forme de consolation. Lors de ces sessions, on peut enfin laisser tomber le masque et parler du disparu, faire revivre le souvenir de l'absent. Se confier sur toutes ces choses qu'on ressasse sans crainte d'être jugé. Les plus anciens discutent spontanément avec les « nouveaux », qui voient en eux la preuve qu'on peut continuer à vivre, malgré tout. Inversement, ceux qui sont plus « avancés » dans leur deuil se rendent compte de tout le chemin qu'ils ont parcouru depuis.

De son côté, Marie admet avoir trouvé de l'aide dans sa vie spirituelle. « Je sens qu'Adrien veille sur moi. Avoir la foi, c'est avoir la certitude que notre enfant est maintenant en paix et que je le retrouverai un jour ». Elle se rend aussi régulièrement à la campagne, où, en reprenant contact avec la nature, elle « perçoit mieux que la vie ne s'arrête jamais ». « Quand il avait trois ans, Adrien m'avait dit “Maman, après l'hiver vient toujours le printemps”. Je m'accroche à cette idée ».

Cécile vit « au jour le jour, pas après pas ». « C'est un marathon émotionnel quotidien. Mais je ne suis pas superwoman, les antidépresseurs m'aident à avoir des journées quasi normales, à appréhender tout cela. Je me fais suivre par des bons psys, je fais du bénévolat. Je me donne du temps », confie-t-elle. Et pour ce qui est du silence des autres, Marie conseille de le briser: « Le plus beau cadeau qu'on peut faire à un parent endeuillé, c'est de prononcer le prénom de l'enfant disparu ».

Numéro National de prévention du suicide : 31 14

Ligne d'écoute de l'association «Phare», pour les parents confrontés au mal-être de leur enfant et proches qui ont perdu un jeune par suicide : 01 43 46 00 62

*Ces prénoms ont été modifiés 

https://www.lefigaro.fr/faits-divers/tous-les-matins-je-m-accroche-a-la-vie-ces-meres-qui-tentent-de-se-reconstruire-apres-le-suicide-de-leur-enfant-20230120