Pays de la Loire À 21 ans, Thya empêche un suicide en Loire. Une héroïne sans cape ni pouvoir. “Je me suis souvenue des cours de sauvetage en piscine” Publié le 03/01/2024 https://france3-regions.francetvinfo.fr* Écrit par Johann Pailloux et Stéphane Hérel
Cette soirée du 4 novembre 2023, Thya Danet n’est pas près de l’oublier. Alertée par des passants, la jeune femme a porté secours à une septuagénaire, de l’eau jusqu’à la taille, qui voulait se jeter dans la Loire. Elle a su trouver les mots pour l’en dissuader.
C’était le soir de la tempête Domingos, le samedi 4 novembre 2023. Les rafales de vent ne s’étaient pas encore abattues sur Couëron lorsque Thya Danet et sa belle-mère terminaient de nettoyer l’appartement de la grand-mère, en bord de Loire.
Elles allaient partir quand elles sont alertées par des passants anglais. Thya comprend qu’il y a une personne dans le fleuve qui envisage de se suicider.
La jeune femme se rapproche, descend la cale. Il s’agit d’une septuagénaire qui a de l’eau jusqu’à la taille.
Thya commence à la rejoindre en Loire et à lui parler. "Je cherchais mes mots, car je ne suis pas quelqu’un de très sociable à la base, avoue Thya. J’ai les mains dans la poche de mon sweat, prête à le retirer si je dois me jeter à l’eau".
"La dame évoque son mal-être, que je peux comprendre, car j’ai parfois moi aussi éprouvé ce sentiment".
L’échange dure une dizaine de minutes. Thya ne souhaite pas la brusquer. Elle surmonte sa timidité, essaie de trouver les mots justes, puis finit par proposer à son interlocutrice d’aller se réchauffer chez sa grand-mère dont la maison est à quelques mètres.
"À ma surprise, elle me dit d’accord. Je l’attrape par le bras et je l’emmène à l’abri". Entre-temps, les pompiers ont été appelés, mais c’est un soir de tempête, ils sont débordés. C’est finalement le Samu qui prendra en charge la septuagénaire. Héroïsme ? Où acte naturel ?
Thya ne considère pas avoir fait acte de bravoure. "J’ai juste fait ce qu’il était normal de faire en pareille circonstance. Je ne trouve pas qu’il s’agisse d’un geste héroïque".
Et pourtant c’en est un. La ville de Couëron envisage d’ailleurs de lui décerner une médaille. Vendeuse en boulangerie, Thya se rend bien compte en revanche de l’impact de son geste auprès des gens.
"Deux mois après, les clients m’en parlent toujours. Je n’en avais même pas parlé à ma famille qui a appris la nouvelle dans un article de presse".
Une fin heureuse
La jeune femme, qui a suivi des études de sciences avant de faire un break, a toujours eu envie d’étudier la médecine.
"Je me suis rendu compte que ça aurait pu me servir, surtout que ce n’est pas la première fois que je me retrouve à aider des gens, qu’ils soient blessés ou en détresse". Quant à la septuagénaire, “quelques semaines plus tard, ses proches m’ont envoyé des photos d’elle et de sa famille. Elle avait l’air d’aller bien, en tout cas beaucoup mieux que la dernière fois que je l’avais vue”.
Ces déclics qui ramènent à la vie après une tentative de suicide
Marion Mayer — Édité par Natacha Zimmermann — 11 janvier 2023 https://www.slate.fr* Alors qu'en France, 200.000 personnes essaient de se donner la mort chaque année, des rescapées et des soignants analysent ce qui pousse à commettre ce geste et ce qui permet de remonter la pente.
Des solutions existent pour rouvrir le champ des possibles et retrouver l'espoir.
Temps de lecture: 7 min
«J'ai fait une connerie, il faut rattraper ça, ça va faire de la peine aux autres.» Voilà ce qu'a pensé Juliette Vaillant –qui a raconté son histoire dans un livre, Phénix–, après avoir tenté de se suicider un dimanche d'octobre 2016. Une pensée qui illustre bien le sentiment de culpabilité que peuvent ressentir les personnes ayant des idées suicidaires.
En France, on compte environ 200.000 tentatives de suicide par an, dont 90.000 menant à une hospitalisation, selon infosuicide.org. Chaque jour, 25 personnes se donnent la mort. Mais pour toutes celles qui survivent, commence dès lors un chemin de réparation et de retour à l'espoir d'arriver à vivre sans souffrir, en grande partie grâce aux professionnels de la santé mentale.
D'abord, il faut trouver la cause de la tentative de suicide. Ou plutôt les causes. Car «il faut avoir en tête qu'une TS [c'est ainsi que les suicidologues appellent la tentative de suicide, ndlr] est multifactorielle», explique Christophe Debien, psychiatre et responsable national du dispositif VigilanS, qui permet de rester en contact avec les personnes ayant fait une TS une fois qu'elles sont sorties du système hospitalier et de soin.
«D'emblée, on tient compte du contexte dans lequel évolue l'individu, et on l'oriente vers les personnes compétentes. Cela peut être des psychiatres bien sûr, en cas de maladie mentale, des solutions somatiques en cas de maladie physique et de douleurs importantes, ainsi que les secteurs médicosociaux: si une personne nous dit qu'elle n'a plus d'argent, alors on la met en lien avec un travailleur social, un conseiller juridique, etc.» «Aujourd'hui, je peux vous dire que ce n'était pas moi ce jour-là»
La majorité des TS (45% à 80% des cas selon les études) sont le résultat de nombreuses années de dépression ou de troubles non diagnostiqués, comme celui de la bipolarité. Lola a ainsi fait trois TS au cours de sa vie (la première à 16 ans), avant d'être «diagnostiquée bipolaire à 28 ans». «J'ai été dans l'errance de diagnostic pendant plus de douze ans», compte-t-elle.
Or, cette errance peut être dangereuse: selon la Haute Autorité de santé, une personne bipolaire sur deux fera au moins une TS dans sa vie. Mais un bon diagnostic amène à un traitement adapté et permet aux patients de reprendre le contrôle. Pour Judith, connaître son trouble a été un soulagement: «J'étais si heureuse! Tout à coup, on me disait que ce n'était pas moi, pas de ma faute! Que c'est une maladie que des médecins connaissent, que des traitements existent.»
D'autres crises suicidaires, si elles sont toujours le fruit d'un épuisement des ressources, peuvent être accentuées après un élément déclencheur et choquant. C'est ce qui est arrivé à Juliette, qui a tenté de mettre fin à ses jours un an après la mort de sa cousine au Bataclan, le 13 novembre 2015.
«Aujourd'hui, je peux vous dire que ce n'était pas moi ce jour-là. J'ai enchaîné des gestes de manière mécanique. J'étais très déterminée, je n'ai pas pleuré, pas hésité, je voulais juste arrêter cette souffrance qui assaillait mon corps depuis des semaines, cette torture. J'étais tout le temps mal, physiquement et mentalement, je ne dormais plus.» «Quand je suis rentrée chez moi, personne n'a voulu m'écouter parler de ça. Ça n'existait déjà plus. Je suis restée seule avec ça.» Émilie
Coline aussi a vécu une situation choquante qui a guidé son geste. En master d'informatique, elle a été «agressée par une personne de [s]a classe, qui a couché avec [elle] alors qu'[elle] étai[t] ivre et ne l'avai[t] pas demandé». Au-delà de l'événement traumatisant, toutes deux souffrent également de troubles psychiques (respectivement bipolarité et dissociation).
«Le plus souvent, la crise suicidaire vient d'une crise psychosociale découlant d'événements de vie, explique Vincent Lapierre, psychologue et directeur du Centre prévention du suicide (CPS) de Paris, qui accueille des personnes en crise suicidaire. Petit à petit, le patient perd son travail, son couple, vit un deuil et use les ressources qui lui restent.» Plus rien ne lui semble possible, plus aucune solution ne semble s'offrir à lui. Alors, il décide de mettre fin à ses souffrances, en arrêtant de vivre. La nécessité d'un suivi psy
Le travail des professionnels consiste d'abord à «saisir le processus qui a amené la personne à ce point d'impasse et les raisons pour lesquelles aucune autre issue que le suicide ne s'est présentée à elle», décrit Sandrine Vialle-Lenoël, psychanalyste et psychosociologue qui intervient sur le risque et la crise suicidaires à la demande des entreprises confrontées à des salariés en souffrance.
«Soixante pour cent des gens qui font une première TS n'en feront plus jamais dans leur vie», rassure toutefois Christophe Debien. Et si les 40% restants rechutent, c'est sans doute car «les facteurs de vulnérabilité importants ne sont pas traités», avance Charles-Édouard Notredame, responsable adjoint du 3114, qui se matérialise par une ligne d'écoute au sein de laquelle des professionnels de la santé mentale répondent 24/24h, afin de conseiller et d'orienter les personnes en détresse.
Juste après une TS, «il y a des personnes qui regrettent d'être passées à l'acte, qui ont une prise de conscience, qui n'ont plus du tout envie de recommencer. Et il y a celles qui regrettent de ne pas être décédées, énumère le professionnel. Dans les deux cas, il faut bien évidemment un suivi psychologique, si ce n'est psychiatrique.» Et ça marche: «Les centres d'accueil et de crises parviennent à diminuer les idées suicidaires des patients en trois à cinq jours.»
C'est ce qu'il s'est passé pour Coline qui, après l'agression qu'elle a subie, a commencé à avoir des idées suicidaires très concrètes. «J'ai été orientée vers le CPS de Lyon et j'ai vu une psychiatre une fois par semaine. Un jour, la psychologue de mon école a détecté un risque de passage à l'acte et m'a conseillé d'aller aux urgences psychiatriques. Ce qui est très étrange, c'est que je pensais: “Mais pourquoi, alors que ce que je veux, c'est mourir?” Et pourtant, j'y suis allée deux fois.» Petit à petit, la jeune femme a remonté la pente, grâce à un suivi assidu. «Je considère que je serais morte sans toutes ces personnes. Je leur dis merci.» «Plein de tout petits déclics qui ramènent à la vie»
À côté des professionnels de santé, les proches jouent bien entendu un rôle essentiel. Mais ils sont insuffisamment informés sur les questions liées au suicide, estime Sandrine Vialle-Lenoël. Or, les personnes en crise ont besoin de se sentir comprises, pour ne pas être «renvoyée à la solitude de leur souffrance, dans une impasse». Mais parler de sa TS avec ses proches peut être difficile, voire impossible. Émilie, qui a tenté de se donner la mort deux fois, n'a ainsi pas pu en parler avec sa famille: «Quand je suis rentrée chez moi, personne n'a voulu m'écouter parler de ça. Ça n'existait déjà plus. Je suis restée seule avec ça.»
Quant à Judith, si elle n'en a pas reparlé avec ses parents, la discussion a été un peu plus libre avec ses frères et sœurs. «On a peur de refaire vivre des choses douloureuses, des deux côtés, alors qu'en fait, ça fait du bien à tout le monde d'en parler. Cela dit, je ne souhaite pas non plus que ma vie tourne autour du suicide et que tout le monde me sollicite dès qu'il s'agit de cela.» Juliette, elle, a choisi l'écriture pour parler de son expérience. «Mes proches ont tous lu mon livre. Mais aujourd'hui, ce qui m'agace un peu, c'est leur côté inquiet, qui me met dans une position inférieure. Même si c'est bienveillant, c'est aussi infantilisant.»
Il y a donc le suivi au long cours, mais souvent les personnes concernées parlent volontiers de déclic, comme Judith: «Un interne m'a accueillie après ma TS et m'a proposé son aide, que j'ai refusée. Alors, il m'a dit: “Si vraiment vous voulez mourir, eh bien levez-vous et suicidez-vous.” Je me suis mise à pleurer, j'ai crié au scandale… En fait, il a créé le premier déclic. Il m'a dit qu'on pouvait essayer de travailler ensemble, qu'il y avait peut-être quelqu'un dans ma vie qui me motiverait à essayer. J'ai pensé à mon copain. On a passé une sorte de deal.» Pour elle, le rétablissement, c'est «plein de tout petits déclics qui ramènent à la vie»: réapprendre à manger, se remettre à lire, écouter une chanson qui nous fait du bien. Transformer sa souffrance
Pour Lola, ce déclic est passé par l'empathie. «Quand j'étais aux urgences, mon frère est arrivé et j'ai senti son désarroi en plein cœur. Il ne savait pas quoi faire. Il s'est mis à pleurer, alors que ça n'arrivait jamais, se remmémore-t-elle. Ça m'a énormément touchée, j'ai réalisé que je ne pouvais pas continuer à faire souffrir mes proches.»
Comme elle, Juliette, Judith et Émilie sont devenues médiatrices de santé-pairs quelque temps après avoir remonté la pente. Elles utilisent leur savoir expérientiel pour prendre en charge des personnes souffrant de troubles psychiques et dont certaines passent par une ou plusieurs crises suicidaires.
«Je suis convaincue que quand ce sont les personnes qui l'ont vécu qui vous accompagnent, ça donne plus de poids, estime Émilie. C'est important qu'on donne la parole à ceux qui vivent ça. J'ai envie de participer à faire changer le regard sur le suicide.» Pour Judith, devenir médiatrice de santé-pair a aussi fait partie de son processus de reconstruction: «J'ai quitté le monde de la restauration, j'ai eu mon deuxième enfant et j'ai changé de voie. Je trouve que transformer notre souffrance pour aider les autres est un signe d'espoir.»
Retrouver l'espoir, c'est justement le principal objectif du suivi post-TS, selon Marine Lardinois, médecin coordinatrice au 3114 de Lille: «rouvrir le champ des possibles pour trouver ensemble une autre issue». Pour Judith, «on peut s'en sortir»: «Vous ne savez pas ce que vous allez vivre de beau. Maintenant, je suis vraiment heureuse, alors que je ne pensais jamais l'être pleinement. C'est un combat qui vaut le coup.»
Si vous avez des idées suicidaires, en parler peut tout changer. Appelez le 3114, une écoute professionnelle et confidentielle, 24/24 et 7j/7. Appel gratuit.
Après la longue prise de conscience du
mal-être agricole par les autorités, reste encore à briser le tabou du
suicide dans les campagnes. Témoignages dans la Vienne.
"Vous êtes bien au répondeur de Mme Vuzé Cathy, et elle vous rappellera dès qu’elle sera là !"
annonce une voix enjouée quand Cathy ne décroche pas. Cette voix, c’est
celle d’un farceur fier de son coup, celle de son défunt mari. "J’ai demandé à mes enfants : ‘Est-ce que je la laisse ?’ Ils m’ont dit : ‘Oui.’ Par contre, je ne me suis jamais appelée. J’ai hésité plusieurs fois. J’ai laissé sonner deux coups et j’ai raccroché".
Vincent Vuzé, 52 ans, s’est suicidé par arme à feu, le 12 mars 2021, à Anché (Vienne). "Depuis, je n’ai jamais écouté sa voix", raconte sa veuve entourée de ses enfants : Claire et Jean-Simon, la vingtaine. "De toute manière, j’ai l’impression que c’était hier."
A cette époque, Cathy voit bien que son bon mari couve quelque chose.
Depuis deux ans, la ferme familiale va de mal en pis. De maigres
recettes succèdent à d’énormes pertes. Jean-Simon, qui s’était associé à
son père, voyait passer "quelques courriers".
Il a choisi d’enlever cette douleur en lui
Mais, "mon fils me le dit souvent : ‘Il nous l’a fait à l’envers, Papa’. Il ne laissait paraître", raconte Cathy. "Comme dit ma belle-mère, dans le monde agricole, ce sont des taiseux." Des hommes qui "ne parlent pas de leur problème", dit-elle, "pour protéger leur famille parce que, les agriculteurs, ce sont eux qui ont choisi ce métier-là".
Une vie rythmée par les saisons : "Cette année, c’était pas terrible, mais ça ira mieux l’année prochaine… ironise Cathy. Mais
malheureusement, l’année d’après, il y a autre chose : un autre couac,
une sécheresse, des naissances qui se sont mal passées. Et on encaisse."
Ce 12 mars 2021, Vincent a décidé de mettre un terme à ce cycle : "Je
pense qu’il n’a pas choisi de mourir : il a choisi d’enlever cette
douleur en lui, en finir avec tous ces appels téléphoniques, toutes ces
lettres recommandées… Je crois qu’à un moment il a voulu dire stop", comprend sa femme. "C’est pas beau à dire, mais il a fait passer son travail avant sa famille".
En finir avec "l'omerta"
Cinq jours après la mort de Vincent, le Sénat publie un rapport consacré aux suicides dans le milieu agricole : "Il est urgent que l’Etat structure enfin une réponse publique à la hauteur de ce drame silencieux", réclament les parlementaires.
Le rapport s’appuient sur les dernières données disponibles de la Mutualité sociale agricole (MSA),
datées de 2015 : 605 paysans (496 hommes et 109 femmes) ont mis fin à
leur jour cette année-là, les plus de 65 ans étant les plus touchés. Un
taux supérieur de 12,62% par rapport au reste de la population.
Le sénateurs souhaitent en finir à cette "omerta" qui entoure le mal-être dans les campagnes, là où la mort vaut parfois mieux que les mots : "Le monde paysan est un monde très particulier avec ses propres codes parfois un peu datés, raconte un agriculteur qui s’est confié aux sénateurs.
Il existe une véritable fierté paysanne, et un orgueil, qui empêchent
les agriculteurs ayant des problèmes de parler, de se confier. En effet,
avouer ses problèmes, c’est s’avouer vaincu, reconnaître que l’on a
échoué".
En découlent 63 recommandations et, en novembre 2021, une feuille de route interministérielle sur "la prévention du mal-être et l’accompagnement des agriculteurs en difficulté". Le coordinateur, Daniel Lenoir, a pour mission de mettre sur pied un bataillon de 5.000 "sentinelles" : simples citoyens formés à détecter les risques de passage à l’acte suicidaire dans les campagnes.
Il en existe "1.500 actives" à ce jour, selon la MSA. Sur le
territoire du Poitou, qui regroupe les Deux-Sèvres et la Vienne, 191
personnes ont suivi cette formation en 2021 : 75 étaient agriculteurs.
"Replacer l'humain au centre"
"En parler, c’est le début de la réponse, estime Sébastien Cailllaud, responsable du service sanitaire et social de la MSA. Il
existe des pressions sociales très fortes dans ce milieu centré autour
de la valeur travail. Cela entraine beaucoup de déni, beaucoup de
honte."
Dans le Poitou, 10 suicides d’agriculteurs ont été recensés depuis le
début de l’année. La MSA tente alors de repenser ses pratiques : "On veut replacer l’humain au centre",
affirme Sébastien Caillaud L’organisme se retrouve souvent parmi les
créanciers qui relancent sans cesse les exploitants surendettés. "Certains de nos courriers étaient davantage écrits pour celui qui les écrivait plutôt que pour celui qui les recevait", reconnaît par un euphémisme le responsable de la MSA.
Ces "courriers comminatoires" et mises en demeure "sans contact humain préalable" ont été pointés par la mission sénatoriale : "Si
l’engagement et le professionnalisme des personnels mettant en œuvre
ces procédures ne sont bien entendu pas en cause, il n’en reste pas
moins vrai que la ‘machine administrative’ s’apparente parfois à
un mécanisme froid, implacable, causant et aggravant le sentiment de
détresse que peuvent ressentir certains agriculteurs", estiment les parlementaires.
La MSA déploient désormais ses dispositifs : une "aide au répit"
avec des remplacements et un soutien administratif proposés aux
agriculteurs en difficulté, ainsi que la mise en avant des plateformes
d’écoute pour libérer une parole encore étouffée.
Insuffisant, juge le maire de Champagné-Saint-Hilaire (Vienne),
Gilles Bosseboeuf. Il comptait Vincent Vuzé dans son conseil municipal. A
la mort de son ami, en mars 2021, l’élu avait pris la plume pour
adresser un "message de détresse" aux autorités : préfecture, parlementaires et collectivités locales. "Il
faut que des décisions fortes soient prises au niveau de l’Etat pour
soutenir les agriculteurs, et notamment les jeunes, pour leur donner des
perspectives et qu’ils puissent vivre de leur travail, un travail
qu’ils aiment".
Désormais, le fils de Vincent, Jean-Simon se retrouve seul à la tête
de l’exploitation. Passionné par l’élevage, comme son père, il possède
aujourd’hui un troupeau d’une centaine de belles Limousines et près de
300 hectares dans le Sud-Vienne. Mais, à 28 ans, il doit payer cette
année près de 100.000 euros, rien qu’en impôts et cotisations sociales.
Demander de l’aide, parler de ses difficultés, admettre parfois l’échec… Jean-Simon l’assume : "J’ai
pas envie de terminer comme mon père. Moi, je n’ai pas honte de le dire
: je vais chez le psy depuis. Il faut pas avoir honte de parler, il
faut parler".
"Quand tu es en dépression, savoir qu’il y a des mains tendues, ça fait un bien fou" Le témoignage poignant d’une ado azuréenne
En France, un quart des 16-24 ans se
déclarent malheureux, selon une récente enquête Opinion way pour le
Psychodon. Plus préoccupant, 24 % des jeunes de cette tranche d’âge
disent avoir des pensées suicidaires. Derrière ces données se cache une
forêt de réalités différentes, intimes. Dont celle de Lola, 16 ans.
Depuis deux ans, cette adolescente azuréenne est en proie à la
dépression, aux conduites suicidaires, à des troubles alimentaires. Avec
sa mère, Maud, elle a choisi de mettre des mots sur ce qu’elle traverse
et de les partager. Ensemble, elles aimeraient briser le tabou de la
santé mentale, apaiser celles et ceux que ce mal-être isole, mais aussi
chercher des solutions.
Aurélie Selvi - aselvi@nicematin.frPublié le 06/11/2022https://www.varmatin.com*
recit
Une jeune azuréenne de 16 ans raconte le douloureux chemin pour sortir de la dépression. Aurélie Selvi
Elles sont assises côte-à-côte dans le salon familial, décoré
aux couleurs d’Halloween. Lola, 16 ans, sweat shirt large, longs
cheveux bruns ondulés, visage angélique, regard doux et perçant à la
fois. Maud, la quarantaine, sourire franc, affable, robe printanière
pour un après-midi d’automne version été indien.
"Aujourd’hui, on est sur un gros coup de mou. Parce que je pense à
la rentrée de lundi. Et rien que de m’imaginer devant le lycée, je ne
peux pas", glisse Lola, élève de première, qui fêtait il y a deux
soirs Halloween avec ses copines et profitait alors d’une parenthèse de
légèreté.
Ces montagnes russes émotionnelles, voilà deux ans que la jeune
fille, frappée par la dépression avec trouble du comportement
alimentaire et conduite suicidaire, cohabite avec. Sous le regard de sa
mère, elle tient à expliquer, retracer. Sans néanmoins trop s’exposer.
Pour cette raison, son prénom et celui de sa mère ont été changés.
L’élément déclencheur
"J’ai toujours été anxieuse. Petite, j’avais des TOC, peur des
catastrophes, peur que quelqu’un meurt… La dépression, c’est depuis 2
ans à peu près. Tout a commencé quand on m’a détecté un zona, une
maladie chronique très douloureuse. Le médecin m’a d’abord dit que ça
passerait en une semaine. Puis le délai s’est allongé", explique la jeune fille.
Peu de temps après ce diagnostic, Lola commence à noter dans son téléphone "des petits trucs" qu’elle ressent et qui lui semblent inhabituels: "épuisement", "flemme et procrastination", "moins faim", "peur d’être seule", "perte de concentration", "se mordre les lèvres" ou encore "peur d’embêter tout le monde quand j’ai besoin d’aide"...
Jusqu’alors très active, passionnée par la gym, investie dans la
protection de l’environnement, intéressée par le développement
personnel, Lola commence à se recroqueviller. Elle explique:
"Je me suis rendue compte qu’il y avait un problème quand j’ai commencé à ne plus avoir d’espoir que ça puisse aller mieux"
Trois mois après le diagnostic de sa maladie chronique, des idées
suicidaires s’invitent dans sa tête, sans pour autant la surprendre. Sa "première TS" (tentative de suicide), la jeune fille confie la faire "uniquement pour que la douleur s’arrête, pas dans une envie déterminée d’arrêter de vivre". Lola en fera plusieurs, en secret, sans rien en dire à sa famille "par peur de les inquiéter".
Ce sont des amies à qui elle se confie qui iront voir la CPE du
collège. Puis viendront les hospitalisations, plus ou moins longues, en
hôpital pédiatrique…
Une réalité "difficile à comprendre"
C’est au cours de l’une de ces hospitalisations en urgence que les mots sont posés par les soignants: "dépression", "TCA" (troubles des conduites alimentaires). "L’entendre de la bouche des médecins m’a fait quelque chose",
se remémore Maud, la mère de Lola, qui fait face à une réalité qu’elle
cherche toujours à comprendre, sans jamais nier le mal-être de sa fille.
"La
dépression, personne dans mon entourage n’en avait souffert. De la voir
perdre sa joie de vivre, plus envie de lire, plus envie de rien, je
n’ai pas compris", Maud, mère de Lola
"Ce qui est difficile, c’est justement d’accepter de ne pas
comprendre. Le plus dur, ce sont les idées suicidaires, la peur qu’elle
passe à l’acte, la peur de la perdre", ajoute la maman, gorge serrée.
"La dépression, ça met tout de côté. Les passions d’avant, c’est
pas que tu ne les aimes plus mais elles ne déclenchent plus la flamme en
toi. Tu deviens neutre, comme indifférent à tout ça", explique l’adolescente.
Peu à peu, Lola et Maud acceptent une réalité: celle des méandres de la maladie mentale. "On parle ici d’alchimie du cerveau, pas d’une jambe cassée à réparer",
note la mère, qui reste convaincue que sa fille va s’en sortir. Tous
ces moments passés auprès d’elle à l’hôpital, pour des séjours plus ou
moins longs, ont aussi ouvert Maud à des questionnements sur la prise en
charge de la santé mentale des jeunes.
"Créer une vraie parenthèse de quiétude"
"De manière générale, je trouve que la réponse donnée aujourd’hui
par les institutions à ce mal-être est essentiellement médicamenteuse.
OK mais cela ne peut pas être que ça, pointe Maud. Dans un
monde idéal, je pense que ces jeunes devraient être pris en charge dans
un lieu totalement neutre, qui ne ressemble pas à une chambre d’hôpital,
qui s’apparente à une vraie parenthèse et leur permette de faire une
vraie pause. Quand je vois les copines qu’a rencontrées Lola à l’hôpital
qui mentent à leur psy, qui s’ennuient toute la journée dans un lit, je
me dis que ces jeunes en souffrance ont besoin plus que tout d’être
écoutés, entendus, de vider leur sac dans un lieu de quiétude qui les
protège", plaide cette mère de famille, qui précise "partager un ressenti de maman" sans aucune envie de tirer à boulet rouge sur le lieu où sa fille est suivie.
De ces passages à l’hôpital, Lola retient surtout ces rencontres "qui font du bien" avec des enfants de son âge qui traversent la même réalité.
"Dans la maladie, tu te sens vraiment seule, c’est même l’un des principaux symptômes", Lola, 16 ans
Le plus important à ses yeux: se savoir entourée: "Quand tu es en dépression, savoir qu’il y a des mains tendues, même si tu ne les prends pas, ça fait un bien fou".
"La dépression, ça met tout de côté", Lola (le prénom a été changé), 16 ans. Aurélie Selvi.
Briser le tabou de la santé mentale des jeunes
Au-delà de son cas personnel, Lola constate aussi que l’anxiété est
très présente dans la vie de ses copines et porte un regard lucide sur
sa génération.
"Ce qui nous stresse le plus? Les cours, toujours les cours.
Personnellement, je me suis mis la pression dès le collège, même si j’ai
toujours eu de bons résultats. On sent qu’on entre dans la cour des
grands, qu’il faut assurer. Puis au lycée, tu dois choisir tes
spécialités, ton orientation avec Parcours sup… C’est beaucoup", glisse-t-elle.
Dans son entourage, d’autres camarades sont concernés par la
dépression. Toujours sur le fil, Lola confie, quant à elle, ne pas
perdre espoir.
"A
un moment, ça ira mieux. Il faut être patient, c’est bateau, mais c’est
vraiment ça. D’ici là, j’essaie maintenant juste de m’appliquer une
chose : ne jamais prendre de décision quand ça va mal mais en parler",
Lola, 16 ans
En témoignant aujourd’hui, la jeune fille et sa mère tiennent surtout
à envoyer un message aux jeunes touchés comme aux personnes qui les
entourent: "la dépression, ce n’est pas une honte mais une vraie
maladie, complexe et difficile à vivre! Il faut l'accepter, en parler, y
compris quand on est l’aidant", lance la mère.
Lola rebondit: "et cette maladie ne nous définit pas! Si y a
bien un truc qui m’énerve, c’est qu’on dise que je suis dépressive. Non,
je souffre de dépression mais je ne suis pas que ça, je suis plein
d’autres choses". Assise à ses côtés, Maud renchérit: "tu es une sœur, une cousine, une amie sur qui on peut compter, une bonne élève..." "La maman de 6 poissons et d’un hamster", rigole Lola. "Une gymnaste, une personne engagée… Tu es Lola", conclut sa mère.
Laure C. 09/09/2022 sur https://zep.media/* La maison des adolescents, mon refuge
À l'hôpital de Brest, Laure se sent écoutée et respectée. Le personnel soignant l'aide à sortir de sa dépression.
C’est mon médecin de famille qui m’a conseillée d’aller consulter à la maison des adolescents. C’est une unité spéciale à l’hôpital pour les problèmes psys des 12-25 ans. On peut parler du viol, du harcèlement, des problèmes dans nos familles et de plein d’autres choses.
En début de troisième, j’ai pris rendez-vous chez mon médecin pour lui dire que j’étais à bout. J’avais des idées suicidaires. Des idées noires persistantes, jour et nuit. J’ai essayé de lui en parler. C’est compliqué de parler des soucis qu’on rencontre dans la vie de tous les jours. Mais j’y suis un peu arrivée. Il a vu dans quel état j’étais et il a fait un courrier pour l’hôpital, en expliquant qu’il fallait vite faire quelque chose pour moi.
Dès le lendemain, à l’hôpital, on m’a conseillée d’aller à la maison des adolescents. On m’a expliqué ce que c’était, qu’il y avait des infirmières, une éducatrice, un psychologue, et un psychiatre. J’ai pris rendez-vous pour la semaine suivante. Rien que ça, ça m’a rassurée, je me suis dit qu’enfin je pourrais parler de mon mal-être à quelqu’un qui peut l’écouter. Quelqu’un de spécialisé. Pas besoin de parents pour y aller
J’ai préféré aller toute seule à mon rendez-vous. Mes parents étaient au courant, mais on peut y aller sans qu’ils le sachent et ça, c’est génial. En arrivant, je me suis installée dans la salle d’attente. Il n’y avait que des jeunes, et une musique relaxante. C’était une ambiance calme, apaisante. Voir d’autres jeunes, ça m’a permis de me sentir moins seule.
J’avais plein de questions qui tournaient dans ma tête, en mode : « Comment je vais réussir à parler de ce que j’ai ? Est-ce qu’ils ne vont pas me prendre pour une folle malade ? » Enfin bref, que des trucs comme ça, parce que je n’avais jamais vu de psychiatre ou même de psychologue.
Une infirmière est venue me chercher. Elle s’est présentée et m’a amenée dans une petite salle. Au début, c’était assez compliqué de parler de ce qu’on a dans la tête à une inconnue, mais elle m’a mis tout de suite en confiance. Habituellement, je n’ai pas confiance dans les gens que je ne connais pas, mais j’avais vraiment envie de m’en sortir, alors j’ai pris sur moi. Et puis c’est une professionnelle, je savais qu’elle n’allait pas me juger. Elle m’a posé plein de questions sur moi, ma famille, pourquoi j’avais ces idées-là… Elle était vraiment à l’écoute, on sentait qu’elle était habituée aux problèmes des jeunes.
Par la suite, les rendez-vous sont devenus de plus en plus fréquents. J’en avais un tous les mois, et après deux fois par mois. Puis, l’infirmière m’a orientée vers un psychiatre. Respect du secret médical
Aujourd’hui, je suis toujours suivie à la maison des adolescents par un psychiatre. Ça fait sept mois. Durant cette période, j’ai fait plusieurs tentatives de suicide, je me suis scarifiée et j’ai été hospitalisée.
On peut y parler, et les professionnels ne vont pas aller le dire à nos parents. Il y a le secret médical. S’ils le font, c’est toujours en accord avec le jeune. On me l’a expliqué et je l’ai vécu. Quand ma psychologue et mon psychiatre voulaient rencontrer les miens, ils m’ont toujours demandé mon avis et on en a discuté lors des entretiens. Mes parents ont pu les rencontrer, et ils ont eu aussi une consultation pour eux.
Là-bas, j’ai croisé des gens que je connaissais, je ne savais même pas qu’ils avaient des problèmes.
Je parle assez librement de ma prise en charge, et sans tabou. Je pense que c’est super important de raconter les obstacles qu’on a pu rencontrer, pour pouvoir tous s’aider mutuellement et se dire qu’il y a toujours une solution. J’aurais aimé que des personnes partagent leurs expériences, pour que moi je puisse me dire : « Je ne suis pas toute seule avec ce problème, je ne suis pas folle, je vais bien. »
Le Covid
augmente le mal-être des adolescents : reportage dans un hôpital
psychiatrique
Le Covid-19 et ses restrictions ont été un
accélérateur d'idées noires pour certains. Immersion au sein du service
pédiatrique de l'hôpital Mignot, au Chesnay (Yvelines).
En cette période estivale, ces jeunes ne partent pas en vacances. Ils sont hospitalisés au sein du service pédiatrique de l’hôpital Mignot, au Chesnay-Rocquencourt (Yvelines), dans une unité spécialisée.
Dans le secteur des adolescents, âgés de12 à 16 ans, c’est l’effervescence. Ils sont de plus en plus nombreux. Une autre conséquence du Covid-19.
« Là, ça explose »
Tous les lits sont pourvus.
« Sur un total de 12 places pour adolescents, dont 8 sont normalement
prévues pour la médecine pédiatrique et 4 pour des lits de
pédopsychiatrie, toutes sont occupées par de la psy. Il y a aussi des
enfants qui attendent en amont aux urgences, parfois plusieurs jours,
pour une place en hospitalisation au sein de l’unité », témoigne le docteur Sylvie Nathanson, cheffe du service de pédiatrie depuis 2013.
Ces jeunes en détresse, des filles en prédominance, arrivent en premier lieu aux urgences pédiatriques.
Entre
60 et 80 adolescents consultent les urgences pédiatriques chaque mois
pour un motif psychiatrique, c'est-à-dire des adolescents qui ont fait
une tentative de suicide, pour la majorité par une intoxication
médicamenteuse volontaire. Nous rencontrons des tentatives de
phlébotomie (s'ouvrir les veines), de défenestration, de pendaison. Nous
accueillons aussi ceux qui ne sont pas passés à l'acte mais ont des
idées suicidaires très actives, très scénarisées.
« Nous avons aussi des troubles du comportement alimentaire, les anorexies, en augmentation chez les jeunes filles », note la cheffe de service qui dirige également le pôle enfant. « Pendant les confinements,
elles ne mangeaient plus par peur de prendre du poids sans sortir. Les
ados étaient très connectés pendant cette période et les réseaux sociaux
prennent une part importante. Ils catalysent le mal-être de certains
jeunes. Ça ne s’arrête pas ! Depuis 2015, on a vu chaque année une
augmentation des hospitalisations à cause de cela. Puis il y a eu la crise sanitaire, c’est monté en flèche et là, ça explose. »
Selon la Haute autorité de santé (HAS), le suicide représente la deuxième cause de mortalité chez les 15-24ans en France. La cinquième chez les moins de 13ans.
« Un mal-être renforcé pendant le Covid »
Un autre constat inquiète l’équipe médicale. « Il y a un rajeunissement de l’âge de la première tentative de suicide.
À présent, on voit des enfants de 12 ans contre 14-15 ans auparavant »,
alerte le docteur Imane El Aouane, pédiatre dans le secteur des
adolescents. « Avant le Covid, on avait des périodes
identifiées, notamment avant les examens, mais les vacances étaient
relativement calmes. À présent, le pic est continu. C’est souvent un appel à l’aide. »
Dans
ce service, tous sont unanimes. « Le confinement a majoré les
problématiques, avec un mal-être renforcé pendant la période du Covid.
Il y a un besoin d’hospitalisation mais pas assez de places », se désole Catherine Hollick, cadre supérieur de santé du pôle enfant.
« Il y a une telle accélération du flux de ces patients en mal-être que nous sommes obligés de faire une sélection
assez drastique pour les hospitalisations. Les critères de la Haute
autorité de santé ont été vraiment mis à mal avec ce flux de patients
important », partage le docteur Sylvie Nathanson.
Pour faire cette sélection, une évaluation du patient est effectuée aux urgences. Les formes les plus sévères sont alors hospitalisées au 7e étage. C’est le cas de Zoé*, 15 ans. « Ça fait deux semaines que je suis là, c’est ma première hospitalisation. Je n’ai pas passé mon brevet. »
Comme elle, beaucoup d’adolescents ont décroché au niveau scolaire, dépassés par les cours en visio et une motivation perdue.
Difficulté de construction de son identité
La crise sanitaire est ressentie comme un retour en arrière pour les jeunes rencontrés.
« Les
structures familiales fragiles ont volé en éclat pendant le Covid. Le
télétravail et le fait de se retrouver sous le même toit ont été
compliqués. L’adolescence est une période de construction
avec ses pairs, où on acquiert une autonomie. Les jeunes n’ont pas pu
rencontrer leurs pairs avec les confinements. C’est un moment alors très
compliqué pour l’ado en pleine construction de son identité »,
développe le docteur Sylvie Nathanson.
Pendant ce temps d’hospitalisation, le mal-être de l’enfant est décortiqué.
Nous
abordons de manière globale l'adolescent, mais nous avons très vite des
entretiens familiaux pour comprendre dans quel environnement il vit,
quelle est la source de son mal-être et comment on peut l'aider dans son
environnement familial, amical et scolaire. On constate qu'à chaque
fois que l'on reprend l'histoire du patient, il y a cette période de
Covid, de confinement, traduite par de l'anxiété qui revient.
Parmi les adolescents, Chloé*, 14 ans, est arrivée il y a plus d’un mois pour une tentative de suicide. « Plein de petits problèmes se sont accumulés et ça a fait déborder le vase.
Je n’étais pas prise dans l’école où je voulais être, puis j’ai
ressenti de la honte envers moi-même, et un grand événement m’a
bouleversé : la mort de mon meilleur ami », raconte la jeune fille, vêtue de noir.
20 lettres de suicide préparées
Tous ces
événements se sont produits entre 2020 et 2022. « Au début, je vivais le
confinement comme des vacances. Mais après, c’est devenu étrange.
J’étais chez moi et je pensais. Mes problèmes ont refait surface, et
d’autres se sont ajoutés avec le Covid. Cette période a été l’accumulation de trop », confie-t-elle.
De retour à l’école, en présentiel, Chloé a remis à son professeur d’arts plastiques sa lettre de suicide. « Des lettres préparées, j’en avais plus de vingt à donner. »
C'est
énorme oui, je m'en rends compte maintenant, mais j'ai un mal-être et
ces lettres étaient un moyen d'exprimer mes sentiments. Mon professeur
d'arts plastiques en a parlé avec la directrice de mon établissement
scolaire. Elle a appelé les pompiers. Ils m'ont amenée ici.
Ces adolescents sont pris en charge par une équipe pluridisciplinaire,
dont Lila Akeb, éducatrice spécialisée depuis 2007 dans
l’établissement. Elle encadre des activités mises en place au sein de
cette unité pour les 12-16 ans, une façon de comprendre et voir comment ils fonctionnent.
Après
plus d’un mois d’hospitalisation, Chloé s’est de nouveau sociabilisée.
« On fait des jeux. Je me suis même fait des amis. J’ai appris à rigoler
ici, de nouveau. Je me reconstruis. Le reste du temps, je dessine, ça m’aide à enlever des pensées », témoigne l’adolescente.
Plus de passage dans les hôpitaux pour mal-être
Selon
Santé publique France, les passages aux urgences pour geste suicidaire,
idées suicidaires et troubles de l’humeur chez les 11-17 ans ont
augmenté avec le Covid-19, jusqu'en 2021. En 2022, la situation tend à
se stabiliser même si les chiffres restent à un niveau élevé. Toutefois,
Santé publique France ne communique aucun chiffre sur le nombre
d'hospitalisations. Dans 80% des cas de comportements suicidaires, ce
sont les jeunes filles qui sont concernées.
À la question « Est-ce que tes idées noires sont parties à présent? », Chloé répond avec beaucoup de recul. « Rien ne part jamais à 100 %,
je suis sûre qu’au fond de moi, ça peut rester quelque part, mais je
fais plus face. Oui j’ai vécu des choses, mais ça ne veut pas dire que
tout ça c’est moi à présent. »
L’hospitalisation est une étape dans le processus de soin.
« C’est un temps de pause. On évalue et met en place une stratégie pour
après. On l’explique aux parents et aux enfants : ce mal-être
psychologique, ce n’est pas comme une angine, sept
jours de médicaments, et c’est réglé. Non. Cela prend du temps. C’est
complexe, donc il faut une prise en charge, notamment toute l’année qui
suit la tentative minimum », notifie la pédiatre Imane El Aoune.
Structures saturées
À leur sortie, les jeunes sont orientés vers des centres médico-psychologiques (CMP). « Ces structures sont totalement saturées.
Ils ne peuvent plus recevoir de nouveaux patients ou alors avec
beaucoup d’attente. Il y a un vrai problème d’aval », avertit le docteur
Imane El Aouane.
Un problème déploré en amont aussi. « Il y a une démographie qui malheureusement pèse en défaveur de la prise en charge des adolescents. On manque cruellement sur l’ensemble du territoire de pédopsychiatres,
il n’y en a plus assez. Les psychologues commencent aussi à être
saturés. Ces jeunes arrivent donc ici, par manque de prises en charge »,
se désole le docteur Sylvie Nathanson.
Au sein du service pédiatrique de l’hôpital Mignot,
les jeunes rencontrés sont en hospitalisations complètes. « L’ouverture
vers l’extérieur est plutôt en fin d’hospitalisation, pour qu’ils
reprennent pied progressivement avec leur environnement. Mais nous avons
des intervenants », explique la cheffe du service pédiatrique.
Soigner les maux sans médicaments
Valérie Maillot est l’une des intervenantes. Elle est socio-esthéticienne,
un métier peu connu, apporté comme soin de support auprès des personnes
fragilisées. Elle va à la rencontre des différents enfants présents
dans cette unité.
J'apporte
une aide. J'essaye de pallier leurs souffrances. Si on les aide à
l'enfance, cela les aide pour plus tard. C'est un bienfait instantané.
C'est un métier riche humainement. Le financement de ces soins bien-être
pour le service pédiatrique a été réalisé en premier lieu par
l'association Solidarité enfance dévouement. Puis, l'hôpital est venu
compléter le financement.
La socio-esthéticienne rencontre Chloé dans sa chambre. Ses dessins sont affichés au mur. « C’est mon échappatoire. Je fais aussi du diamond painting (broderie avec des strass, Ndlr), ça occupe », raconte la jeune fille qui a opté pour un massage du dos.
Les langues se délient pendant le soin, sur un fond de musique douce.
« Quand
vous me massez, cela me détend. Je m’imagine en Thaïlande pour
continuer mes études. Mon père est là-bas. C’est mon projet après ici.
Si je devais retenir une chose, après tout ce que j’ai vécu, c’est qu‘il y a toujours un espoir, une solution, même si on ne dirait pas comme ça », conclut Chloé avec l’esquisse d’un sourire pour la première fois.
La socio-esthéticienne a réussi sa mission: soigner, le temps d’un instant, ces âmes troublées.
"Comment survivre en hôpital psychiatrique" : une BD pour raconter l’enfermement d’une ado
Nathalie CHIFFLET
https://www.leprogres.fr*
Lætitia
a fait des tatouages sur ses bras : des dessins sur les cicatrices du
passé, sur son corps blessé, quand elle s’automutilait. Elle a aussi
dessiné ce qui lui est arrivé et comment elle l’a vécu : une bande
dessinée, Comment survivre en hôpital psychiatrique (éditions Kiwi).
Lætitia Bocquet avait 17 ans quand ses parents l’ont conduite d’urgence
à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, à Paris, après une tentative de suicide.
Dans sa BD, parue le 12 juillet, elle raconte d’un trait vif, sensible,
l’enfermement d’une adolescente et de ses « compagnons de misère »,
Stanislas, Marta, Léon, Juliette, Bérénice, Tom, Jules ou Camille…
Il
lui a fallu du temps et tout un travail thérapeutique pour écrire cette
période noire. Une dizaine d’années, des soins, une thérapie, un
diagnostic sur sa dépression, son extrême sensibilité, ses crises, sa
maladie – elle souffre d’un trouble de la personnalité limite. Lætitia
Bocquet publie sa BD après « tout un travail cathartique ».
« Je ne voulais pas être internée, mais cela m’a sauvé la vie. Si
j’étais rentrée chez moi, je me serais suicidée. À l’époque, j’en
voulais à mes parents de me forcer à vivre. Aujourd’hui, je leur en suis
reconnaissante. Ils sont à mon écoute et me soutiennent énormément ».
« Aller en thérapie reste tabou »
Avec
son témoignage, Lætitia veut sensibiliser sur la question de la santé
mentale des jeunes : « Plus on s’exprime, moins on porte cette
souffrance. Plus on en parle, plus on peut obtenir de l’aide. Le fait
que la population générale soit aujourd’hui touchée, on en parle
davantage, mais il y a encore du chemin à faire. Aller en thérapie reste
tabou. Mais en parler à des spécialistes, à des amis, à sa famille, à
des inconnus, c’est important et nécessaire. J’ai dû me battre pour
expliquer ce que je vivais, en quoi cela m’affectait ».
« Pendant longtemps, j’ai cru que j’étais faible parce que je n’arrivais
pas à supporter la vie, mais j’ai compris que j’avais beaucoup de force
en moi, parce que je réussissais à survivre. La dépression est un
symptôme récurrent de ma maladie. Maintenant on ne peut plus me dire :
“Reprends-toi !” ».
Témoigner, parler de la santé mentale des
jeunes, c’est « ouvrir une conversation entre les parents et les enfants
avant qu’il ne soit trop tard ». Comment mieux accompagner les familles
et les jeunes ? « Il faut faire de la prévention contre le suicide en en parlant plus facilement. Si on en parlait tous plus, on pourrait aider plus de gens ».
Lætitia Bocquet a fait des tatouages sur ses cicatrices. Photo DR
« J’avais cette idée du suicide car il n’y avait plus d’issue » : Karine, éleveuse de chèvres, raconte le mal-être des agriculteurs
Par charentelibre.fr avec AFP, publié le 17 juin 2022C’est devenu un enjeu de santé publique. En moyenne, 250 exploitants et salariés du secteur agricole ont mis fin à leurs jours chaque année entre 2016 et 2019. Karine, éleveuse de chèvres dans le Vercors, y a souvent pensé. Accablée par la solitude, l’endettement, la fatigue et les douleurs, elle a eu la chance de « tomber sur les bonnes personnes ». Elle raconte.
« Je voulais appuyer sur le bouton « Stop » : comme de nombreux agriculteurs accablés par la solitude, l’endettement ou les douleurs physiques, Karine, éleveuse de chèvres dans le Vercors, a songé plusieurs fois au suicide, un sujet dont se sont désormais saisis les pouvoirs publics. Dix ans que cette quadragénaire était « en mode survie, sans se sentir légitime de se faire aider », a-t-elle raconté mercredi lors d’une rencontre sur le mal-être et le suicide chez les agriculteurs, suscitant l’émotion de la centaine de professionnels réunis.
J’avais une immense capacité de travail, mais avec du recul, c’était inhumain.
Avant ça, Karine n’en avait presque jamais parlé. Quand elle a monté seule son exploitation en 2001, « personne n’y croyait ». « Toujours bonne élève », major de sa promotion d’ingénieurs, la jeune femme met donc la barre très haut. Une fois lancée, difficile, voire impossible pour elle de s’accorder des pauses. « J’avais une immense capacité de travail, mais avec du recul, c’était inhumain », raconte-t-elle, continuant de s’occuper de ses 40 chèvres malgré les « accidents de la vie ».
« L’épuisement est là »
Son fils se blesse gravement à ski, elle-même subit plusieurs accidents du travail. « Je continuais avec mes béquilles, je me disais : « Un éleveur, ça ne s’arrête pas ». » « Le corps de l’agriculteur est son outil de travail : quand l’épuisement est là, tout se dérègle, avec un risque de passage à l’acte » pour mettre fin à ses jours, souligne Christelle Guicherd, la psychologue de Karine, qui l’a convaincue de venir témoigner à Paris. En moyenne 250 exploitants et salariés du secteur agricole ont mis fin à leurs jours chaque année.
À l’image de l’éleveur interprété par Guillaume Canet dans le film d’Édouard Bergeon « Au nom de la terre » (2019), inspiré de l’histoire de son père, le nombre de suicides dans cette catégorie professionnelle est statistiquement plus élevé que pour le reste de la population. Selon des chiffres collectés entre 2016 et 2019 par Santé publique France, en moyenne 250 exploitants et salariés du secteur agricole - en majorité des hommes - ont mis fin à leurs jours chaque année, un chiffre sous-estimé d’au moins 10 %. La France compte aujourd’hui moins de 400.000 agriculteurs.
Attendus depuis longtemps sur le sujet par le monde agricole, ministres, parlementaires et représentants du secteur s’en sont saisis en novembre 2021, avec la présentation d’un plan gouvernemental sur la prévention et l’accompagnement du mal-être chez les agriculteurs. Il prévoit notamment de renforcer le maillage des « sentinelles », qui sont des vétérinaires, banquiers, conseillers des Chambres d’agriculture ou fournisseurs des paysans, formés par la sécurité sociale agricole (MSA) et les Agences régionales de santé afin de détecter les signaux de détresse. 24h sur 24, 7 jours sur 7
« Souvent j’ai voulu passer à l’acte », explique Karine avec une franchise qui désarme l’audience. « J’avais cette idée du suicide, car il n’y avait plus d’issue. J’avais le bouton « Stop » de la machine à traire dans la tête, je me disais : c’est ça que je veux faire : appuyer sur le bouton « Stop ». »
Son exploitation en Isère marchait « bien », mais la pandémie de Covid-19 est venue percuter son activité : rapidement, les touristes ne sont plus là, et le magasin où Karine vend ses fromages et ses glaces reste vide. Un jour, assise à table avec son mari, elle lui dit : « Je n’en peux plus. » La question du déni, de la honte est très prégnante.
Alors qu’un réseau de soutien commence à se structurer sous l’égide des Chambres d’agriculture, d’associations et de la MSA, l’éleveuse a eu la chance de « tomber sur les bonnes personnes » pour entamer un suivi psychologique. Une chance car les médecins généralistes se font souvent rares en milieu rural et ne sont pas toujours formés au risque suicidaire.
« Très peu de personnes savent que je suis en arrêt maladie », confie Karine, qui n’a pas encore réussi à reprendre le travail. « Ça ne se dit pas, c’est très difficile d’en parler. » Quand surcharge de travail, problèmes de santé et difficultés financières s’accumulent, « c’est un désenchantement pour les agriculteurs, et ceux que j’accompagne minimisent beaucoup les douleurs », abonde sa psychologue. « La question du déni, de la honte est très prégnante. »
En plus d’une salariée, Karine parvient à faire venir un jeune éleveur pour la remplacer quelques jours par semaine, un dispositif coûteux qui, elle l’espère, lui permettra de reprendre pied. Elle peine toutefois à respecter son arrêt de travail : « En élevage, on travaille 7 jours sur 7, 24H/24. Quand on habite sur place, on ne ferme jamais les portes. »
Tentative de suicide violente et anorexie mentale : le témoignage d’une adolescente soignée dans une unité de double prise en charge Médecine Physique Réadaptation et Pédopsychiatrie (MPR-psy) Nicolas Girardon
Pédopsychiatre, chef de service. Clinique fsef Neufmoutiers-en-Brie.
nicolasgirardon@gmail.com
Dans Enfances & Psy 2021/2 (N° 90), pages 70 à 81
Le suicide est une des causes principales de mortalité chez les patientes souffrant d’anorexie mentale restrictive. Le témoignage recueilli au décours d’un séjour dans une unité de double prise en charge Médecine physique réadaptation (mpr) et Pédopsychiatrie, auprès d’une adolescente de 14 ans souffrant d’anorexie mentale et ayant survécu à une tentative de suicidaire, apporte un éclairage sur les facteurs prédisposants et précipitants de son passage à l’acte.
16 décembre 2021 Sur https://lfm-radio.com/podcasts/oep-la-prevention-du-suicide-chez-les-jeunes-1042
Selon l’Observatoire de la
Jeunesse et des politiques de jeunesse, chaque année, plus de 10400
personnes se suicident en France (tous âges confondus). Et sur ces 10400
personnes, près de 600 d’entre elles sont âgées de moins de 25 ans et
environ 1000 ont entre 25 et 34 ans.
Comment faire pour encore et toujours
prévenir le suicide chez les jeunes ? Quels sont les signaux d’alarme
récurrents à connaître et nouveaux à prendre en compte aujourd’hui ? Y a
t-il suffisamment de structures adaptées en France pour prendre en
charge ce phénomène de société ?Comment expliquer que des jeunes en France pourtant en bonne santé soient amenés à commettre l’irrémédiable ?
On En Parle avec nos trois invitées du jour : Mélissa Belzane, Justine Dejonghe et Emmanuelle Maes, ex-infirmières à l'unité
de pédopsychiatrie pour adolescents au sein de l’Hôpital de Meulan-Les
Mureaux, implanté sur le site de Bécheville. Regroupant 9 lits
d’hospitalisation sur 3 secteurs Mantes, Poissy et Les Mureaux, Les
Alizés accueillaient des patients entre 12 et 18 ans pour une
hospitalisation, allant de deux à trois semaines. Et la structure a
toujours justifié d’excellents retours concernant l’accompagnement de
ces jeunes confrontés au harcèlement, à de la maltraitance, des phobies,
voire des pensées suicidaires. Or, cette unité a fermé il y a peu de
temps, faute de pouvoir trouver deux médecins pédopsychiatres, amenés à
diriger l’unité. Mais l'espoir de réouvrir l’unité en 2022 subsiste
toujours.
Mercredi 15 Décembre 2021 https://lescavalcades.fr*
Les Cavalcades nous livrent un podcast dont le sujet reste encore tabou : le suicide. Ce projet est accompagné par le docteur Thierry François, psychiatre à l’hôpital de Besançon, qui travaille depuis plus de 20 ans à la prévention du risque suicidaire et l’accompagnement des proches. Cassandre le consulte en lui faisant écouter des enregistrements particuliers.
En préambule, notez le contexte documentaire : La France est l’un des pays de l’Union européenne les plus touchés par le fléau du suicide. Première cause de mortalité chez les 25-34 ans, le suicide serait la cause de plus de 8000 morts par an. Les dernières études font état d’un maintien à un niveau élevé des états anxieux et dépressifs en France.
Cassandre a souhaité partager son expérience avec des personnes touchées par le deuil ou endeuillées par le suicide d’un proche.
Le 3 février 2021, Cassandre consulte l’avis d’un psychiatre au sujet d’une série d’enregistrements audio qu’elle vient de réaliser. La femme de 33 ans y raconte que plusieurs de ses proches se sont suicidés au cours des 15 dernières années. Ce sont ces enregistrements que vous allez entendre.
Cassandre est à écouter ICI. Personnes sensibles, attention : vos émotions vont être chamboulées !
Une série d'enregistrements audio transmis par Cassandre lève le tabou du suicide.
Le 3 février 2021, Cassandre consulte l’avis d’un psychiatre, le docteur Thierry François, au sujet d’une série d’enregistrements audio qu’elle vient de réaliser. La jeune femme de 33 ans y raconte que plusieurs de ses proches se sont suicidés au cours des 15 dernières années. Elle souhaite rendre public ce témoignage pour partager son expérience avec des personnes touchées par le deuil ou endeuillées par le suicide d’un proche. Ce sont ces enregistrements que vous allez entendre. L’histoire de Cassandre.
DANS CE PODCAST
"Il faut les laisser exister les morts dans notre monde de vivants." Cassandre "J'avais l'impression que les gens que j'aimais seraient là pour toujours." Cassandre "Il faut les laisser exister les morts dans notre monde de vivants." Cassandre "J'avais l'impression que les gens que j'aimais seraient là pour toujours." Cassandre
Lecteur audio
CASSANDRE 1. Ce prénom qui porte la poisse ? Le 3 février 2021, Cassandre consulte l’avis d’un psychiatre, le docteur Thierry François, au sujet d’une série d’enregistrements audio qu’elle vient de réaliser. La jeune femme de 33 ans y raconte que plusieurs de ses proches se sont suicidés au cours des 15 dernières années. Elle souhaite rendre public ce témoignage pour partager son expérience avec des personnes touchées par le deuil ou endeuillées par le suicide d’un proche. Ce sont ces enregistrements que vous allez entendre. L’histoire de Cassandre. 1. Ce prénom qui porte la poisse ? 2. Laisser les morts exister 3. L'écoute du docteur Thierry François 4. Le droit de s'appeler Cassandre
Se réconcilier avec soi-même après 13 années en psychiatrie
Un médecin m'a dit que j’étais un cas désespéré et que j’allais mourir jeune, d’une tentative de suicide ou d’une maladie secondaire à un traitement. Récemment, il a dit que j’étais un miracle. par Florine propos rapportés par Matéo Vigné Brussels, BE 26.11.21 Sur https://www.vice.com* Illustration : Lia Bertels
L’adolescence est la rampe de lancement vers une vie qui nous appartient, qui nous est propre et qu’on se doit de gérer d’une façon ou d’une autre. Mais on aura beau la vanter comme formatrice et émancipatrice, cette étape peut se révéler être un vrai parcours d’obstacles – physiques et psychologiques. Ce moment charnière qui délie l’enfant de l’adulte peut peser très lourd et c’est à ce moment-là que la santé mentale peut prendre un sacré coup.
Florine a 29 ans et vit à Jemmapes. Au total, elle a connu 30 hospitalisations. Elle raconte ses 13 années en psychiatrie, ses hallucinations, le rapport à sa mère et son nouveau cadre de vie.
Ce témoignage fait partie de la série de portraits réalisée par Benoît Do Quang et Pablo Crutzen Diaz. Leur websérie s’appelle Normal et donne un regard différent sur la santé mentale chez les jeunes adultes. C’est dispo sur Auvio.
« J’ai vécu ma première hospitalisation à 12 ans suite à une tentative de suicide, alors que je savais pas ce qu’était le suicide ni ce que je faisais. J’ai eu un passé compliqué, une histoire familiale chargée. À 13 ans, j’ai commencé à avoir des symptômes de plus en plus envahissants comme des pratiques d’automutilation ou des tentatives de suicide à répétition. Je sentais en permanence une douleur, un grésillement de radio. À mes 26 ans, quand ma mère est décédée, j’ai commencé à avoir des hallucinations, une énorme crise de paranoïa. Je vis avec ça au quotidien depuis deux ans et demi.
Quand j’avais 12 ans, j’ai pris les médicaments de ma mère. Ce qui est bizarre, c’est que j’ai pas réalisé ce que je faisais, je me disais pas que je voulais mourir. Ce jour-là, j'ai juste avalé des médicaments sans savoir si je voulais mourir ou juste m’éteindre. Pour moi, ça voulait dire la même chose. J’ai eu comme modèle une maman qui prenait des médicaments quand elle n’allait pas bien.
Ma maman avait un tempérament dépressif et j’essayais très souvent de la soutenir. Elle ne prenait pas soin d’elle. Quand elle me prenait dans ses bras, j’avais l’impression que c’était moi qui lui donnait quelque chose. Quand elle me disait “Je t’aime”, je pense qu’elle voulait dire “Aime-moi”. Je pense que j’ai vécu sa tristesse de trop près. Mon père était – ou est – quelqu’un de dangereux. C’est le monstre de l’histoire, la personne qui me fait le plus peur dans ma vie. À la maison, il y avait un problème dans la structure.
« Et puis progressivement, le silence n’était plus seulement du silence. »
Ce qui me faisait du bien quand j’avais 14 ans, c’était quand je me retrouvais toute seule dans ma chambre à 21 heures. Je n’avais plus à me soucier du regard de qui que ce soit. Le moment où je ferme ma porte, mon père n’est pas là et je sais qu’il ne va pas venir dans ma chambre. Ma mère est dans le fauteuil, elle a pris ses médicaments donc elle dort. C’est un moment où je peux être avec moi-même. Ce vide existentiel, je le creusais petit à petit. Mais ça me faisait trop de mal, du coup je me coupais.
À l'hôpital psychiatrique, j'ai retrouvé un vrai cadre avec des heures de repas, des heures pour aller se laver, des adultes disponibles et bienveillant·es qui étaient en pleine possession de leurs moyens. Du coup, je me suis accrochée à ces repères-là. Pendant ma première hospitalisation, j'étais très anxieuse quand on m’a annoncé que je devais rentrer chez moi. Dès que je retournais à l’hôpital psychiatrique, je me sentais en sécurité. C’était devenu un mode de fonctionnement : je ne vais pas bien, je me coupe, je vais me réfugier là-bas. Ça a duré comme ça jusqu’à mes 26 ans.
Quand ma mère est décédée, j’ai commencé à me rendre compte que tout ça me dépassait complètement. J’avais déjà l’impression d’être une roche fendue, alors quand elle est morte, j’ai eu l’impression de complètement m’éclater. Sur le coup j’ai tenu bon, un peu comme elle l’aurait voulu. Au lieu de la tristesse, j’ai ressenti beaucoup d’amour pour elle. Comme pour l’accompagner, pour lui dire au revoir.
« Les voix qui entendaient que je les entendais ont commencé à paniquer et, entre elles, ont décidé qu’il fallait me tuer. »
Le soir de son enterrement je suis rentrée chez moi toute seule dans mon appartement à Charleroi, et il y avait le silence dont j’avais besoin. Et puis progressivement, le silence n’était plus seulement du silence. J’entendais des enfants dans la rue, mais quand j’allais sur mon balcon pour voir ce qu’il se passait, il n’y avait personne. Je les entendais pourtant crier mon nom. Puis dans la ventilation, il y a eu des voix qui ont commencé à parler. Dans ma tête, je me disais que c’était des fréquences radio, que c’était la NASA. Les voix qui entendaient que je les entendais ont commencé à paniquer et, entre elles, ont décidé qu’il fallait me tuer, parce que c’était trop dangereux que je les entende. J’ai regardé dehors et sur le toit du bâtiment d’en face, il y avait un sniper qui me tenait en joue et j'entendais des voix qui me disaient de me mettre à terre. Je me suis retrouvée à genoux, par terre, les mains en l’air, tremblante, j’attendais juste que ça tire. Les hallucinations ont duré 3 semaines, et elles étaient là en permanence.
Les voix, c’est comme si j’avais un petit bonhomme sur l’épaule qui me parlait. Ça va d’un côté, puis de l’autre. C’est pas une pensée. C’est la voix de quelqu’un d’autre. C’est parfois des chuchotements, comme des voix un peu robotiques, parfois des voix un peu démoniaques. C’est très fort. Il y a aussi les voix qui parlent de moi à la troisième personne, qui vont dire : “Elle est stressée”, “Elle est en colère”, “Qu’est-ce qu’elle est en train de faire”, “Elle est bizarre”, etc. Je suis toujours sur un fil et je dois être vigilante tout le temps, même maintenant. Mes hallucinations sont devenues un mode de communication avec moi-même. Mais quand ça prend trop d’ampleur, je ne sais plus gérer.
Un jour, j’ai fini par appeler une amie. Elle m’a parlé de l’endroit où elle vivait puis elle est venue me chercher. Elle m’a proposé d’aller passer quelques jours chez elle et aujourd’hui, j’y vis toujours. C'est une famille qui a ouvert cette maison pour que les personnes qui ont un vécu en psychiatrie puissent se reconstruire. L’idée c’est que si t’as besoin d’aller en hôpital tu peux, mais si t’as peur et tu ne veux pas t’y rendre, on cherche ce qui peut t’éviter de passer par cette case. Et on peut le mettre en place en fonction de certaines limites comme le risque suicidaire par exemple… On a notre chambre, notre vie. Si on a besoin de présence, de soutien, il y a moyen de s’organiser. Quand j’ai une énorme émotion, j’ai mes ressources que je peux mettre en place comme mon piano ou mon chat. J’ai aussi la possibilité de faire du feu dans la cheminée et de le regarder pendant 6 heures si j’en ai besoin.
En psychiatrie, la dernière rive c’est la contention, on t’attache dans un lit. J’ai encore vécu ça il y a quelques semaines. Une fois, j’ai passé 30 heures en isolement et en contention. Ici, on aime bien parler de contenance au lieu de contention. On ne va pas attacher à un lit mais on va tenir la personne – qui avait marqué son accord avant la crise – le temps qu’elle décharge son émotion. Une contenance humaine, ça dure une demi-heure. Il y a quelque chose qui lâche au niveau de l'émotion. Parfois, j’ai juste besoin que quelqu’un me tienne.
Avant, quand j’allais pas bien, tout ce que je savais dire c’est “je veux mourir”. Il n’y avait pas tout le vocabulaire adéquat. Ici, plutôt que de me couper quand je vais pas bien, j’ai appris à m’exprimer. Les crises d’hallucinations et de paranoïa ont fortement diminué le jour où je suis arrivée ici.
Un médecin m'a dit que j’étais un cas désespéré et que j’allais mourir jeune, d’une tentative de suicide ou d’une maladie secondaire à un traitement. Et puis récemment, il a dit que j’étais un miracle.
Là, je fais du bénévolat, je travaille à la réforme des soins de santé mentale. Je vais à des réunions où des personnes s’expriment sur ce qu’elles voudraient qui change en psychiatrie ou dans la prise en charge, ça s’appelle « le conseil des usagers », il y en a plusieurs en Belgique. J’aide au changement, j’apporte aussi ma pierre à la société. Si je pouvais parler à la personne que j’étais quand j’avais 15 ans, ou même 6 ans, je ne me dirais rien du tout, je me prendrais dans les bras. C’est tout ce dont j’avais besoin en fait. » https://www.vice.com/fr/article/epxdyw/se-reconcilier-avec-soi-meme-psychiatrie-hallucinations
Des chercheurs révèlent de nouveaux outils de prévention du suicide provenant de survivants Traduction article Researchers reveal new suicide prevention tools from survivors By
Joshua A. Krisch |
Dans la recherche sur le suicide, les leçons des survivants - des personnes qui, malgré l'envie de mourir, trouvent des moyens de faire face et des raisons de vivre - sont rarement entendues.
Des chercheurs de Cornell et leurs collègues ont rédigé l'une des premières études visant à changer cela.
“Strategies to Stay Alive: Adaptive Toolboxes for Living Well with Suicidal Behavior,” publiée le 29 juillet dans l'International Journal of Environmental Research and Public Health. Dans cette étude, les auteurs présentent une série d'entretiens avec des personnes suicidaires qui ouvre de nouvelles voies de recherche sur la prévention du suicide et offre une fenêtre rare dans l'esprit de ceux qui ont envisagé ou tenté de se suicider.
"Je trouve ironique que le suicide, une décision très personnelle et une trajectoire existentielle ultime, soit généralisé", a déclaré Vilma Santiago-Irizarry, co-auteur de l'étude et professeur associé d'anthropologie et d'études latina/o au College of Arts and Sciences (A&S). "Un objectif de la recherche dans ce domaine devrait être de capter les voix de ceux qui sont empêtrés dans des situations difficiles et de déterminer ce qu'ils ont eux-mêmes à nous dire."
"Nous voulions savoir quelles stratégies ont aidé les gens à vivre, et à bien vivre, malgré un comportement suicidaire chronique", a déclaré l'auteur principal, Bonnie Scarth, ancienne boursière Fulbright du département d'anthropologie (A&S) de Cornell. "Je pense que cette question est essentielle pour réussir la prévention du suicide".
Pour l'étude, Scarth a mené des entretiens ouverts avec 17 personnes de la région d'Ithaca. Chaque personne interrogée a décrit un parcours similaire : combattre la tentation de mettre fin à ses jours, faire face à des périodes d'ambivalence (ne pas se soucier de vivre ou de mourir) et accepter les idées suicidaires comme faisant partie de leur vie. L'espoir a joué un rôle important dans leur décision de mettre de côté les pensées suicidaires.
Lorsqu'on leur a demandé de décrire leurs stratégies d'adaptation, les participants ont surpris les chercheurs en proposant un certain nombre de méthodes qui sont minimisées ou carrément absentes des études conventionnelles.
Par exemple, le fait d'avoir des animaux de compagnie était essentiel pour de nombreux participants, ce qui n'est pas abordé dans la littérature, a indiqué M. Scarth. Parmi les autres stratégies non conventionnelles, citons la méditation, les pratiques spirituelles et les arts. Sur le plan politique, une participante a déclaré que les barrières sur les ponts l'ont aidée en lui rappelant que la communauté se soucie d'elle. Un autre a déclaré que la reconnaissance légale du mariage homosexuel lui avait donné une raison de vivre.
"Jusque-là, j'avais envisagé la prévention du suicide dans un sens quelque peu individualisé", a déclaré M. Scarth, aujourd'hui coordinateur de la prévention du suicide au sein du WellSouth Primary Health Network, en Nouvelle-Zélande. "Ces réponses m'ont frappé par l'impact profond et de grande portée des lois et des politiques qui n'ont peut-être rien de spécifique à la prévention du suicide en soi, mais qui peuvent faire une différence positive."
Un thème récurrent tout au long des entretiens était l'importance du soutien par les pairs et des récits.
"Entendre d'autres personnes présentant le même type de symptômes, et savoir comment cela fonctionne pour eux, et leurs histoires, est très puissant", a déclaré un participant. Une autre s'est souvenue de la catharsis qu'elle a ressentie en discutant de sa dépression chronique avec une âme sœur alors qu'elle suivait une formation pour devenir une spécialiste des pairs.
Le soutien par les pairs est toujours considéré comme ne faisant pas partie de la prévention traditionnelle du suicide, tout comme bon nombre des mécanismes d'adaptation recommandés par les participants à l'étude.
Mme Scarth espère que ses travaux inspireront des études de suivi qui exploreront et amélioreront des méthodes qui, comme le soutien par les pairs, ont suscité peu d'attention de la part des chercheurs, mais qui restent utiles aux survivants du suicide.
Lorsqu'il s'agit de prévenir le suicide - l'une des principales causes de décès qui, malgré des décennies de recherche sur la prévention, fait encore 700 000 victimes chaque année dans le monde - les nouvelles approches ne sauraient tarder.
"La résurgence actuelle du suicide, en particulier dans les groupes d'âge les plus jeunes, exige l'approche fine de l'ethnographie pour que nous puissions la comprendre", a déclaré Mme Santiago-Irizarry.
Les autres co-auteurs de l'étude sont Jesse M. Bering, de l'Université d'Otago, en Nouvelle-Zélande, Ian Marsh, de l'Université Canterbury Christ Church, en Nouvelle-Zélande, et Karl Andriessen, de l'Université de Melbourne, en Australie.
Joshua A. Krisch est un rédacteur indépendant pour le College of Arts and Sciences.