mardi 14 mai 2019

CANADA Un policier de Magog lance un cri du cœur sur le suicide

Un policier de Magog lance un cri du cœur sur le suicide


Par Pierre-Olivier Girard www.lerefletdulac.com/*

En publiant un texte sur le suicide, le policier de la RPM espère que les gens seront plus alertes à la souffrance qui les entoure. (Photo : Le Reflet du Lac - Archives/Pierre-Olivier Girard)


MAGOG. Un policier de la Régie de police de Memphrémagog a utilisé sa plume pour lancer un cri du cœur sur le suicide, en publiant une lettre qui a fait beaucoup réagir dans les médias.
Kevin Richard effectue de la patrouille depuis maintenant 14 ans. Comme tout intervenant d’urgence, le policier est confronté à bien des situations dans son quotidien. Certaines interventions sont plus banales, tandis que d’autres, au contraire, l’ont amené à réfléchir énormément.
Le suicide fait partie de ces souffrances auxquelles le Magogois a été exposé trop souvent, à son avis. À un point tel que l’agent Richard a senti le besoin, à l’automne dernier, de mettre des mots sur cette souffrance dont il est témoin. «J’ai écrit mon texte à titre personnel, parce que j’en avais besoin. Après y avoir longuement réfléchi, j’ai décidé de le partager, à l’occasion de la Semaine de la prévention du suicide. Si ça peut aider, ne serait-ce qu’une personne, alors mon but sera atteint», raconte le policier.
Écrit en français et en anglais, son texte a été publié dans des médias nationaux comme les Huffington Post et Ottawa Citizen. Il y a également eu beaucoup de partages et de réactions sur les réseaux sociaux.
Un intérêt qui lui donne espoir que son message a été entendu. «Tout le monde doit être alerte à la souffrance qui nous entoure, soutient-il. Parce que tout autour de nous, il y a des gens qui ont des pensées noires, sans qu’on le sache. Il faut sortir de notre bulle et être plus attentif, car le suicide est un vrai problème de société et personne n’est à l’abri.»

Demander de l’aide
L’agent Kevin Richard est bien placé pour en parler. Dans l’exercice de ses fonctions, il lui arrive fréquemment d’intervenir auprès de personnes en détresse, dont la vie ne tient qu’à un fil.
Et parfois, malheureusement, le mal est déjà fait. «Pour la majorité des policiers, la tâche la plus difficile de notre métier est d’annoncer le décès à la famille et d’entendre leurs cris d’horreur. Chaque mort est tragique, mais celle par suicide est particulièrement sombre et très noire. C’est le désespoir total. Et presque toujours, la famille ne se doutait de rien. Donc, le choc est encore plus brutal», confie-t-il.
Si des gens ont besoin de support ou craignent pour la santé d’un proche, Kevin Richard les invite à demander de l’aide, sans hésiter, en communiquant avec leur service de police.
Voici la lettre intégrale écrite par l’agent Richard:
La lutte contre les forces noires
Il y a beaucoup de désespoir dans ce monde, à un tel point que certains en viennent à vivre une sorte d’enfer personnel. Je l’ai vu, j’ai lutté contre lui et j’ai ressenti sa chaleur accablante.
Les événements tragiques qu’une personne peut vivre, et les choses terribles qu’une personne peut faire subir à une autre, peuvent être si affreux que le simple fait d’en entendre parler affecte parfois l’âme en permanence. Vous pourriez croire que de tels incidents sont rares et isolés, mais dans les faits ils ne le sont pas du tout. Ils sont nombreux.
Et même si nous sommes souvent exposés à des reportages négatifs, la plupart des souffrances qui nous entourent nous sont souvent inconnues. Il y a, en effet, beaucoup de douleur et de désespoir dans ce monde, à un tel point que certains en viennent à vivre une sorte d’enfer personnel.
Souvent, lorsque je fais une nouvelle connaissance, et lorsqu’elle apprend que je suis policier, elle me raconte une histoire concernant une contravention. Il s’agit, la plupart du temps, d’un plaidoyer voulant qu’elle aurait dû, selon elle, bénéficier de bienveillance de l’agent. L’application du Code de la route est en effet le contexte dans lequel les citoyens et les policiers ont le plus de contact, et je peux donc comprendre pourquoi il s’agit du premier sujet de conversation. Néanmoins, je suis toujours un peu surpris par le manque de connaissance au sujet des nombreuses «autres tâches» policières.
La plupart du temps, mes répliques à ce genre d’histoire se limitent à un simple sourire accompagné d’un haussement d’épaules, ou parfois je trouve le moyen de changer de sujet. Cependant, lorsque je me sens suffisamment énergique et sociable, et lorsque je me sens en compagnie d’une personne raisonnable, je redirige soigneusement la conversation vers d’autres aspects de mon travail.
Je fais savoir aux gens que la douleur et la souffrance de leur entourage sont probablement bien pires qu’ils ne le croient, qu’ils ont probablement un ami, un voisin, voir même un membre de leur famille, qui, sans leur savoir, luttent avec des pensées suicidaires.
Je tente de leur expliquer qu’une importante partie de notre charge de travail est dédiée à répondre à ces personnes en situation de crise.
Je dois admettre, cependant, qu’avec le temps, j’ai de plus en plus de difficulté à tout simplement changer de sujet face à ce genre de commentaire, malgré sa nature innocente ou rancunière et malgré mon niveau d’énergie, bas.
Parfois, au même moment où j’écoute ces histoires de contraventions, je soigne moi-même discrètement mes blessures. Bien que d’autres ne le remarquent peut-être pas, mes brûlures attribuables à mon exposition répétée aux flammes de l’enfer me font parfois mal. Bien que d’autres ne puissent pas l’entendre, mes oreilles sont parfois remplies de cris d’horreur. Et bien que d’autres ne le voient pas, mon esprit a parfois du mal à effacer des images ineffaçables, à oublier des événements inoubliables, et à dissimuler la contamination de mon âme.
«Comme ça c’est toi qui nous donnes des tickets, hein», a-t-elle dit, d’un ton plutôt passif-agressif. «Oui Madame,» ai-je répondu, en ressentant un raz-de-marée sur le point de bondir de ma poitrine.
«Ce n’est pas tout ce que je fais. Je me dépêche aussi pour venir en aide à ceux qui descendent en enfer. Il arrive, parfois, que j’arrive à temps, avant que l’enfer ne les dévore complètement, mais parfois non. Quand j’arrive à temps, je dois faire face à l’enfer dans lequel ils se retrouvent, tout en espérant que ça ne me dévore pas également. Quand je n’arrive pas à temps, je dois faire face au pouvoir dévastateur de l’enfer, et je dois braver la façon dont il va se déchaîner sur les êtres chers de la victime lorsque je leur apprendrai la nouvelle.»
«Oh», a-t-elle répondu. «Oui Madame…», répondis-je. «Je pourrais parler longuement de la mort et de la tragédie, de la douleur et du désespoir, et des démons qui parcourent nos rues, mais sachez ceci: beaucoup de gens autour de nous souffrent, et bien que je donne effectivement des contraventions, je lutte aussi contre les forces de l’enfer.»

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