mardi 11 septembre 2018

ETUDE RECHERCHE USA Facteurs de risque associés à une tentative de suicide chez des soldats de l'armée américaine sans antécédents de diagnostic de santé mentale

La difficile prévention du suicide chez les soldats
Un tiers des militaires américains faisant une tentative de suicide n'a aucun antécédent identifié de difficultés psychologiques.
Mascret, Damien
Le Figaro, no. 23041
Le Figaro, mardi 11 septembre 2018 - 654 mots, p. 13
Sciences


ÉTUDE Plus d'un soldat américain sur trois qui tente de se suicider n'a aucun antécédent connu de problème mental, selon une vaste étude publiée la semaine dernière dans la revue JAMA Psychiatry . Un chiffre important, même s'il est encore supérieur dans la population générale, où c'est le cas d'une personne sur deux. On s'attend évidemment à une meilleure détection du risque de suicide parmi les soldats, qui sont soumis à une pression psychologique considérable.

Ce travail a été conduit sous la direction du professeur de psychiatrie et de neurosciences Robert Ursano, du Centre d'étude du stress traumatique à l'université des sciences de la santé de Bethesda (États-Unis). Avec ses collègues, le Pr Ursano a décortiqué 9 650 tentatives de suicide effectuées par des soldats entre 2004 et 2009, et a comparé les profils médico-administratifs selon qu'il existait ou non un trouble mental préalable. La définition de trouble mental était ici très large, puisqu'il suffisait d'avoir rencontré des difficultés psychologiques, par exemple d'ordre conjugal, pour être concerné.

Parmi les soldats ayant fait une tentative de suicide et n'ayant pas d'antécédent psychologique, les auteurs identifient certains facteurs de risque, notamment être une femme (risque multiplié par 2,6), avoir un niveau d'études - équivalent bac - inférieur (× 1,9), ou être dans sa première année en opération (× 6). Des facteurs de risque que l'on retrouve aussi, mais de façon moins marquée, dans le groupe des soldats ayant déjà présenté des difficultés psychologiques. Ces résultats ne surprennent pas le Pr Patrick Clervoy, médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce et coauteur de Traumatismes et blessures psychiques (Médecine Sciences Publications, 2016). « Les militaires tendent à cacher leurs symptômes pour ne pas paraître faibles et ne pas compromettre leurs aptitudes et leurs espérances de carrière , explique-t-il au Figaro (voir encadré). Les Américains ont tenté de changer cette culture et nous nous en sommes inspirés en France. Ils ont lancé plusieurs campagnes entre 2007 et 2010 , ajoute-t-il. Pour résumer, il s'agit de faire accepter qu'avoir des idées suicidaires n'est pas un signe de faiblesse, et que pouvoir en parler est un signe de courage. » Les auteurs de l'étude américaine ajoutent qu' « il est probable que beaucoup de ces soldats aient eu des troubles mentaux non détectés » .
Fragilité sociale

Mais, pour le Pr Clervoy, le principal enseignement est que le suicide peut survenir chez des gens en bonne santé mentale apparente, « même ceux qui sont bien sélectionnés et bien entraînés comme le sont les militaires ! » .
Le taux de mortalité des militaires par suicide, longtemps moins élevé que dans la population générale, s'en rapproche de plus en plus. En 2016, il atteignait aux États-Unis 17 décès pour 100 000 soldats d'active, ce qui est similaire au taux des Américains âgés de 17 à 59 ans (17,3 pour 100 000). En France métropolitaine, le taux de mortalité par suicide est estimé, selon l'Observatoire national du suicide, à 16,7 pour 100 000 habitants, tous âges confondus. « Le taux de suicide pour 100 000 militaires diminue sensiblement de 2011 à 2014, passant de 23,4 à 14,8 avant de repartir à la hausse. Il atteint 16,8 en 2016 » , détaille le 11e rapport du Haut Comité d'évaluation de la condition militaire (novembre 2017).
Pour le Pr Clervoy, « c'est le tribut payé à la fragilité sociale à laquelle ils sont exposés du fait des absences répétées pour des opérations de longue durée (cela a été jusqu'à quinze mois pour les militaires américains en Irak - en général six mois pour les armées françaises - et des missions qui se répètent tous les deux ou trois ans), de l'usure émotionnelle et morale liée aux épreuves traversées » . Un lourd tribut.

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