mardi 6 mars 2018

EMISSION FRANCE CULTURE Le Journal de la philo "Tu ne te tueras point"

Le Journal de la philo par Géraldine Mosna-Savoye
Du lundi au vendredi à 10h55

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Tu ne te tueras point
06/03/2018

Quel est le point commun entre Virginia Woolf, Pierre Bérégovoy, Pétrone, Marilyn Monroe, Kurt Cobain, Primo Levi, Dalida et Ernest Hemingway ? Tous se sont suicidés. Le suicidé• Crédits : Edouard Manet


Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, chaque année plus de 800 000 personnes se suicident dans le monde, soit 2192 personnes par jour. En France, la prévention du suicide est devenue une cause nationale avec la création en 2013 par la Ministre de la Santé Marisol Touraine de l’Observatoire national du suicide. Selon cet Observatoire, en 2014, 8 885 personnes se sont données la mort, soit près de 24 suicides par jours. Malgré une baisse de 26% du taux de suicide en 2003 et 2014, la France présente, au sein des pays européens, un des taux de suicide les plus élevés derrière les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique. Les statistiques sont inquiétantes, mais la prévention du suicide, telle qu’elle est mise en oeuvre dans les hôpitaux psychiatriques ou par les politiques de santé publique, pose une véritable question philosophique. Si les religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam condamnent fermement le fait de se donner la mort, le shintoïsme et le bouddhisme sont plus ambigus. Il n’y a en réalité qu’au Japon, et pour des raisons plus culturelles que religieuses, que le suicide a été l’objet d’un rituel communément admis sous la forme du seppuku (littéralement, la coupure au ventre), que nous connaissons mieux sous le nom d’harakiri. La tradition philosophique, quant à elle, présente une diversité bien plus grande en matière de condamnation ou non du suicide. Et ce, depuis l’Antiquité. Hégésias de Cyrène, né vers l’an 290 avant JC considérait même que le bonheur n’était pas possible et que la mort était préférable à la vie. On le surnommait Hégésias Pisithanate, c’est-à-dire celui qui pousse à la mort. Son enseignement a entraîné tellement de suicides que le roi Ptolémée II a été obligé d’interdire ses livres et l’exiler.

Géraldine : Là on est quasiment dans le registre de la sauvegarde de l’ordre public, mais quelle est la question philosophique derrière ?

Eh bien je pourrais vous répondre de manière radicale avec Camus, qui ouvre le Mythe de Sisyphe avec la phrase suivante : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide ». De manière moins radicale, il faudrait dire que les problèmes sont multiples. Il y a d’abord la question de savoir si le suicide est le résultat d’une cause intérieur ou bien d’une cause extérieure. Pour Cioran, héritier de Nietzsche et de Schopenhauer, la vie n’est supportable que parce qu’il est possible, par une simple décision intime, d’y mettre fin. La liberté de se suicider est un réconfort. Pour Spinoza, en revanche, qui soutient que « nulle chose ne peut être détruite sinon par une cause extérieure », le suicide ne peut en aucun cas être le résultat de l’expression de sa liberté, il est plutôt le résultat d’un état de servitude, de soumission à des causes externes. Une autre question encore et qui nous intéresse particulièrement, car elle est inscrite au rang d’un des principes essentiels du droit français, c’est l’indisponibilité du corps humain qui pose des limites à la libre disposition de soi. Le suicide, comme l’euthanasie d’ailleurs, représentant « l’acte extrême de disposition ».

Géraldine : On devrait donc interdire le suicide ?

C’est là que la philosophie doit laisser place à la thérapeutique. L’interdire, c’est impossible, l’empêcher ou le prévenir, c’est une nécessité. C’est ce qui est pratiqué quotidiennement dans nos services d’urgences et de psychiatrie, comme je vous le disais, et c’est dans cet esprit qu’a été créé l’Observatoire national du suicide qui affirme que « le suicide constitue un choix par défaut, lorsque les autres moyens de soulager la souffrance semblent inaccessibles ». Dans son dernier rapport, publié le mois dernier, l’Observatoire consacre toute une partie à la prévention du suicide chez les adolescents et rappelle qu’il s’agit là d’un enjeu majeur de santé publique qui ne se joue pas seulement dans les hôpitaux, mais concerne toute la société. L’observatoire insiste également sur le rôle déterminant de la manière dont les suicides sont médiatisés et des risques que cela peut engendrer. C’est ce qu’on appelle l’effet Werther ou quand la médiatisation d’un cas de suicide est à l’origine d’une hausse des suicides dans la population. Le nom est inspiré de la vague de suicide qui s’était produite en Europe suite à la publication du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther. À l’inverse, la mise en évidence de l’effet Papageno (du nom d’un personnage de la flûte enchantée de Mozart), montre qu’un traitement médiatique réfléchi et adapté du suicide peut avoir une dimension préventive. Un programme national du même nom propose des solutions aux médias pour mieux comprendre, mieux informer et mieux prévenir la contagion suicidaire. Sur les réseaux sociaux aussi, les psychiatres s’activent, comme le Docteur Christophe Debien, qui rappelle que « le suicide est une solution définitive à des problèmes qui, eux, sont temporaires. »




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