jeudi 13 janvier 2022

MàJ : Nouveau single de @stromae "L'enfer" "ces pensées qui me font vivre en enfer..."

Nouveau single de @stromae "L'enfer"  "ces pensées qui me font vivre en enfer..." dévoilé en exclusivité dans le JT de 20H



Parole : source «L’enfer»: voici les paroles fortes de Stromae sur le suicideextraits article  https://www.lesoir.be* Publié le 9/01/2022

J’suis pas tout seul à être tout seul

Ça fait d’jà ça d’moins dans la tête

Et si j’comptais, combien on est

Beaucoup

Tout ce à quoi j’ai d’jà pensé

Dire que plein d’autres y ont d’jà pensé

Mais malgré tout je m’sens tout seul

Du coup

J’ai parfois eu des pensées suicidaires

Et j’en suis peu fier

On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire

Ces pensées qui nous font vivre un enfer

Ces pensées qui me font vivre un enfer

Est-c’qu’y a que moi qui ai la télé

Et la chaîne culpabilité ?

Mais faut bien s’changer les idées

Pas trop quand même

Sinon ça r’part vite dans la tête

Et c’est trop tard pour qu’ça s’arrête

C’est là qu’j’aimerais tout oublier

Du coup

J’ai parfois eu des pensées suicidaires

Et j’en suis peu fier

On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire

Ces pensées qui me font vivre un enfer

Ces pensées qui me font vivre un enfer

Tu sais j’ai mûrement réfléchi

Et je sais vraiment pas quoi faire de toi

Justement, réfléchir

C’est bien l’problème avec toi

Tu sais j’ai mûrement réfléchi

Et je sais vraiment pas quoi faire de toi

Justement, réfléchir

C’est bien l’problème avec toi

https://www.lesoir.be/416982/article/2022-01-09/lenfer-voici-les-paroles-fortes-de-stromae-sur-le-suicide 

 

ARTICLES SUR LE SUJET : 


Prévention du suicide : le patron de l’OMS remercie Stromae après son passage au 20H de TF1


RÉACTION – Suivie par 7,3 millions de téléspectateurs, la performance de Stromae au 20H de TF1 a été saluée par de nombreux professionnels de santé. Ce mercredi, le patron de l’OMS remercie le chanteur belge d’avoir abordé le sujet encore tabou du suicide à une heure de grande écoute.
Jérôme Vermelin - Publié le 13/01/2022 https://www.lci.fr*

C’est une performance qui n’a laissé personne indifférent. En interprétant "L’Enfer" durant son interview au 20H de TF1 dimanche dernier, Stromae a créé un moment de télévision. Il a surtout abordé, devant 7,3 millions des téléspectateurs, le mal-être qui l’a poussé à songer à commettre l’irréparable. "J’ai parfois eu des pensées suicidaires. Et j’en suis peu fier. On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire. Ces pensées qui nous font vivre un enfer", chante-il dans cet extrait de l’album Multitudes, à paraître en mars.

Si la forme de l’intervention suscite quelques débats dans la presse, le fond est salué de manière unanime. Dans un tweet posté ce mercredi, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, salue l’initiative de la star belge. "Merci Stromae de soulever le thème difficile du suicide sur votre dernier album. Il est si important de demander de l’aide lorsqu’on souffre et de soutenir ceux qui ont besoin d’aide", écrit-il, joignant à son message un tableau les grandes règles de la prévention...


Des propos qui font écho aux réactions de nombreux professionnels de santé dans les médias ces dernières heures. "Ce type de message porté par une star va permettre de libérer la parole", a ainsi expliqué Pierre Grandgenève, psychiatre spécialisé au CHU de Lille, auprès de nos confrères de La Voix du Nord. "On a plein d’outils pour diminuer cette souffrance mais pour cela il faut réussir à en parler. Mettre des mots permet aussi de briser certaines choses."

À sa manière, Stromae s’inscrit dans la démarche des célébrités anglo-saxonnes qui n’hésitent pas à mettre leur notoriété à profit pour évoquer le sujet tabou de la santé mentale. En mai dernier, plusieurs d’entre elles comme la chanteuse Lady Gaga ou la comédienne Glenn Close ont témoigné dans, The Me You Can’t See, un documentaire produit par l’animatrice Oprah Winfrey et le prince Harry. "Prendre la décision de recevoir de l’aide n’est pas un signe de faiblesse, dans le monde d’aujourd’hui, plus que jamais, c’est un signe de force", y disait le cadet de la Princesse Diana.
Jérôme Vermelin

https://www.lci.fr/culture/prevention-du-suicide-stromae-remercie-par-le-patron-de-l-oms-apres-son-passage-au-jt-de-tf1-2207007.html

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 AVIS CRITIQUE, DEBAT :


Prévention, où t'es ?

12/01/2022 https://www.whatsupdoc-lemag.fr*

Depuis dimanche soir, le happening d’un artiste dont j’ai toujours apprécié le talent et la sensibilité, mais aussi le sens du spectacle, passe en boucle sur tous les réseaux sociaux après avoir été vu par des millions de téléspectateurs au journal télévisé de TF1. Il y est question de pensées suicidaires, une souffrance que je rencontre quasi-quotidiennement dans le cadre de ma profession, pouvant être présente dans tout type de pathologie psychiatrique, et bien au-delà.

Je pense avant tout à ceux dont la solitude face à cela trouvera je l’espère un écho, un reflet, une identification positive, un soutien indirect. Je pense à cet homme qui a probablement énormément souffert, au courage qu’il y a à parler de cette souffrance-là, quelle que soit sa démarche, sans juger – mais sans occulter non plus - le contexte qu’il a choisi pour cela.

Si je reste mal à l’aise depuis cette intervention et encore plus depuis les innombrables répercussions dont j’ai pu avoir connaissance depuis, c’est peut-être justement en raison de ce contexte. Un contexte médiatico-social qui prend rapidement le pas sur tout le reste. Un buzz dont les conséquences me posent vraiment question. Ces retombées, dont j’exclus volontairement les gratitudes personnelles et l’admiration envers l’artiste et l’humain, sont essentiellement de deux ordres et, point essentiel, souvent combinées et amalgamées. Tout d’abord des considérations en termes de communication voire de marketing, louant l’efficacité et la créativité de l’artiste pour véhiculer un message et toucher un large cœur de cible. Mais aussi un aspect plus sanitaire, de très nombreux soignants félicitant l’individu de concourir à la déstigmatisation de la dépression, voire de faire acte de prévention, rappelant au passage les dispositifs existants.

« La stratégie publicitaire ne doit pas devenir le cache-misère de la prévention secondaire »

Mais de quelle efficacité parle-t-on vraiment ? Pour ma part, je ne sais pas de quelle maladie le chanteur se ferait le porte-voix, et assimiler son intervention à de la prévention, invoquer la déstigmatisation de la souffrance psychiatrique, implique au minimum qu’elle soit nommée. Le tabou semble s’être arrêté, en tout cas ce soir-là, à l’expression de la maladie, or l’on sait que c’est bien plus le diagnostic que la souffrance exprimée qui stigmatise nos patients. Je ne saurais encore moins déchiffrer l’intention, ni même le regard de ce jeune poète qui m’a semblé un peu perdu de s’être ainsi livré – et j’emploie à dessein les multiples sens que revêt ce verbe. Laissons-lui la liberté de ne pas être trop massivement et hâtivement récupéré.

Rappelons-nous surtout que la prévention ne peut se limiter à une stratégie commerciale, qui plus est dans le domaine de la santé. Chaque problème soulevé nécessite des moyens. Chaque souffrance identifiée, notamment par des écoutants, devrait aboutir a minima à une solution viable. Il est difficile de se féliciter de l’existence de dispositifs de prévention tels que le récent numéro national 3114 quand nous apprenons que, malgré une libération certaine de la parole autour de la souffrance psychique, favorisée en partie par des interventions de personnalités publiques et célèbres, les tentatives de suicide d'adolescents sont en augmentation massive. Identifier et agir sur les facteurs de vulnérabilité concourant à ces situations dramatiques, facteurs dont la demande sociétale de performance et d’efficacité fait partie, reste prioritaire, tout comme proposer des soins efficients et des moyens dédiés suffisants une fois ces souffrances dépistées. L’indigence de notre système de soins psychiatriques, l’engorgement des établissements dont les capacités d’accueil sont en diminution constante, les délais de prise en charge qui s’allongent bien au-delà de ce qui est éthiquement supportable sont là pour nous le rappeler.

La stratégie publicitaire ne doit pas devenir le cache-misère de la prévention secondaire, tout comme les dispositifs de prévention ne peuvent être celui de l’offre de soins. Et s’il n’y a pas de honte, à un niveau individuel, à être aux prises avec des pensées suicidaires, on peut s’interroger sur la honte sociétale qu’il y aurait à ne pas se doter des moyens suffisants pour les prendre en charge… 

 https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/prevention-ou-tes

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Pensées suicidaires : cinq questions à une psychiatre 

Publié le 11 janvier 2022 https://www.elle.fr

En dévoilant son nouveau titre « L’enfer » en direct sur le plateau de TF1, Stromae a soulevé des questions autour des pensées suicidaires. © SEAN GLADWELL / Getty images

En dévoilant son nouveau titre « L’enfer » en direct sur le plateau de TF1, Stromae a soulevé des questions autour des pensées suicidaires. Pour y voir plus clair sur ce sujet sensible, on a posé cinq questions à Astrid Chevance, médecin psychiatre, spécialiste de la dépression et cheffe de clinique en santé publique.

ELLE. Comment peut-on définir ce que recouvre le terme « pensées suicidaires » ?

Astrid Chevance - Les pensées suicidaires c’est l’idée de vouloir en finir avec la vie, qu’il s’agisse d’une pensée active ou passive. Autrement dit, on peut penser « il vaudrait mieux que tout s’arrête », c’est la pensée passive, ou avoir une idée très précise « je veux mourir de telle façon ». Certaines personnes sont effrayées par cette idée, pour d'autres, il s’agit d’une consolation – la volonté d’échapper à la souffrance, à une situation dans laquelle on se sent pris au piège, est centrale – et dans ces cas-là, la mort est vue comme la seule solution possible. Mais ce qui est important c'est qu'on considère que la pensée passive est déjà une pensée suicidaire.

On parle de pensée suicidaire quand l’idée de mettre fin à sa vie est soit intrusive soit réconfortante, si la personne se sent envahie et que cette idée lui cause beaucoup de souffrance ou beaucoup de réconfort, si elle se structure autour de cette idée alors cela répond d’une souffrance psychique et il faut alors consulter un médecin généraliste, un psychiatre ou les urgences pour détecter s’il y a une maladie sous-jacente et aider la personne.

ELLE. À quel point les pensées suicidaires sont-elles répandues dans la population ? La crise sanitaire a-t-elle accentué le phénomène ?

Astrid Chevance - 10% des Français ont eu des pensées suicidaires selon la dernière enquête Coviprev réalisée du 28 octobre au 5 novembre 2021. L’année dernière on avait vu une augmentation des consultations aux urgences pour comportements suicidaires. Il faut savoir qu’une personne sur cinq au cours de sa vie fait une dépression. Dans les rapports d’autopsie psychologique sur les personnes qui sont mortes par suicide, on s’est rendu compte que 70 à 90% souffraient de dépression, qu’elle ait été identifiée ou non avant la mort.

Il est important de rappeler qu’il ne faut pas prendre la dépression à la légère et ne pas banaliser les idées suicidaires. À ce sujet, j’avais réalisé une campagne avec la fondation Pierre Deniker « Et toi ça va ? », pour sensibiliser autour de ce sujet. Il s’agit d’un court métrage qui parle de la dépression sans filtre à travers le parcours d’un homme qui en souffre.

ELLE. Est-ce que le fait d’avoir une pensée suicidaire veut forcément dire qu’on va passer à l’acte ?

Astrid Chevance - Pour évaluer le risque de suicide, les professionnels de santé prennent en compte les facteurs de risque de la personne de décéder par suicide. Par exemple, les événements de vie compliqués peuvent être des facteurs déclencheurs : l’annonce d’une maladie grave, le chômage, le décès d’un proche. Il faut aussi savoir que les hommes sont plus à risque de mourir par suicide, alors que les femmes sont plus à risque de tenter de se suicider. Par ailleurs, un enfant qui évoque une idée suicidaire représente une urgence vitale car le risque de passage à l’acte est plus élevé.

Ensuite ils analysent l’urgence, autrement dit, est-ce que la personne a un scénario déjà préparé et à quel degré de précision ? Est-ce qu’elle a déjà prévu un moyen de dire adieu à ses proches, à quel point elle a pensé le geste et le degré d’investissement qu’elle y met. On évalue aussi le degré de souffrance psychique, est-ce que la personne est submergée par la douleur. Enfin, les professionnels de santé prennent en compte la dangerosité de la personne : est-ce qu’elle a considéré un moyen dangereux et surtout accessible pour passer à l’acte ? Je pense par exemple à la disponibilité directe d’une arme à feu. Des cas que l’on voit beaucoup chez les policiers par exemple.

Si l’idée passe et qu’elle n’est pas vécue comme intrusive, si elle est incongrue, ça peut arriver mais quand les pensées ne tournent plus qu’autour de cela, que l’individu ne voit plus que ça comme une solution, comme une consolation, c’est là que ça devient inquiétant. Il ne faut pas négliger la santé mentale et soigner absolument les troubles psychiques qui sont sous-jacents. Si la personne souffre de troubles psycho-sociaux, il faut aussi prendre en compte les conditions matérielles, c’est pour cela qu’il existe des prises en charge intégrées : on s’occupe de l’individu de façon globale.

ELLE. Quels sont les signaux à prendre en compte quand on est face à une personne qui a des pensées suicidaires ?

Astrid Chevance - Il n’y a pas de signaux spécifiques d’un passage à l’acte suicidaire car les situations sont complexes et singulières, mais je dirais qu’on peut déjà percevoir s’il y a un changement de comportement. Notamment chez les personnes qui sont en souffrance à cause d’un contexte de vie compliquée (dont un trouble psychique par exemple ou un évènement de vie), ou si on sait que la personne a des antécédents de tentatives de suicide.

Je dirais plutôt qu’il faut s’alarmer aussi quand ce sont des personnes qui manifestent les pensées suicidaires à travers des petites phrases comme « oh de toute façon vaudrait mieux que ça s’arrête », dans lesquelles le mot suicide n’est pas prononcé et qui sont des formulations qui ne sont pas habituelles chez la personne. Par ailleurs, il faut prendre en compte le facteur des consommations toxiques : l’alcool ou les drogues qui favorisent le passage à l’acte.

Et si la personne explicite clairement une pensée suicidaire, il faut lui proposer de l’accompagner chez un médecin, un psychiatre ou aux urgences. Il est enfin important de rappeler et de préciser qu’en cas de doute, il ne faut pas hésiter à appeler le 31 14 qui est le numéro national de prévention du suicide.

ELLE. Qu’avez-vous pensé de l’intervention de Stromae dans le journal télévisé de TF1 dimanche soir, lorsqu’il a dévoilé son dernier titre « L’enfer » dans lequel il évoque ses pensées suicidaires ?

Astrid Chevance - J’ai trouvé ça très courageux de partager son expérience. Car autour de ces pensées suicidaires, il y a énormément de culpabilité et de honte chez les personnes qui en souffrent, on le voit en tant que médecin, les gens n’osent pas parler de pensées suicidaires. Notamment quand on est parent et que l’on a des enfants, ou quand on a une religion dans laquelle le suicide est proscrit.

La production artistique permet l’ouverture de la parole et permet de voir qu’on peut en faire un sujet de chanson et que les pensées suicidaires font partie de notre humanité, qu’on peut les partager. J’espère que cela va permettre à des patients, des personnes en souffrance de se dire « je ne suis pas seul dans cette situation, je vais moi aussi en parler ». Là je trouve que Stromae a donné une dimension d’exemplarité importante pour l’humanité en générale.
Par Auriane Guerithault 

https://www.elle.fr/Love-Sexe/Psycho/Pensees-suicidaires-cinq-questions-a-une-psychiatre-3980606

 

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De Camus à Stromae : comment échapper à la tentation du suicide
Clara Degiovanni publié le 11 janvier 2022 https://www.philomag.com*

C’était ce qu’on appelle « un moment de télévision ». Dimanche 9 janvier, au JT de TF1, la journaliste Anne-Claire Coudray conclut l’interview de Paul Van Haver, musicien plus connu sous le nom de Stromae, sur cette question : « Dans vos chansons, vous parlez aussi beaucoup de solitude, est-ce que la musique vous a aidé à vous en libérer ? » Une musique démarre. La caméra se fixe sur le chanteur belge et son man bun. L’ambiance devient grave. Stromae entame sa réponse, en chanson : « Je suis pas tout seul à être tout seul », à avoir « des pensées suicidaires ».

Sur TF1 et à une heure de grande écoute, la souffrance psychique est présentée sans fard, comme un sentiment partagé. Elle en devenait moins taboue et un peu moins désespérante, comme dans les écrits d’Albert Camus. Alors que depuis deux jours, les réseaux sociaux (alimentés par certains médias) s’écharpent sur la mise en scène de cette intervention chantée, nous avons préféré nous pencher sur ce que le chanteur avait vraiment dit. Des paroles à la dimension proprement philosophique.

  • L’Enfer. C’est le titre d’un des morceaux du nouvel album du chanteur belge – « Multitude » (Mosaert, 2022) à paraître le 4 mars prochain – offert au public du journal de 20h. La chanson, courte et sans détour, porte sur les pensées suicidaires ressenties par l’auteur-compositeur, et plus largement sur le sentiment de solitude qui l’assaille. La solitude devant ce qu’il appelle « la chaîne culpabilité », la solitude face à ses pensées, qu’il ne peut « faire taire » et qui lui font vivre « un enfer », et enfin, la solitude tout court, qui fait qu’il se sent « tout seul », tout le temps.
  • Cette solitude, Albert Camus l’a explorée longuement, notamment dans Le Mythe de Sisyphe (1942). Mais là où le chanteur l’envisage comme « un enfer », mobilisant un registre chrétien, l’écrivain et philosophe athée l’appelle « hostilité primitive du monde ». Elle désigne sous sa plume un univers étranger qui nous échappe constamment, dont on ne comprend plus rien. C’est peut-être ce sentiment de faiblesse et d’incompréhension face au monde que ressent Stromae lorsqu’il regarde « la chaîne culpabilité » à la télévision.
  • De là vient la lassitude, puis la nausée, jusqu’au désespoir et l’envie d’en finir. Le rythme lent et lancinant de la chanson retransmet cette impression d’être englué, empêtré dans quelque chose d’incontrôlable. « Cette épaisseur et cette étrangeté du monde », nous dit Camus, « c’est l’absurde ». Ce sentiment d’absurdité creuse une distance toujours plus grande entre « moi » et « les autres ». Il accroît la solitude et l’angoisse.
  • De prime abord, l’analyse de Camus sur le suicide comme la chanson de Stromae sont très sombres. Et pourtant, elles portent toutes deux une forme d’espoir. Lorsque Stromae dit, à propos du suicide, « que plein d’autres y ont d’jà pensé », il évoque un sentiment paradoxal. Vouloir mourir de solitude, dit-il en substance, c’est indirectement se connecter à tous ceux qui ont un jour été traversés par un désir similaire. Il brise ainsi la solitude face… au sentiment de solitude.
  • « J’suis pas tout seul à être tout seul. Ça fait d’jà ça d’moins dans la tête. » Savoir que la solitude et la souffrance sont partagées constitue donc un allégement de la conscience, nous apprend le musicien. Loin de « se satisfaire du malheur des autres », il s’agit plutôt de se relier à eux, à travers l’expérience partagée de l’absurdité du monde. Camus explore cette détresse collective dans L’Homme révolté (1951), considérant que « le premier progrès d’un esprit saisi d’étrangeté est de reconnaître qu’il partage cette étrangeté avec tous les hommes ». Dans les deux cas, la communauté de l’expérience est salvatrice.
  • Ni Camus ni Van Haver ne sont des apôtres du désespoir, précisément parce qu’indirectement, ils reconnaissent l’universalité de la souffrance. « La réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde », écrit l’auteur de L’Homme révolté. Ainsi partagé sans fard ni tabou, ce malheur devient un peu plus supportable. Pour reprendre le titre de l’album du chanteur belge, c’est bien la multitude qui sauve du désespoir.

https://www.philomag.com/articles/de-camus-stromae-comment-echapper-la-tentation-du-suicide

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«Stromae déstigmatise les pensées suicidaires»

Santé mentale

En révélant son dernier single «L’Enfer» dimanche sur le plateau du journal de TF1, Stromae a abordé frontalement la question du suicide. Pour l'association romande Stop Suicide, cette médiatisation amène une visibilité bénéfique et nécessaire. Interview

Stromae en 2015 au festival Coachella, en Californie. — © Lucy Nicholson/Reuters

Sujet sensible Attention, cet article aborde le sujet du suicide.

Besoin d’aide? Si vous vous inquiétez pour vous ou l'un de vos proches, contactez de manière confidentielle, 24h/24, 7j/7: le 143 (adultes) ou le 147 (jeunes). 

Cet article est publié en accès libre, vu l’importance de ces informations pour la santé mentale de chacun-e. Mais le journalisme a un coût, n’hésitez donc pas à nous soutenir en vous abonnant.

Il nous a regardés droit dans les yeux. Pour éclairer ce que la mort crée quand elle se loge dans l’esprit et s’y accroche. Oui, tout était millimétré. Mis en scène. Le coup marketing est réussi. Reste que les mots ont été lâchés.

Invité ce dimanche soir au journal de 20h de TF1, Stromae a dévoilé son nouveau single, L’Enfer. Surprenant les téléspectateurs à la fin d’une longue interview, les paroles sont sans détour. «J’ai parfois eu des pensées suicidaires». La star belge, de retour après des années d’absence scénique, dit l’enfer des idées noires. Les reflets autobiographiques sont évidents. Stromae s’était déjà confié sur un burn-out et sur les effets secondaires d’un traitement contre le paludisme qui avaient affecté sa santé mentale.

Sur le plateau, il s’expose tout comme il expose le suicide. Et si l’écho des paroles résonnait fort, jusqu’à toucher celles et ceux qui sont directement concerné·es par la problématique? Une telle médiatisation est-elle bénéfique ou, au contraire, dessert-elle la prévention? Nous avons posé la question à l’association Stop Suicide qui, chaque jour, œuvre à la sensibilisation du suicide chez les jeunes en Suisse romande. Léonore Dupanloup, responsable communication et prévention média, répond au Temps.

Le Temps: Voir Stromae, véritable pop star, chanter sur un plateau télé à une heure de grande écoute qu’il a eu des pensées suicidaires peut-il avoir des effets sur la prévention du suicide?

Léonore Dupanloup, responsable communication et prévention média au sein de l'association Stop Suicide. DR

Léonore Dupanloup: Absolument. Le fait de parler du suicide est déjà, de façon générale, bénéfique pour briser le tabou qui l’entoure. Stromae montre à travers cette séquence que c’est un sujet dont on peut parler, y compris au journal de la chaîne la plus regardée de France, parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas le faire. De plus, il s’agit d’un artiste très célèbre et admiré. Cette identification positive permet de donner de la visibilité au suicide, mais aussi à toute la thématique de la santé mentale. C’est d’ailleurs ce qu’a récemment fait Orelsan à travers sa chanson Jour meilleur, ou encore Soprano qui rappe volontiers sur des sujets similaires.

Existe-t-il un cas emblématique d’un·e artiste ou d’une chanson thématisant sur le suicide ayant eu des conséquences positives très concrètes?

En décembre dernier, une étude a montré l’impact provoqué par une chanson du rappeur américain Logic dont le titre, 1-800-273-8255, est le numéro de la ligne d’aide américaine dédiée aux questions sur le suicide. Dans les mois qui ont suivi la sortie du morceau – qui a par ailleurs eu une visibilité énorme – les appels à ce numéro ont explosé. Les statistiques mentionnent 10 000 appels supplémentaires ainsi qu’une baisse de 5,5% des suicides chez les 10-19 ans. Evidemment, le lien causal est difficile à établir mais ce sont des constats significatifs qui méritent d’être soulignés.

Dans les paroles de «L’Enfer», Stromae dépeint la solitude («Mais malgré tout, j’me sens tout seul») et la honte («J’en suis pas fier»). Ces paroles illustrent-elles bien ce que peuvent ressentir les personnes touchées par la dépression ou les idées noires?

Oui. La formulation «je n’en suis pas fier» aurait effectivement pu faire penser à un jugement de valeur, à une forme de honte d’avoir des pensées suicidaires. Cela dit, je ne la perçois pas comme telle, mais davantage comme une façon de poser des mots sur des ressentis. Stromae crée une forme d’empathie qui permet aux non-concerné·es de comprendre ce que traversent les concerné·es. Cela contribue aussi à déstigmatiser ce que vivent les personnes touchées dans leur santé mentale.

Un autre passage des paroles mérite d’être relevé. Quand le chanteur dit «On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire», cela correspond exactement à ce qu’une personne qui a des pensées suicidaires peut ressentir.

C’est-à-dire?

En crise, la personne pense vraiment que mourir est le seul moyen de mettre fin à toutes ses souffrances. Les pensées suicidaires arrivent au moment où l'on ne peut plus voir d’autre solution. Le point de vue est bouché.

Dans la médiatisation du suicide, nous savons qu’un risque de glorification voire de «glamourisation» existe. Voyez-vous un tel danger dans ce happening de Stromae?

Globalement, s’il est bénéfique de parler du suicide dans les médias, il faut faire attention au «comment». Le danger d’incitation, donc de contagion du risque suicidaire est réel. On le nomme effet Werther. Au contraire, un effet Papageno signifie que l’impact est préventif. Le passage de Stromae relève du second. Sur TF1, je n’ai rien repéré de problématique, au contraire. Le suicide est abordé sans sensationnalisme, sans détails choquants ou voyeuristes, sans romantisation ni glorification. C’est abordé de manière sensible. Le chanteur montre qu’on peut montrer ses émotions.

Au contraire, au rang des contre-exemples aux effets négatifs dans la pop culture, rappelons la série 13 Reasons Why. La principale critique pointait la mise en scène sensationnaliste et graphique du geste suicidaire de l’héroïne. Cela rendait glamour un acte qui ne l’est pas.

D’aucuns ont pu, en regardant TF1, se sentir comme des «voyeurs» en entrant ainsi frontalement dans l’intimité d’une personne. Peut-il y avoir un besoin, pour les personnes touchées par des pensées suicidaires, de se dévoiler ainsi pour aller mieux ou se réapproprier leur phase dépressive?

Je distinguerais deux temps: celui de la parole et celui du témoignage. Parler lorsque l’on est en crise est essentiel pour trouver de l’écoute, du soutien et des solutions. C’est la base de la prévention. Témoigner, c’est partager un vécu. Cela peut faire partie du processus de guérison pour certains. Souvent, ces personnes racontent ce qui s’est passé, ce qu’elles ont réussi à surmonter, pour aider d’autres concerné·es. Je n’ai pas senti de voyeurisme dans la séquence de TF1.

La santé mentale est certes un thème intime, mais il n’est pas nouveau que les productions artistiques pointent l’intimité. Ce qui peut créer un malaise, si tel est le cas, c’est que le thème de la mort est le tabou des tabous. Ainsi, il peut faire écho en chacun. Il est essentiel qu’il y ait toujours plus d’artistes qui déstigmatisent le sujet.

https://www.letemps.ch/societe/stromae-destigmatise-pensees-suicidaires 

 

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Suicide : pourquoi la chanson « Enfer » de Stromae va sauver des vies
Dimanche soir, sur TF1, Stromae a dévoilé « Enfer », sa nouvelle chanson. Il y parle de manière frontale du suicide. Pierre Grandgenèvre, psychiatre au CHU de Lille, nous explique l’impact que pourrait avoir ce nouveau chef-d’œuvre.
Simon Caenen | Publié le 10/01/2022  https://www.lavoixdunord.fr*

Stromae a réussi une performance en direct qui restera dans les annales.

La scène se passe dimanche soir en direct, sur TF1, lors du journal télévisé, à l’occasion de la venue de Stromae. Anne-Claire Coudray, la présentatrice, pose une question sur le mal-être qui a hanté le chanteur belge pendant plusieurs années. L’auteur de Papaoutai répond en chantant son nouveau titre : Enfer. Les téléspectateurs pensaient assister à une interview, ils vont être comme hypnotisés par la performance.

En direct, devant 7,3 millions de personnes, Stromae s’exprime sans fard sur le sujet tabou du suicide. « J’ai parfois eu des pensées suicidaires. Et j’en suis peu fier. On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire. Ces pensées qui nous font vivre un enfer », chante-t-il. Les mots sont puissants, l’interprétation grandiose, digne de Jacques Brel.

« Libérer la parole »

Ce nouveau titre va rendre service à la société. « Je suis convaincu que cela va avoir un impact, souligne Pierre Grandgenèvre, psychiatre au CHU de Lille spécialisé dans la suicidologie. Ce type de message porté par une star va permettre de libérer la parole. » Sortir du silence quand on a des pensées suicidaires est le plus difficile « car il y a des jugements de valeur ».

« Ce type de message porté par une star va permettre de libérer la parole. »

Ce premier pas est pourtant salvateur. « On a plein d’outils pour diminuer cette souffrance mais pour cela il faut réussir à en parler, poursuit le médecin, également adjoint en charge de la santé à Bailleul. Mettre des mots permet aussi de briser certaines choses. »

Pierre Grandgenèvre est psychiatre au CHU de Lille.

Enfer pourrait avoir le même impact que 1-800-273-8255. Ce titre de l’artiste hip-hop américain Logic parle d’une personne qui contacte le numéro américain de prévention du suicide. D’après une étude, la chanson est associée à un nombre d’appels plus élevé et à une baisse des passages à l’acte.

En plus de libérer la parole, le chanteur de 36 ans « a des mots très justes sur un sujet très complexe », souligne Pierre Grandgenèvre. Stromae décrit la dimension envahissante des pensées suicidaires. « La souffrance est tellement intense qu’elle occupe toutes nos pensées, approuve le psychiatre. Un peu comme quand on a très mal physiquement et que la douleur nous empêche de tout faire. » Il y a aussi ce sentiment de honte qui revient au fil des couplets. « C’est très fréquent et nos patients nous le relatent très souvent. Car la maladie mentale est stigmatisée. » Elle le sera un peu moins grâce aux mots de Stromae sur ses propres maux.

Avoir des pensées suicidaires n’est pas anodin rappelle le programme Papageno de lutte contre la contagion suicidaire. Dépression, pensées trop sombres, le réflexe doit être d’appeler le 3114, numéro national de prévention du suicide. Il est gratuit, confidentiel et accessible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, depuis tout le territoire national. Il est aussi possible de joindre son médecin, un psychologue ou un psychiatre, de composer le 15 ou de contacter une ligne d’écoute comme Suicide écoute (01 45 39 40 00) ou SOS amitié (09 72 39 40 50).

 https://www.lavoixdunord.fr/1125244/article/2022-01-10/suicide-pourquoi-la-nouvelle-chanson-de-stromae-va-sauver-des-vies

 

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