jeudi 22 avril 2021

Le cabinet de réflexions d'Infosuicide.org : suicide assisté, euthanasie, fin de vie, mort volontaire et prévention du suicide

Le cabinet de réflexions d'Infosuicide.org
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 «La pratique de l’euthanasie sous l’œil des chercheurs». La chronique d’Anaïs Maréchal

Anaïs Maréchal 21 Avril 2021 https://www.lopinion.fr/*

L’aide à mourir alimente une controverse, même dans les pays l’ayant dépénalisée, soulignant la difficulté à poser un cadre législatif. En médecine, santé publique ou encore sociologie, des travaux scientifiques éclairent les enjeux et pratiques de la mort assistée
 
Début avril, les députés débattaient d’une proposition de loi pour « le droit à une fin de vie libre et choisie ». Non adoptée, elle s’inscrit dans une longue liste de propositions visant à dépénaliser l’aide à mourir, c’est-à-dire l’euthanasie et le suicide assisté. Aujourd’hui dans le monde, plus de 200 millions de personnes peuvent y recourir. Mais le débat ne s’éteint pas, même dans les pays ayant dépénalisé la pratique. Si le cadre légal est entre les mains des politiques, la communauté scientifique (médecins, sociologues...) cherche à apporter des éclairages factuels.

Dans un contexte législatif similaire – où l’aide active à mourir est dépénalisée – les pratiques observées sont variables. Par exemple, elle est sensiblement plus répandue chez les hommes que chez les femmes en Belgique et aux Pays-Bas, contrairement à la Suisse. Et si 79 % des Néerlandais décident de mourir à domicile, seuls un tiers des patients suisses font le même choix. Concernant les motivations, la douleur n’est pas la principale raison évoquée, mais plus souvent la perte d’autonomie, de dignité et de qualité de vie.

En France, plusieurs études épidémiologiques se sont penchées sur les demandes d’aide à mourir, notamment dans les unités de soins palliatifs. « Elles témoignent d’un désir d’être acteur de sa propre fin de vie. Ces requêtes perdurent, même avec les soins palliatifs », détaille Régis Aubry, enseignant-chercheur en médecine palliative et président de la plateforme nationale de recherche sur la fin de vie. Créée en 2018, cette plateforme fédère les acteurs de la recherche française. « L’un des objectifs est d’éclairer le débat, souvent peu argumenté », explique Régis Aubry.

Tabou. Mais caractériser les enjeux et les pratiques est complexe. « Il existe très peu de travaux transdisciplinaires et il y a un vide en médecine où ce sujet est tabou », constate Régis Aubry. La multiplication des approches est pourtant fondamentale et peut éclairer les soignants. « Une demande de mort peut revêtir une multitude de significations : certains l’analysent comme une souffrance psychique ou physique non soulagée, d’autres y voient l’expression de la souveraineté d’une personne qui doit être respectée », illustrent Cherry Schrecker et Frédéric Balard, respectivement sociologues aux universités de Lorraine et Grenoble-Alpes.

Difficile également de s’affranchir des biais inhérents à la recherche. « La majorité des travaux s’intéresse aux unités de soins palliatifs, souligne Laurena Toupet, doctorante en sociologie à l’Université de Lorraine. C’est un environnement important à étudier, mais il en faut d’autres car les contextes de fin de vie sont multiples : à domicile, en Ehpad… » Autre obstacle : l’opinion des chercheurs. « Derrière les articles scientifiques, il peut y avoir des formes plus ou moins conscientes de militantisme ou d’idéologie, rapportent Frédéric Balard et Cherry Schrecker. Notre rôle n’est pas de trancher la question du droit à la mort assistée mais de montrer les difficultés pratiques derrière les lois. »

La communauté scientifique s’accorde sur la nécessité de plus investir le sujet. Dans un éditorial, deux chercheurs pointent des axes de recherche à privilégier, comme la compréhension du processus de décision ou de la fréquence et des caractéristiques des décès assistés. Il ne faut cependant pas en attendre une réponse législative toute prête, conclut Frédéric Balard : « Il y a un écart entre les valeurs et pratiques que nous analysons, et l’application de la demande de mort assistée qui relève, elle, de la politique. »
https://www.lopinion.fr/edition/politique/pratique-l-euthanasie-l-oeil-chercheurs-chronique-d-anais-marechal-242194

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TRIBUNE S’ils savaient la réalité des suicides
Tous ceux qui plaident pour les soins palliatifs tranquillement assis dans leur fauteuil ignorent ce qu’est une mort par suicide lorsqu’elle n’est pas accompagnée dans des conditions correctes. Sans quoi ils rejoindraient les partisans du suicide assisté dans un même élan d’humanité.
par François Michaud-Nérard, membre du Conseil national des opérations funéraires, ancien directeur général de la SEM des Services funéraires-ville de Paris
publié le 13 avril 2021 à 16h09

Les adversaires résolus de toute forme d’assistance à la fin de vie et a fortiori d’acte pouvant provoquer la mort mettent en avant l’euthanasie, faisant référence aux pratiques de l’Allemagne nazie. Ils décrédibilisent ainsi par avance toute proposition de ceux qui promeuvent des solutions pour mourir dans la dignité.

Inversement, les militants de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) promeuvent un droit absolu lié à une volonté individuelle. Ils réclament de pouvoir mourir en reportant sur un support médical cette responsabilité plutôt que de les laisser mourir.

Faute de connaître la réalité de ce qu’est le moment de la mort, surtout par suicide, les personnes qui débattent de la fin de vie et du suicide assisté racontent parfois des horreurs.
«Ils ont le droit de se suicider»

J’ai bondi dernièrement en entendant une journaliste, dans une émission du soir sur LCI, réduire la proposition de loi du député Falorni – proposition de loi numéro 3 755 visant à affirmer le libre choix de la fin de vie et à assurer un accès universel aux soins palliatifs en France – à de l’euthanasie. Son principal argument fut de déclarer qu’après tout, si les gens veulent en finir, ils ont le droit de se suicider, ce qui n’est pas interdit en France.

Pour avoir dirigé pendant plus de vingt ans les services funéraires de la ville de Paris, la société municipale qui a notamment en charge de relever, sur réquisition de police, les cadavres des personnes décédées de mort violente, je voudrais expliquer à cette journaliste, et à tous ceux qui débattent de ce sujet tranquillement assis dans leur fauteuil, ce qu’est une mort par suicide lorsqu’elle n’est pas assistée dans des conditions correctes.

Les personnels funéraires sont en première ligne pour toucher de près ce que sont les suicides violents. Les défenestrés qui s’explosent sur le trottoir au petit matin, à l’heure où les enfants partent à l’école. Les pendus que leurs proches retrouvent dans le grenier. Les suicidés par arme à feu, dont la moitié du visage a été emportée par le tir. Les noyés, que les passants vont retrouver au bord d’un canal.

Et ne croyons pas que les suicides par des médicaments accessibles au grand public soient plus anodins. Le médicament le plus utilisé pour les suicides dans les pays du nord de l’Europe, le paracétamol, détruit le foie et provoque une longue agonie.
Acte désespéré

Non, contrairement à ce que croit cette journaliste, se suicider n’est pas facile. Ce n’est pas une liberté, c’est l’acte désespéré de celui ou celle que personne ne veut entendre avec compassion. Il est extrêmement difficile de se suicider sans imposer à ses proches, ses voisins, les passants, aux policiers qui vont constater le décès, aux opérateurs funéraires qui vont relever et transporter les corps, des visions horribles.

Il est indigne et inhumain, dans un pays «civilisé», de laisser les personnes désespérées en arriver à ces extrémités. Il existe bien chez nos voisins des solutions plus dignes. Mais ce sont des solutions réservées aux plus riches et aux plus agiles intellectuellement.

Alors réfléchissons de façon humaine à cette fin de vie que la pandémie met en avant. Bien sûr, il faut développer les soins palliatifs. Que de nombreux départements en France ne disposent pas de centres adaptés est un scandale. La priorité est l’accompagnement de nos concitoyens pour qu’ils puissent achever leur vie dans ce cadre humain formidable qu’est le système de soin palliatif.

Mais il y a également des cas où les souffrances ne peuvent être réduites. Parce que la douleur ne peut être traitée, parce que la dignité de la personne en fin de vie ne peut être assurée du fait de la déliquescence du corps, parce que l’agonie sera inévitablement abominable lorsque, par exemple, les muscles respiratoires défaillent jusqu’à provoquer l’étouffement. Dans ces cas-là, il est de notre devoir de permettre aux personnes placées devant cette échéance inéluctable d’abréger une vie qui n’a plus de sens.
Un vrai débat parlementaire

Paulette Guinchard nous a laissé de Suisse un testament important que nous a transmis son compagnon. C’est elle-même qui a déclenché le dispositif qui a mis fin à sa vie. Une vie qui devenait intenable, avec ses muscles qui l’avaient lâchée depuis longtemps pour sa mobilité, son élocution, et qui défaillaient jusqu’à l’empêcher même de respirer. Elle a été accompagnée, elle a choisi, elle a pu agir, elle a été digne et fidèle à une vie d’engagement pour les autres.

Je suis sûr que, s’ils savaient la réalité des suicides dans la «vraie vie», les partisans des soins palliatifs rejoindraient les partisans du suicide assisté dans un même élan d’humanité.

Quant à l’euthanasie qui, ne nous voilons pas la face, pose des questions éthiques fondamentales, discutons-en de façon apaisée. Il est urgent de débattre du sujet de la fin de vie au travers d’un vrai débat parlementaire, après consultation du Comité consultatif national d’éthique et après des auditions parlementaires approfondies. Cela permettra d’éviter des débats bâclés, des interventions abruptes et simplificatrices sur les plateaux de télévision.

Notre fin de vie, notre humanité méritent mieux.
François Michaud-Nérard a notamment signé la Révolution de la mort (Vuibert, 2007), une Révolution rituelle, accompagner la crémation (l’Atelier, 2012) et Les cimetières, que vont-ils devenir ? (Hermann, 2019).

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/sils-savaient-la-realite-des-suicides-20210413_KTQIATE5QJGXXONIWWKIS2ZY7I/



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Euthanasie : l'inspirateur d' "intouchables" est contre
Article paru dans Le télégramme le 12 avril 2021, signalé sur association-entractes.blogspot.com*





*https://association-entractes.blogspot.com/

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A Puteaux, les soins palliatifs se veulent « un vivoir », pas un « mouroir »

Béatrice Jérôme, Lemonde.fr, 9/04/2021

L’unité du centre hospitalier Rives-de-Seine soulage la douleur des malades en fin de vie. Les soignants s’assurent aussi et surtout qu’en dépit de la maladie, les patients aient la meilleure vie possible.

« Alors monsieur G., c’est fini ! » : la docteure Nathalie de Soultrait s’avance lentement et d’une voix douce s’adresse au défunt : « Monsieur G., on va vous enlever votre pacemaker. » Elle fait le tour du lit, s’approche et répète : « Monsieur G. On va vous enlever votre pacemaker. » La chambre plongée dans la pénombre est décorée d’une orchidée blanche et d’un bromélia rouge. Elle sort. La porte restera entrouverte. Le corps ne sera pas soustrait au regard des visiteurs ou des patients qui passent dans le couloir. Ils verront son visage apaisé à la lueur d’une bougie blanche.

La mort n’est pas cachée à l’unité de soins palliatifs du centre hospitalier Rives-de-Seine à Puteaux (Hauts-de-Seine). « On ne la combat pas. On ne la fuit pas non plus. On la considère comme un processus naturel qui fait partie de la vie », confie Ségolène Perruchio, chef de ce service de douze lits où 250 patients entrent chaque année et dont seul un sur cinq ressort vivant. Deux cents y meurent, soit deux décès tous les trois jours.

Ici, l’ennemie n’est pas la mort mais la douleur. Atteints d’un cancer en phase terminale, d’une maladie incurable, bien des patients requièrent des doses de morphine qui feraient frémir la plupart des services hospitaliers. Malgré l’arsenal de stupéfiants à sa disposition, chaque soignant du service a entendu une fois au moins dans la bouche d’un patient : « Je veux que vous m’aidiez à partir. » « La demande est formulée, observe Marie Simian, psychologue au sein de l’unité. Mais, pour l’immense majorité des patients, elle disparaît dès que la douleur s’apaise. »

Etienne Prache, bénévole aux Petits Frères des pauvres, recueille depuis vingt ans les confidences des patients du lieu : « S’il n’y a plus de souffrance physique, la demande d’euthanasie s’arrête », confirme ce publicitaire à la retraite. « Vous savez que l’unité est un cinq-étoiles des soins palliatifs, s’exclame-t-il. Ici, les malades sont cocoonnés, choyés, entourés. Ils se sentent en sécurité. Dès lors qu’ils n’ont plus mal, ils deviennent comme vous et moi, et même joyeux parfois ! »

Souffrance psychique

Ségolène Perruchio reconnaît qu’« une infime minorité persistent à demander l’euthanasie ». Le plus souvent, ce sont des patients qui ne supportent pas l’idée de la déchéance de leur corps. Certains souffrent de la maladie de Charcot, d’autres de cancers. « Mais dès qu’on leur dit qu’on ne va pas les tuer, que la loi l’interdit, notre réponse provoque paradoxalement un regain d’envie de vivre chez certains », observe-t-elle.

Se fondant sur ces expériences, Edith De Sa Moreira, médecin à l’unité de soins palliatifs, récuse l’idée que « beaucoup de personnes en fin de vie voudraient être endormies pour ne pas avoir à supporter la mort. Ce n’est pas une réalité à partir du moment où on est disponibles et où on les accompagne ». Toute loi qui créerait le droit au « suicide assisté » supprimerait, soutient-elle, « l’espace qui existe aujourd’hui pour permettre au médecin d’aider le patient à surmonter la peur de mourir, crainte inhérente à toute fin de vie ».

« L’objectif n’est pas que les patients vivent le plus longtemps possible, mais que leur vie soit la meilleure possible », Séglène Perruchio, chef de service

La « sédation profonde et continue jusqu’au décès », autorisée par la loi Claeys-Leonetti de 2016 est-elle davantage demandée ? Pas plus que « deux fois par an », révèle Mme Perruchio. « On ne laisse pas les gens arriver au stade où ils la demandent. On a le plus souvent les moyens de les soulager avec des antalgiques ou des sédations proportionnées pour leur permettre de se réveiller en étant plus confortables. »

Si « l’envie d’en finir » est indexée sur la douleur physique, reste la souffrance psychique. Comment « raccrocher à la vie des gens qui sont morts dans leur tête avant d’être morts dans leur corps ? C’est là notre grand challenge », reconnaît la chef de service. « L’objectif n’est pas que les patients vivent le plus longtemps possible, précise-t-elle, mais que leur vie, malgré la maladie, soit la meilleure possible. » A Puteaux, le défi se relève de plusieurs façons.

D’abord, il y a le décor des lieux : la teinte taupe des portes des chambres, les chambranles framboise, les fauteuils club en cuir du salon des familles font qu’une fois franchi le seuil la déréliction tend à disparaître. Chaque mercredi, l’odeur du clafoutis ou de la tarte aux pommes contribue aussi à chasser toute idée morbide.

« Non-réponses »

Dans la cuisine, ce 31 mars, une patiente a posé ses cannes de marche pour éplucher les fruits. La fille d’un autre patient prépare un gâteau surprise. Monsieur M. a pris son déambulateur pour aller jeter un œil à l’atelier pâtisserie. « J’en ai fait des hôpitaux, soupire ce Nanterrien. Jamais je n’ai vu une telle disponibilité, une telle gentillesse. Il y a chez les soignants une humanité impressionnante. Cela a forcément un impact positif sur mon état. »

La tarte aux pommes encore chaude circule de chambre en chambre. Les assiettes sur le chariot sont en porcelaine. « On mange avec les yeux », sourit Malika Ourdi, agent des services hospitaliers. A l’office, elle montre fièrement les plats, verres, ramequins qui permettent de dresser le couvert des patients « comme à la maison ». Chacun déjeune ou dîne à l’heure de son choix. Les repas sont à la carte.

« Ici, on n’accueille pas des malades mais des personnes », insiste Nathalie de Soultrait. « Les gens se rendent compte au bout de quelque temps que l’unité de soins palliatifs n’est pas un mouroir mais au contraire un “vivoir”, presque un endroit gai… » , sourit Mme Perruchio. « Parmi tous les services où j’ai travaillé, assure Juliette Isla, psychomotricienne, l’unité de soins palliatifs de Puteaux est celui où j’ai ressenti le plus de vie. Dans la plupart des services, la mort n’existe pas, du coup, il n’y a pas de vie. Ici, la mort est présente, du coup, il y a de la vie aussi. »

Ce mercredi 31 mars, après sa tournée des chambres, Marie Simian prend le temps d’une pause avec quelques soignants dans le petit local autour d’un café. « En soins palliatifs, confie la psychologue, on est confrontés aux pires angoisses d’abandon, de solitude, de déliaison. On est face à l’impensable, à la catastrophe qui peut survenir à tout instant. Face à cela, on est souvent dans des non-réponses. L’objectif n’est pas de trouver la meilleure solution, c’est d’appliquer la moins mauvaise. » Pour y parvenir, « on se réunit beaucoup, on discute entre nous. On réfléchit tout le temps ».

Travail en binôme

Vendredi 2 avril, la pendule indique 9 heures dans la salle de soins, l’heure des transmissions. Douze blouses blanches font le bilan de la veille et de la nuit, préparent les admissions. Monsieur F., 69 ans, est attendu en fin de matinée. Il arrive sur un brancard. Mme de Soultrait l’accompagne dans sa chambre. « Je vais défaillir », dit soudain le nouvel arrivant, 48 kilos pour 1,72 mètre, avant de demander un jus d’orange ou de pomme avec une paille. Dans l’unité, les pailles sont proscrites pour éviter les fausses routes, mais que faire si cela rassure ce patient ? Avec une aide-soignante, Caroline Sanpaio, l’infirmière, fabrique pour lui une paille avec un tube de plastique. « D’habitude, nous sommes toujours deux ou trois pour accueillir les patients », glisse Mme de Soultrait.

« Dans la plupart des services, la mort n’existe pas, du coup, il n’y a pas de vie. Ici, la mort est présente, du coup, il y a de la vie », Juliette Isla, psychomotricienne

Accueil, toilette, soins : chaque acte s’accomplit en « binôme » pour « croiser les regards » entre différents corps de métier. « Quand elles sont deux, elles arrivent aussi à rire. Quand elles sont seules, c’est plus difficile », observe Françoise Philippe, l’autre bénévole au sein de l’unité de soins palliatifs.

Noémie, une infirmière, s’est aperçue que chanter Dalida et Céline Dion avec une patiente rendait sa toilette plus facile à réaliser. Grâce à l’hypnose, la médecin Mélanie Monribot aide les infirmières à manipuler des patients « douloureux ». Masser les corps pour qu’ils retrouvent des sensations est un art que pratique Juliette Isla, la psychomotricienne.

Le travail en binôme implique près de deux fois plus de personnels que dans un service de gériatrie aiguë : l’unité de soins palliatifs de Puteaux compte une aide-soignante et une infirmière pour six patients. Un encadrement qui a un coût et qui explique le faible nombre de ces services spécialisés en France. Le pays compte 164 unités de soins palliatifs pour un total de 1880 lits. Pourtant, bien des services gagneraient à s’inspirer de la « culture des soins palliatifs », estime la chef de service, Ségolène Perruchio, qui intervient à la tête d’une antenne mobile au sein des hôpitaux alentour.

Un immense sourire

Outre le travail en binôme, les soins palliatifs consistent à « écouter ». « On pose le moins de questions possible aux malades. En revanche, on prend le temps de s’asseoir avec eux et avec leur famille », résume la médecin.

A 15 h 30 ce vendredi, Sonia B. et sa fille Laura ont rendez-vous avec Mélanie Monribot et Marie Simian. Lorsqu’elle retrace les étapes de la maladie de son mari, jusqu’à son arrivée dans le service, Sonia laisse couler ses larmes. « On est là pour s’occuper de votre mari et de ton papa, dit d’une voix posée Mme Monribot, pour lui apporter ce qu’il faut pour le soulager. Et vous permettre de passer du temps avec lui. »

Après cet entretien, Laura échange un « check » avec son père. « De quoi as-tu besoin ? », demande Sonia à son mari, 74 ans, ex-chanteur et grand amateur de rock. « Tu veux que je ramène ta guitare ? » « Non », répond-il d’un air triste. La conversation roule pourtant sur la musique. Marie Simian quitte alors la chambre. La psychologue revient avec sa propre guitare basse. Elle pose l’instrument sur le lit. Il caresse les cordes de l’instrument. Son visage s’illumine d’un immense sourire. Celui que Marie Simian guettait depuis son arrivée dans le service.

La journée s’achève. Ce jour-là, l’équipe n’a pas réussi à organiser un « temps bonsaï », cette réunion hebdomadaire qui permet aux soignants de parler des patients décédés, de faire le deuil. « Ici, glisse Marie Simian, on est dans l’éphémère. Quand on rentre le soir chez nous, on ne sait pas qui on va retrouver le lendemain. » Le bonsaï est symbole d’éternité pour les Japonais. Il est l’arbre que le service a pour habitude de placer dans la chambre de chaque défunt. Cet article est paru dans Le Monde (site web)

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/09/a-puteaux-les-soins-palliatifs-se-veulent-un-vivoir-pas-un-mouroir_6076145_3224.html

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'actualité en France

Euthanasie : "C’est la possibilité de quitter la vie qui nous fait l’aimer"


Instruments pour se suicider à Liestal en Suisse, où le scientifique australien David Goodall, 104 ans, a mis fin à ses jours le 10 mai 2018 en s'injectant du pentobarbitol.
(Photo AP / Philipp Jenne)

07 avr 2021
Mise à jour 07.04.2021 par
Oumy Diallo


Le 8 avril, une proposition de loi pour “donner le droit à une fin de vie libre et choisie” aux personnes souffrant d’une pathologie incurable, sera débattue à l’Assemblée nationale. Pour le philosophe François Galichet, militant du droit à la “mort délibérée”, la crise sanitaire nous rappelle que si nous n’avons qu’une vie et qu’il faut en profiter, nous n’avons aussi qu’une mort et il faut la préparer.


Quelle est la différence entre l’euthanasie active et le suicide médicalement assisté ? Qu’en est-il du projet de loi pour “donner le droit à une fin de vie libre et choisie” ?


Membre de l’association Ultime Liberté, François Galichet a été mis en examen en mars 2021, soupçonné d'avoir aidé des personnes à se procurer du Pentobarbital (interdit en France), pour mettre fin à leurs jours.
DRFP / Odile Jacob

François Galichet, philosophe : L’euthanasie c’est quand une personne, généralement un médecin, donne la mort à une autre personne volontaire, bien évidemment. La personne peut être inconsciente au moment de la piqûre létale, mais a donné son accord quand elle était lucide. Lors du suicide assisté, la personne est consciente et c’est elle-même qui se donne la mort par voie orale ou en appuyant sur un bouton qui déclenche une perfusion. Jusqu’au bout, la personne est libre d’accomplir le geste ou non. Le projet de loi présenté ce jeudi concerne uniquement l’euthanasie.

N’est-ce pas une responsabilité trop lourde à faire porter aux médecins ?

François Galichet : C’est vrai… Les médecins opposés à l’euthanasie évoquent le serment d’Hippocrate à la base de la déontologie médicale ("Tu ne tueras pas". "Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion", Ndlr). Mais dans ce même serment le respect de la volonté du malade est aussi très important.

Beaucoup de médecins estiment que cela fait partie de leur devoir d’aider le patient jusqu’au bout, quand il n’y a plus d’espoir et que la fin de vie est certaine. Quoi qu’il en soit, la proposition de loi prévoit une clause de conscience qui permet à tous médecins opposés à un geste létal de se récuser.

Les défenseurs de l’euthanasie mettent en avant la “dignité” du malade. Qu’est-ce que la dignité ?

François Galichet : Pour mon dernier livre, Qu’est-ce qu’une vie accomplie ?, paru chez Odile Jacob, j’ai mené une enquête auprès d’une cinquantaine de personnes qui avaient pu se procurer de manière illégale du pentobarbital (puissant somnifère et anesthésiant interdit en France et utilisé dans le cadre du suicide assisté, Ndlr), non pas pour l’utiliser tout de suite mais pour avoir la certitude de pouvoir quitter la vie le moment venu si c’était nécessaire.

Certains craignent d‘être accablés par une douleur atroce, d’autres de devenir dépendants et de ne plus pouvoir accomplir les gestes élémentaires comme manger, d’aller aux toilettes ou de se laver seuls. La peur d’être une charge pour l’entourage, généralement les enfants, revient beaucoup.

En 2005, la loi Leonetti permettait de prévenir l’acharnement thérapeutique et en 2016 s’y est ajouté le droit à la sédation profonde et continue jusqu’au décès du patient (loi Clayes-Leonetti), appelée euthanasie passive. Pourquoi jugez-vous cela insuffisant ?

François Galichet : Ce dispositif permet d’endormir le patient, de ne plus le nourrir ni de l'hydrater et d’attendre qu’il meurt. Mais a-t-on la preuve qu’il ne ressent rien ? Rien ne prouve que le sommeil prévient les souffrances. D’autre part, cela se pratique à l’hôpital, le patient n’est pas conscient et ne peut pas dire au revoir à ses proches.

Beaucoup de gens que j’ai aidés à partir, de manière clandestine, le font avant d’entrer à l’hôpital précisément pour pouvoir mourir chez eux avec leurs proches et quitter la vie entourés d’affection plutôt qu’entourés de tuyaux dans un état semi-comateux. Il s’agit d’anticiper un état de dégradation irréversible. Dans le cas de la maladie de Charcot par exemple qui mène progressivement à une paralysie totale… Les victimes refusent cette prison et c’est leur droit.

Pourquoi faudrait-il absolument légiférer ? Le suicide est après tout une affaire personnelle...

François Galichet : Rien n’empêche de mettre fin à ses jours mais de façon très violente. Il est normal de donner aux gens qui manifestent une volonté claire, lucide, calme et réfléchie, les moyens de mourir doucement et non de manière brutale en se jetant sous un train ou par la fenêtre. L’Etat doit encadrer, organiser et réguler cet acte. Pour ma part, je n’emploie pas le mot suicide que je trouve trop lié à l’idée de meurtre. Je préfère “mort délibérée” qui contient la notion de volonté et de réflexion, ce n’est pas un geste impulsif.

La Suisse autorise le suicide médicalement assisté et la Belgique a dépénalisé l’euthanasie active en 2002. Comment qualifieriez-vous le débat en France ?

François Galichet : La France est en retard sur nombre de pays européens. Plus récemment, l'Espagne et le Portugal ont légiféré. J’espère que les députés français vont faire un pas dans cette direction. L’aide à mourir doit vérifier que le demandeur ne le fait pas de manière impulsive. La loi doit prévoir des procédures pour permettre à la personne de clarifier sa volonté, de l’affirmer et de la justifier. En Belgique et en Suisse il se passe parfois un mois entre le dépôt de la demande et son acceptation. Cela permet aux accompagnants de vérifier qu’il n’y a pas de manipulations de l’entourage.

(Re)voir : L'Espagne légalise l'euthanasie et le suicide assisté, sous conditions

Comment expliquez-vous que l’interdiction perdure en France ?

François Galichet : Même si selon un sondage Ifop 96% des Français sont favorables à l’euthanasie, il y a deux groupes de pression extrêmement puissants. D’abord le lobby médical. Le gouvernement compte beaucoup de médecins à commencer par le ministre de la Santé Olivier Véran qui considèrent qu’il est trop tôt pour légiférer. Il y a aussi le lobby religieux. Le 5 avril, Monseigneur Aupetit, l’archevêque de Paris était sur France Inter et a pris publiquement position contre toute idée d’aide à mourir.

La mort est-elle tabou en Occident ?

François Galichet : Tout à fait ! Jusqu’au début du XXe siècle on mourait chez soi et la mort était quelque chose de familier qu’on apprenait à apprivoiser. Aujourd’hui, la mort est invisible, cachée dans les hôpitaux ou les Ehpads. Elle fait peur car on ne la voit plus.

Depuis un an, la mort a brutalement ressurgi dans notre quotidien…

François Galichet : La crise sanitaire a mis la mort au centre de nos préoccupations. Nous nous sommes rappelés notre condition de simples mortels. Il faut regarder la mort en face et savoir comment la préparer. Les détracteurs de l’euthanasie active et du suicide assisté défendent le caractère sacré de la vie, mais de quelle vie parlent-ils ? La vie biologique ou la vie humaine ?

En ce moment, au nom de la vie biologique, on impose des mesures extrêmement contraignantes et dommageables à la vie humaine. Comme l’a dit le Christ, l’Homme ne vit pas seulement de pain, mais d’amour, de culture, de joie partagée, de recherche artistique… En fin de vie, la vie biologique peut devenir atroce et c’est au nom de la vie humaine, que l’on peut vouloir partir.


Qu’est-ce que la philosophie dit du suicide ?


François Galichet : Les philosophes sont partagés. Un premier courant affirme que la vie est sacrée et qu’il ne faut y mettre un terme sous aucun prétexte comme Kant, Hegel et Spinoza. De l’autre côté, Sénèque, Montaigne, Rousseau ou même Platon considèrent que cela fait partie de la liberté humaine, comme on choisit ou non de se marier ou d’avoir des enfants. Nietzsche disait “Mourir fièrement quand on ne peut plus vivre fièrement”, j’aime beaucoup cette citation.

Je pourrais vous citer une phrase du philosophe Cioran : “Sans l’idée de suicide, je me serais tué depuis longtemps”, c’est la possibilité de quitter la vie qui nous fait l’aimer. On ne peut aimer qu’une chose qu’on a la liberté de choisir. J’adore les tableaux de Van Gogh mais si on me forçait à les regarder toute la journée, je finirais par les détester… Mais peut-on comparer la vie à un objet, aussi beau soit-il ? On ne choisit pas de naître comme on choisit d’acquérir une œuvre…


François Galichet : Vous avez raison, mais je ne vois pas pourquoi ce serait un argument contre la liberté de mourir. Si on ne choisit pas de naître, qu’on nous laisse au moins la liberté de mourir, puisque celle-ci nous l’avons.


Qu’est-ce qu’une vie accomplie ?, paru chez Odile Jacob en 2020.
https://information.tv5monde.com/info/euthanasie-c-est-la-possibilite-de-quitter-la-vie-qui-nous-fait-l-aimer-403637

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