Changer le regard des professionnels de santé sur les plus âgés et leur détresse psychique
Une récente analyse de la Direction des statistiques du ministère de la Santé (DREES) rappelait que la France comptera 22,9 millions de personnes de plus de 60 ans en 2050, contre (déjà) 18,1 millions aujourd’hui. Cette large proportion n’empêche pas les généralisations faciles et les stéréotypes. Ainsi, les manifestations d’âgisme ne sont pas rares. L’âgisme est défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une discrimination fondée sur l’âge. Cette attitude constitue aujourd’hui la troisième forme de discrimination la plus répandue au monde, après le racisme et le sexisme. Inévitablement, les fausses croyances et représentations tronquées associées au grand âge influencent directement la qualité des soins, la santé mentale et la dignité des personnes âgées.
Parmi les préjugés les plus fréquemment véhiculés autour du grand âge, figure l’idée que la souffrance serait « normale » ou inévitable avec les années, ce qui contribue à certaines limitations des soins. Il est également marquant de constater que s’il est très fréquemment question de la souffrance mentale des plus jeunes, c’est en réalité chez les plus âgés que le risque de suicide est le plus élevé. Les plus récentes statistiques de la DREES sur le sujet ont ainsi rappelé que les hommes de plus de 75 ans présentent un taux de suicide (53,3 pour 100 000) dix fois supérieur aux hommes de moins de 30 ans (5,2) et cinquante fois supérieur aux femmes de moins de 30 ans (1,3).
Des professionnels pas plus avertis que le commun des mortels sur le risque suicidaire des plus âgés
Ce décalage entre la réalité et la perception commune n’épargne nullement les professionnels de santé, comme le montre une étude espagnole menée auprès de 370 étudiants en soins infirmiers et en psychologie publiée dans la revue Geriatric Nursing l’année dernière. Près de 79 % des participants pensaient que le suicide était plus fréquent avant 40 ans, révélant une méconnaissance profonde du risque suicidaire chez les aînés. Cette représentation révèle un biais cognitif que l’on peut considérer comme de l’âgisme, où la souffrance des jeunes est perçue comme dramatique et celle des personnes âgées comme « compréhensible », voire « attendue » ; sans parler du fait que la mort d’un jeune est toujours considérée comme une tragédie quand celle d’un vieux, même quand elle est violente, semble s’inscrire plus certainement dans « l’ordre des choses ». Chez les plus jeunes, on a ainsi tendance à interpréter le suicide comme une « recherche d’attention » ; et à le percevoir comme un comportement « normal pour cet âge » pour les plus âgés. Ces appréhensions, bien que communes et presque « naturelles », apparaissent particulièrement délétères. Ces mythes conduisent à minimiser la gravité de la détresse émotionnelle des aînés.
Confronter les pros à leurs propres biais n’est pas inutile
Afin de contrer ces représentations, les chercheurs espagnols, à l’origine de cette enquête, ont expérimenté une séance de simulation clinique de 90 minutes, comprenant un briefing, un scénario interactif et un débriefing réflexif. Les étudiants étaient confrontés à une actrice incarnant une patiente âgée exprimant des idées suicidaires, dans une mise en situation favorisant l’engagement émotionnel, la prise de conscience et la reformulation empathique.
Après la séance, les stéréotypes ont significativement diminué. Ces évolutions vont dans le sens d’une approche plus nuancée des personnes âgées, désormais vues comme capables de désirs, de projets et d’émotions complexes. Cependant, en ce qui concerne la « dimension santé », les auteurs n’ont pas noté de progression significative, suggérant que les représentations biomédicales du vieillissement sont plus résistantes et nécessitent un travail éducatif plus approfondi.
L’intérêt de la simulation clinique réside précisément dans cette confrontation expérimentale : elle permet aux futurs professionnels de mesurer leurs propres préjugés, d’expérimenter des réponses empathiques et de développer une posture fondée sur la reconnaissance plutôt que sur la projection.
Bien sûr, ces travaux présentent des limites, puisqu’ils ne permettent pas de mesurer l’évolution des stéréotypes âgistes dans le temps, et l’absence de groupe de contrôle limite l’interprétation causale de l’efficacité de la simulation. On notera encore que les participants provenaient uniquement de deux filières d’universités espagnoles ce qui restreint la généralisation des résultats. Les auteurs recommandent donc d’élargir les futurs échantillons à d’autres professions de santé et à des contextes de formation plus variés. L’inclusion de variables sociodémographiques telles que l’âge, le genre ou le niveau d’éducation permettrait également des analyses plus fines.
En conclusion, former les professionnels à reconnaître leurs propres biais et à interagir avec empathie représente une priorité de santé publique. La simulation clinique, en mobilisant à la fois la cognition, l’émotion et la relation, offre une voie concrète vers une pratique du soin plus humaine et véritablement inclusive des personnes âgées.
References
Gil Pons, E., Pinazo-Clapés, C., Sales Galan, A., Pinazo-Hernandis, S., & Checa Esquiva, I. (2025). Ageism and suicide: A structural equation modeling analysis and evaluation of a high-fidelity simulation-based intervention for future healthcare professionals. Geriatric Nursing, 66, Article 103674. https://doi.org/10.1016/j.gerinurse.2025.103674
source https://www.jim.fr/viewarticle/changer-regard-des-professionnels-sant%C3%A9-plus-2026a10004yx