mardi 20 août 2019

MàJ ETUDE RECHERCHE RAPPORT Prise en charge des conduites suicidaires en EHPAD. Évaluation d’un programme de formation dans le Nord et le Pas-de-Calais

Hauts-de-France: des professionnels d'Ehpad formés au risque suicidaire





Plus de 400 professionnels d'une centaine d'Ehpad du Nord et du Pas-de-Calais ont bénéficié d'un programme de formation au risque suicidaire des résidents, qui a été évalué par la Fédération régionale de recherche en psychiatrie et santé mentale. S'il n'a pas révolutionné les organisations, il a permis d'améliorer les connaissances et de libérer les échanges sur un sujet encore tabou.

Le taux de suicide des personnes âgées est élevé: selon les chiffres du Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC), l'un des laboratoires de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), en France, sur près de 10.400 suicides survenus en 2010, 28% ont concerné des personnes âgées de 65 ans et plus.
Dans ce contexte, l’agence régionale de santé (ARS) Hauts-de-France a financé un programme de formation à la gestion de la crise suicidaire en Ehpad dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais de septembre 2016 à juin 2018, peut-on lire dans une étude publiée dans la revue Psy. Brèves de juin.
Au total, il s'est déroulé dans 110 Ehpad (soit un peu plus d'un quart des établissements de ces territoires) et a touché 427 professionnels.
Le Pr Jean-Louis Terra a formé des binômes (issus majoritairement d'équipes de psychogériatrie), qui ont ensuite eux-mêmes transmis leurs connaissances à des professionnels d'Ehpad (en moyenne quatre par établissement).
Ces connaissances portaient sur "les données épidémiologiques, la physiopathologie de la crise suicidaire, l’évaluation du potentiel suicidaire et les étapes d’intervention de crise suicidaire".
La Fédération régionale de recherche en psychiatrie et santé mentale (F2RSM Psy) Hauts-de-France a évalué l'impact de la formation sous deux angles: les évolutions en termes de processus (organisation) et de résultats (morbi-mortalité suicidaire). En seconde intention, l'objectif était de "décrire l’assimilation des savoirs et savoir-faire transmis durant la formation, la mise en oeuvre des conduites à tenir et l’identification des difficultés".
Pour ce faire, la fédération s'est servie de trois outils:
  • une enquête par questionnaire auto-administré, en début et fin de formation, sur les connaissances et les représentations en suicidologie, la satisfaction et les caractéristiques des répondants
  • une enquête par entretien semi-structuré, 17 mois en moyenne après la formation, avec les directeurs d’Ehpad formés (soit un sur cinq, tirés au sort), "sur la problématique générale des conduites suicidaires, l’opinion sur le stage suivi, les changements intervenus depuis la formation, l’évaluation et prise en charge du risque et de la crise suicidaire et les relations avec les professionnels et la famille à propos des conduites suicidaires"
  • enfin, une enquête de prévalence des tentatives de suicide et des suicides au sein de la population des résidents des Ehpad, avant et après la formation, via un questionnaire spécifique.

Une expression du désir de mort "moins banalisée"
Sur 427 professionnels, 291 ont répondu au questionnaire de début de formation, 287 à celui de fin.
Les résultats montrent "une hausse significative des connaissances déclarées dans le questionnaire passé en début et fin de formation" avec notamment une meilleure définition de la crise suicidaire, des facteurs de risques suicidaires chez la personne âgée et enfin, des situations où il est nécessaire de contacter un service et lequel.
Les personnes formées sont aussi plus au clair sur leurs représentations. Par exemple, en fin de stage, "les niveaux d’accord augmentent sur l’idée que les personnes qui veulent se suicider donnent une indication sur leur intention à leur entourage" et "que le risque de suicide est plus élevé chez les personnes ayant fait une tentative".
S'agissant des entretiens, 59 personnes ont été interviewées au cours de 23 entrevues. Ils révèlent "que le changement rapporté le plus important concerne les échanges autour des conduites suicidaires, avec les résidents et au sein du personnel. L’expression du désir de mort est moins banalisée."
Si les professionnels peinent encore à aborder ce sujet, "la parole semble plus fluide, l’appréhension levée, par la conviction acquise qu’en parler est nécessaire pour mieux prévenir ou gérer la crise suicidaire".
En revanche, peu de changements organisationnels ont été rapportés plusieurs mois après la formation. Par exemple, l’entretien de pré-admission d'un résident prend en compte les tendances suicidaires signalées par des tiers, "mais les antécédents ne sont pas recherchés systématiquement", révèle la fédération.
Enfin, elle constate que "le psychologue occupe une place centrale dans la gestion du risque suicidaire" et que "la formation a souvent permis que les soignants prennent une part plus importante dans son évaluation". Les transmissions, orales et écrites, ont aussi été renforcées.
A côté de cela, "l’échelle de risque, urgence, dangerosité (RUD) est très rarement employée" et "il n’y a pas eu de protocolisation de la gestion du risque".

Le dilemme "liberté-sécurité" soulevé
La F2RSM Psy remarque aussi que "l'association des familles semble assez systématique" et qu'elle "contribue à l’appréciation de la situation de la personne". Quant au médecin généraliste, "il est systématiquement informé quand un risque ou un passage à l’acte suicidaire est enregistré, mais sa disponibilité est très limitée".
"Les résidents suivis en centre médico-psychologique avant leur admission en Ehpad continuent à l’être, mais les comptes rendus de visites ou de consultations sont plutôt rares et les relations très inégales", note-t-elle encore.
Globalement, "l’organisation d’un déplacement pour consulter le psychiatre est complexe à organiser et perturbante pour le résident" et lorsque des troubles mentaux apparaissent après admission, l’équipe mobile de psychogériatrie est appelée.
"Les relations n’ont pas particulièrement évolué depuis la formation à la prise en charge de la crise suicidaire ; il arrive cependant que l’équipe de psychogériatrie puisse être plus sollicitée parce que la formation a amélioré les liens avec les professionnels de l’Ehpad, ou au contraire l’être moins parce que ces derniers ont amélioré leur niveau de compétence et se sentent mieux armés pour gérer le risque suicidaire", montre encore l'étude.
Elle a également soulevé la question du dilemme entre liberté et sécurité, concernant "les mesures d’éloignement des moyens létaux". Environ un Ehpad sur trois "la question de la liberté et de sa restriction a été abordée".
"Cette question éthique se cristallise sur les fenêtres, dont l’entrebâilleur est le plus souvent verrouillé, et les médicaments, dont la dispensation est assurée par le personnel infirmier. Justifiées pour les personnes en risque suicidaire, ces mesures doivent-elles être imposées à tous?", questionne l'étude, notant que "les objectifs de santé publique peuvent entrer en contradiction avec les valeurs de liberté et d’autonomie".
Enfin, 72 Ehpad (soit 65,4% du total) ont renseigné l'enquête de prévalence sur les cas de tentative de suicide et de suicide enregistrés avant et après la formation. Sur 6.846 places, l'étude recense 31 tentatives de suicide (TS) enregistrées durant l’année précédant la première session de formation et 16 après. Les taux de TS étaient de 453 pour 100.000 personnes avant formation et 172 après formation, baisse statistiquement significative.
Concernant la mortalité par suicide, un cas a été reporté avant la formation contre trois après, "mais les très faibles effectifs ne permettent aucune conclusion sur la significativité des écarts de taux", précise la fédération.

Des relations "inégales" avec les services psychiatriques
En conclusion, elle note que "le programme de formation à la gestion de la crise suicidaire en Ehpad a connu une portée importante" et que "la satisfaction rencontrée a été élevée".
"Bien que peu de changements organisationnels aient été rapportés […], l’aisance à aborder les conduites suicidaires, avec les personnes hébergées et entre collègues a été largement majorée", sans oublier "une amélioration significative des connaissances, savoir-faire et des représentations".
La fédération rappelle que "l'éloignement des moyens létaux, déjà appliqué avant les stages, est assez généralisé" et qu'il "pose des problèmes éthiques de limitation de liberté et d’autonomie".
Elle relève enfin que "le taux de morbidité suicidaire diminue significativement après la formation, et ce alors qu’elle a vraisemblablement augmenté l’attention sur le phénomène étudié", indiquant que "ce résultat plaide pour une efficacité du programme, sans pour autant que l’imputabilité de cette baisse puisse être formellement établie".
En revanche, elle souligne qu'"il n’est pas possible de conclure à un effet sur la mortalité suicidaire, événement très rare".
Enfin, l'étude permet de constater que "les relations avec les secteurs de psychiatrie", qui ne dépendent pas du programme de formation, "se sont avérées très inégales selon les Ehpad". Un partenariat "pourtant indispensable, en cas de passage à l’acte suicidaire notamment".
"Si le programme devait être poursuivi ou répliqué […] il gagnerait à toucher un plus grand nombre de salariés par Ehpad" et "à se déployer dans des territoires non touchés, dont certains connaissent pourtant une surmortalité suicidaire très marquée", note enfin la F2RSM Psy.
cbe/ab


Claire Beziau

Journaliste

claire.beziau@gerontonews.com
F2RSM - Prise en charge des conduites suicidaires en EHPAD
9 juillet 2019
Financé par l’Agence régionale de santé Hauts-de-France, un programme de formation à la gestion de la crise suicidaire en Ehpad a été déployé dans le Nord et le Pas-de-Calais de septembre 2016 à juin 2018. Il a connu une portée importante, puisqu’il a touché 110 établissements, 427 professionnels y travaillant, et -potentiellement-9849 personnes y résidant, soit plus d’un quart des Ehpad du Nord et du Pas-de-Calais 30% des personnes y étant hébergées. La satisfaction rencontrée a été élevée, tant de la part des équipes de formation formées par J.-L. Terra selon une méthodologie de gatekeepers que de la part des personnels des Ehpad. Bien que peu de changements organisationnels aient été rapportés lors des entretiens sur site plusieurs mois après la formation, l’aisance à aborder les conduites suicidaires, avec les personnes hébergées et entre collègues a été largement majorée ; de même, le programme a permis une amélioration significative des connaissances, savoir-faire et des représentations. L’éloignement des moyens létaux, déjà appliqué avant les stages, est assez généralisé ; il pose des problèmes éthiques de limitation de liberté et d’autonomie. La distinction entre pensées suicidaires et passages à l’acte n’est pas toujours faite et les troubles dépressifs parfois assimilés aux risques suicidaires. Les taux de morbidité suicidaire ont significativement baissé après le stage, ce qui suggère son effet protecteur ; il n’est par contre pas possible de conclure à son effet sur la mortalité suicidaire, événement très rare (même si les taux sont plus élevés chez les personnes âgées). Non dépendantes du programme de formation, les relations avec les secteurs de psychiatrie se sont avérées très inégales selon les Ehpad ; ce partenariat est pourtant indispensable, en cas de passage à l’acte suicidaire notamment.
Si le programme devait être poursuivi ou répliqué, il gagnerait à toucher un plus grand nombre de salariés par Ehpad et à se déployer dans des territoires non touchés (certains connaissent pourtant une surmortalité suicidaire très marquée).
Pour en savoir plus
Source : F2RMS, juillet 2019




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Prise en charge des conduites suicidaires en EHPAD Évaluation d’un programme de formation dans le Nord et le Pas-de-Calais
Rapport de la
f2rsmpsy Hauts de France

Mai 2019

Acces rapport https://www.hauts-de-france.ars.sante.fr/system/files/2019-07/evaluation%20formations%20prevsuicide%20EHPAD.pdf

Source https://www.hauts-de-france.ars.sante.fr/psychogeriatrie

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Psy.Brèves n°15, juin 2019. Réduire la morbi-mortalité suicidaire en Ehpad. Évaluation d’un programme de formation dans le Nord et le Pas-de-Calais
sur www.f2rsmpsy.fr*

La Fédération régionale de recherche en psychiatrie et santé mentale Hauts-de-France a procédé à l’évaluation de l’impact d’un programme de prévention des conduites suicidaires en Ehpad ; après avoir été formés, des membres d’équipes mobiles de psychogériatrie ont, à leur tour, appris aux professionnels des Ehpad à détecter et prendre en charge les personnes hébergées en crise suicidaire. Ce programme a touché 110 établissements et 427 professionnels, qui rapportent une grande satisfaction d’avoir suivi le stage et une plus grande aisance à aborder les conduites suicidaires, avec les personnes et entre eux, depuis la formation. En termes de résultats, le taux de morbidité suicidaire diminue significativement après la formation, et ce alors qu’elle a vraisemblablement augmenté l’attention sur le phénomène étudié ; ce résultat plaide pour une efficacité du programme, sans pour autant que l’imputabilité de cette baisse puisse être formellement établie.

Téléchargez le Psy.Brèves n°15

https://www.f2rsmpsy.fr/psy-breves-nd15-juin-2019-reduire-morbi-mortalite-suicidaire-ehpad-evaluation-drun-programme-formation-nord-pas-calais.h 


1er post juin 2019

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