Suicide : des signatures biologiques différentes selon le trouble psychiatrique et le type de risque suicidaire
Aistė Lengvenytė, psychiatre et chercheuse au CHU de Montpellier
Les idées et comportements suicidaires figurent parmi les manifestations les plus sévères associées aux troubles psychiatriques majeurs. Pourtant, les mécanismes biologiques qui y contribuent demeurent mal compris. Dans une nouvelle étude menée à partir des grandes cohortes françaises FACE-BD et FACE-SZ, des chercheurs ont exploré les liens entre inflammation, fonctionnement vasculaire et risque suicidaire chez des personnes vivant avec un trouble bipolaire ou une schizophrénie.
L’étude a porté sur 980 patients suivis dans les centres experts FondaMental, dont 529 atteints de trouble bipolaire et 451 de schizophrénie. Les chercheurs ont analysé 28 marqueurs sanguins liés à l’immunité, à l’inflammation, aux plaquettes sanguines et au fonctionnement des vaisseaux. Ils ont ensuite examiné leurs associations avec trois situations différentes : les antécédents de tentative de suicide, les idées suicidaires présentes au moment de l’évaluation et les idées suicidaires observées au cours de l’année suivante.
Les résultats montrent qu’il n’existe pas de « biomarqueur unique » du risque suicidaire. Les associations observées varient selon le contexte clinique. Chez les personnes souffrant de trouble bipolaire, un taux plus élevé de VEGF – une molécule impliquée dans la croissance des vaisseaux sanguins – est associé à des antécédents de tentative de suicide. Cette relation persiste même après prise en compte de la sévérité des symptômes dépressifs.
Concernant les idées suicidaires actuelles, les chercheurs identifient chez les patients bipolaires des associations avec l’IL-7 et la SAA (Serum Amyloid A), deux marqueurs impliqués dans la régulation immunitaire et les réponses inflammatoires. Chez les patients présentant une schizophrénie, les profils biologiques observés apparaissent différents et plus sensibles à l’influence des traitements ou d’autres facteurs cliniques.
L’étude montre également que les marqueurs associés aux antécédents de tentative de suicide ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux associés aux idées suicidaires récentes ou futures. Autrement dit, les chercheurs ne retrouvent pas un continuum biologique unique allant des idées suicidaires aux passages à l’acte. Ces différents phénomènes semblent refléter des mécanismes au moins partiellement distincts.
Les analyses exploratoires suggèrent toutefois un point commun : plusieurs résultats convergent vers des voies biologiques impliquant l’inflammation, l’activation des plaquettes sanguines et le fonctionnement de la paroi vasculaire. Ces mécanismes pourraient participer aux interactions entre le système immunitaire, les vaisseaux sanguins et le cerveau.
Les auteurs soulignent néanmoins que les effets observés restent modestes et qu’aucun de ces marqueurs ne permet aujourd’hui de prédire à lui seul le risque suicidaire. Les résultats doivent être reproduits dans d’autres cohortes avant toute application clinique.
En résumé, cette étude met en évidence l’existence de signatures immunitaires et vasculaires associées aux comportements et idées suicidaires chez les personnes vivant avec un trouble bipolaire ou une schizophrénie. Elle suggère que le risque suicidaire repose sur des mécanismes biologiques complexes, différents selon les situations cliniques, et ouvre de nouvelles pistes pour mieux comprendre les mécanismes biologiques associés aux idées et conduites suicidaires.