lundi 18 janvier 2016

DEBAT ...ETUDE RECHERCHE prototype de bracelet connecté qui décèle les symptômes de la dépression

Un bracelet connecté pour traquer la dépression
Aline Gérard | 17 Janv. 2016, sur leparisien.fr*

Un Français sur cinq souffre de dépression, une maladie mal repérée. Un bracelet connecté, testé à partir de février, permettra de la diagnostiquer et de mieux la soigner.

Denis Fomperine, docteur en psychologie clinique (à gauche) et Pierre Bassaler Merpillat, ingénieur (à droite) ont mis au point un prototype de bracelet connecté qui décèle les symptômes de la dépression. (LP/AURELIE LADET.)

Le bracelet antidéprime arrive ! Dit comme cela, cela peut prêter à sourire. Pourtant, dans une France accro aux Témesta, Valium, Xanax, Lexomil et autres pilules pour traiter l'anxiété, trouver le sommeil ou lutter contre ses idées noires, cet outil bourré de capteurs — dont l'expérimentation va démarrer ce mois de février — ouvre de nouveaux horizons pour bien diagnostiquer cette maladie souvent mal repérée, et donc mal traitée, qui frappe près de 20 % de la population française.

« Ce bracelet vise à donner l'alerte quand la santé psychique flanche », explique Philippe Nuss, psychiatre à l'hôpital Saint-Antoine (XIIe), qui va superviser l'expérimentation. Tension artérielle, température corporelle... les capteurs de ce bracelet — qu'on pourra garder sous la douche — vont enregistrer quantité de données physiologiques et comportementales. Pour donner, au final, un bel algorithme, une sorte de profil numérique du patient.

En cas d'anomalie, un sommeil dégradé, une respiration plus courte, une peau plus acide, stop ! Le médecin devra s'interroger. Est-ce un simple coup de blues, trop de stress ? De la fatigue ? « Ce bracelet nous aidera à faire le tri. Et si c'est alarmant, cela permettra une meilleure prise en charge, assure Philippe Nuss. Cela peut aussi déculpabiliser le patient, ajoute-t-il, car la dépression, ce n'est pas que dans la tête, elle engendre de vraies douleurs physiques. Aujourd'hui, on sait que ce n'est pas qu'une simple histoire de neurotransmetteurs qui fonctionnent mal, de signaux chimiques perturbés. En fait, plusieurs zones du cerveau sont concernées et il y a une anomalie de distribution de l'information entre elles. Ce bracelet permet de déterminer à quel type de dépression on se trouve confronté », précise-t-il.

«Pour avancer, il va falloir explorer de nouvelles approches»

Son autre avantage : gagner du temps. Pas un mal ! Aujourd'hui, la dépression est sans doute l'une des pathologies les plus mal détectées. Pourtant, quand on va consulter un généraliste, une fois sur cinq, c'est pour un problème d'anxiété, de troubles du sommeil ou du mal-être ! « Or, remarque Philippe Nuss, on n'est pas obligé d'attendre que le patient soit déprimé. Pour l'éviter, on peut mettre en place plein de stratégies plus douces que les médicaments : l'exercice physique, la méditation, l'exposition au soleil... » « La dépression est sous-diagnostiquée », confirme l'épidémiologiste Bernard Bégaud, qui déplore le grand bazar dans les prescriptions : « D'un côté, on prescrit trop de benzodiazépines, de l'autre, pas assez d'antidépresseurs, résume ce pharmacologue. Et quand c'est le cas, un patient sur deux en prend à tort ! »

Pourquoi ce grand bazar ? La faute à un manque cruel de formation des généralistes à cette maladie, mais pas seulement. « La recherche médicamenteuse a été sans doute jusqu'au bout de ce qu'on pouvait faire par les canaux classiques, estime Bernard Bégaud. Pour avancer, il va falloir explorer de nouvelles approches. Ce bracelet, même s'il faut voir ce qu'il donne, ce n'est pas idiot, c'en est une. »

"Neuf signaux à repérer

Les psychologues diagnostiquent la dépression chez un patient en se basant sur une grille établie de neuf symptômes : la tristesse, l'absence de plaisir et d'envies, une variation importante du poids, une modification du sommeil, un comportement excessivement agité ou au contraire excessivement ralenti, une fatigue et une perte d'énergie, une forte diminution de l'estime de soi, une difficulté à prendre des décisions et se concentrer, et, enfin, des pensées suicidaires. « Il y a en général une tristesse et une culpabilité très importantes, sans qu'un événement puisse expliquer l'intensité du mal-être ressenti », résume Didier Acier, professeur en psychologie clinique à l'université de Nantes (Loire-Atlantique).

Mais si la définition de la dépression est claire, l'identifier nécessite du temps, « et c'est rarement possible en une visite chez le généraliste », estime Didier Acier, qui constate que « trop souvent des ordonnances sont adressées pour des antidépresseurs sans qu'un réel diagnostic n'ait été posé au préalable. C'est une solution de facilité ». Certaines personnes « apprennent à vivre avec la dépression, elles la gèrent en pensant que leur état fait partie de leur personnalité, et ne consultent que plusieurs années plus tard, voire pas du tout », explique encore le psychologue.
Christel Brigaudeau




*  EN SAVOIR PLUS (abonnés) http://www.leparisien.fr/societe/ce-bracelet-traque-la-depression-17-01-2016-5458683.php

 
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Autre article du 8 Décembre 2015
Une start-up incubée à l’X crée un bracelet pour détecter la dépression
sur www.polytechnique.edu/fr/**

Installée au sein du bâtiment Entrepreneuriat et Innovation de Polytechnique depuis quatre mois, MyndBlue développe un objet connecté pour aider les médecins à diagnostiquer la dépression. Les demandes s’envolent déjà alors que le produit ne sera disponible à l’usage qu’à partir de février 2016.

 Trois cent cinquante millions de personnes touchées dans le monde selon l’Organisation Mondiale de la Santé. En France, entre 20 et 30% de la population en souffrent et le coût est estimé à 1 milliard d’euros. « Le diagnostic de la dépression est très difficile à établir et, en moyenne, les premiers soins sont apportés cinq ans après les premiers symptômes de vulnérabilité psychique », indique Denis Fompeyrine, docteur en psychologie clinique.
C’est à partir de ce constant que Denis Fompeyrine décide de développer une technologie dans le secteur de la santé mentale. Au cours de son MBA à HEC, il rencontre Pierre Bassaler-Merpillat, ingénieur diplômé de l’Ensta-ParisTech et spécialiste des Télécoms. Ensemble, ils décident de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale et ils inventent MyndBlue, un bracelet connecté pour aider les médecins à diagnostiquer la dépression. Depuis septembre, ils ont investi l’incubateur de l’École polytechnique.

Prévenir les rechutes de la maladie grâce à l’intelligence artificielle

« Cet objet recueille toutes les données correspondant au modèle clinique de la maladie », explique Denis Fompeyrine, CEO et fondateur de la start-up. Le bracelet, équipé de capteurs, enregistre les données d’un individu liées à sa physiologie (rythme cardiaque, tension artérielle, température du corps etc.), certains comportements, son environnement ou encore les émissions électroniques auxquelles il est exposé. « Nous utilisons l’intelligence artificielle et plus particulièrement l’apprentissage automatique pour analyser et identifier les marqueurs indiquant potentiellement des symptômes de la dépression », poursuit le CEO.
Grâce à un algorithme développé par les deux fondateurs, les données vont pouvoir être triées puis interprétées. Les médecins pourront ainsi récupérer les données sur leur ordinateur ou leur smartphone. « Ils recevront des alertes pouvant indiquer des signes avant-coureurs de la dépression chez les patients », précise Denis Fompeyrine.
L’objectif de ce bracelet est ainsi de prévenir la rechute de la maladie qui se déclare dans près de la moitié des cas. « Nous nous adressons aux patients qui sortent de l’hôpital ainsi qu’aux professions à risque telles que la sécurité civile et les forces armées », indique le fondateur de MyndBlue qui précise qu’à termes leur objectif est également d’équiper la médecine de ville.
Les deux entrepreneurs ont déjà déposé deux brevets et se sont associés avec le docteur Philippe Nuss, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. L’équipe s’est également entourée d’un comité d’experts dont le Professeur Raphael Gaillard, responsable du pôle psychiatrie de l'hôpital Saint-Anne à Paris, fait partie.

Un écosystème unique en France

Pour les deux entrepreneurs, le choix de l’incubateur de l’École polytechnique pour y développer leur projet s’est imposé comme une évidence. « Aucun autre incubateur en France ne rassemble autant de compétences que ce soit en mathématiques, en informatique, en data, en intelligence artificielle et en apprentissage », constate Pierre Bassaler-Merpillat, co-fondateur et CTO de MyndBlue. Depuis le mois de septembre, ils ont donc investi les bureaux du bâtiment La Fibre Entrepreneur - Drahi - X Novation Center sur le campus de l’X. Un écosystème attrayant pour les deux startuppers. Tout d’abord, l’environnement de recherche les a séduits. « Nous sommes en lien avec plusieurs laboratoires comme celui de mécanique des solides et celui d’informatique », se réjouit Denis Fompeyrine. Autre atout : les startups présentes au bâtiment d’entrepreneuriat et d’innovation de Polytechnique. « Je traverse le couloir et je peux discuter avec des startups confrontées aux mêmes problématiques que les nôtres : la jeune pousse Spinalcom développe des objets connectés, Weeroc travaille sur l’électronique et d’autres entreprises accélérées comme Auxivia et Instent réalisent des projets dans le secteur médical », constate Pierre Bassaler-Merpillat. Et cette cohabitation n’est pas un hasard. « Notre volonté est de créer un écosystème où les start-ups incubées évoluent ensemble, à proximité de nos élèves, étudiants et chercheurs, et où elles ont la possibilité d’échanger sur des questions qu’elles rencontrent toutes, que celles-ci touchent au prototypage, à la technologie ou au développement de leurs réseaux », précise Matthieu Somekh, le responsable du Pôle Entrepreneuriat et Innovation de l’École polytechnique.

Des recrutements en cours pour répondre à la demande

Pour perfectionner leur objet connecté, les deux entrepreneurs cherchent à s’entourer des meilleurs experts. Pour cela, ils comptent bien capitaliser sur le réseau de l’X. « Polytechnique est, entre autres, en pointe dans le domaine des mathématiques et du big data, nous allons ainsi pouvoir recruter les meilleurs mathématiciens pour qu’ils analysent nos données brutes », s’enthousiasme Pierre Bassaler-Merpillat. Les deux startuppers recherchent dès à présent un ingénieur tout juste diplômé ou avec moins de deux ans d’expérience. Ils souhaitent aussi recruter un ingénieur produit, un data-scientist et un spécialiste du machine-learning.
« Nous devons faire vite car les demandes affluent, précise le CEO de MyndBlue. Depuis les attentats de novembre et avec ses répercussions psychologiques sur la population, les demandes immédiates ont été multipliées par dix et par cent pour les besoins à court-terme ». Outre les recrutements, les entrepreneurs cherchent à lever rapidement des fonds auprès de business-angels afin de mettre le produit au plus vite à disposition de leurs premiers utilisateurs et prescripteurs. Les premiers bracelets seront disponibles à l’usage à partir de février 2016.

> En savoir plus à propos de MyndBlue

** https://www.polytechnique.edu/fr/content/une-start-incubee-lx-cree-un-bracelet-pour-detecter-la-depression

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Aujourd'hui en France
Fait du jour, dimanche 17 janvier 2016, p. 2,3
« Cela peut aider le patient à être attentif à ses symptômes »
Propos recueillis par Aline Gérard
Marie Tournier, psychiatre PROFESSEUR de psychiatrie de l'adulte à l'université de Bordeaux (Gironde), Marie Tournier voit dans ce bracelet un outil potentiellement utile.
Ce bracelet peut-il être efficace ?
MARIE TOURNIER. Oui, mais pas auprès de tous. Pour être efficace, ce genre de dispositif ne peut s'inscrire que dans une démarche d'éducation thérapeutique (ETP) du patient. En clair, tout seul, le bracelet ne marchera pas. Il faut que le patient adhère à la démarche pour qu'il puisse être attentif et éventuellement adapter son comportement en fonction des données fournies par le bracelet, puis transmises et expliquées par l'intermédiaire du médecin.
Comment fonctionne ce genre de dispositif ?
Avec cette technique qui est déjà utilisée au Canada ou en Suisse, on arrive à un algorithme qui va donner un score de probabilités. L'objectif est notamment d'identifier des signes qui précèdent la rechute, pour des personnes en dépression chronique ou en état de récidive. L'outil peut aider le patient à être attentif à ses symptômes et agir en conséquence. J'ai déjà des patients qui enregistrent tous les jours leur humeur sur une courbe. Le bracelet peut affiner ce travail.
Peut-il permettre de se passer de médicaments ?
Pour la dépression modérée, c'est parfaitement envisageable. Mais pas pour les cas de dépressions sévères, ceux qui vous clouent au lit ou qui vous contraignent à rester cloîtré chez vous. Bien utilisé, ce genre d'outil peut s'adresser potentiellement à la moitié des personnes souffrant de dépression. Pour les personnes à tendance suicidaire, des expériences prometteuses sont d'ailleurs en cours. Cela consiste pour l'équipe médicale à regarder le type de sites que le patient consulte sur Internet pour voir s'il n'est pas en train de basculer. Mais, là comme avec ce bracelet, il y a mise sous contrôle du patient. Tout le monde n'est pas prêt à accepter cela.


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Aujourd'hui en France
Fait du jour, dimanche 17 janvier 2016, p. 2,3
« Mesurer la santé psychique, c'est tellement sophistiqué ! »
Propos recueillis par A.G.
Christophe Tzourio,  neurologueDIRECTEUR de recherches à l'Inserm, Christophe Tzourio se montre très prudent.
Ce bracelet est-il une réelle innovation ?
CHRISTOPHE TZOURIO.
C'est bien trop précoce pour le dire. Il repose sur le postulat - très à la mode - que l'on peut soi-même « monitorer », c'est-à-dire surveiller, sa santé par le biais d'objets connectés. Sauf que, pour l'instant, on défriche tout juste cette nouvelle voie de recherche. C'est la jungle, avec des applications dont la fiabilité n'est pas garantie. On peut prétendument détecter un mélanome rien qu'en photographiant ses grains de beauté, sauf que, dans un cas sur deux, l'appareil se trompe ! Maintenant, c'est au tour de la santé mentale. Là, je dis prudence. Pourquoi êtes-vous si méfiant ?Mesurer le bien-être d'une personne, sa santé psychique, c'est tellement sophistiqué ! Un algorithme peut-il rendre compte de la complexité des émotions psychiques ? La dépression peut mêler tellement de facteurs ! Ces nouvelles techniques posent également des questions sociétales redoutables. Les personnes sont-elles prêtes à se mettre ainsi sous surveillance constante ? C'est tout de même intrusif ! Comment sécuriser les données ? Les médecins seront-ils en mesure de les exploiter ? Ce n'est pas parce qu'on a des données qu'on a la connaissance. Aujourd'hui, on a des objets pour mesurer la tension artérielle. Mais les médecins ne savent pas quoi en faire car il n'y a pas encore de normes fiables pour les interpréter... N'est-ce pas tout de même une avancée ?Si la validité de ce bracelet est avérée, oui ; mais cela suppose de longs essais cliniques pour en juger. En France, il y a une surconsommation de benzodiazépines et d'hypnotiques. Avoir un outil de plus dans l'arsenal dont on dispose pour lutter contre la dépression serait bienvenu. Mais pour l'instant il y a peu de résultats probants.

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