Etude criminologique du filicide-suicide. Comprendre pour prévenir
Institut Robert Badinter
Le projet d’une étude criminologique du filicide-suicide – à savoir l’homicide d’enfants par un parent, suivi du suicide ou de la tentative de suicide de ce dernier – s’inscrit dans un contexte national de lutte contre les violences intrafamiliales. Ce phénomène soulevant des questionnements éthiques, sociaux et cliniques, il importait de l’étudier au prisme de l’interdisciplinarité et avec une méthodologie adaptée.
Établis à partir des données recueillies dans les Instituts médico-légaux et les tribunaux judiciaires, deux corpus analytiques complémentaires ont été constitués afin de permettre une étude circonstanciée à partir des cas identifiés dans le quart Sud-Est de la France à partir de 2010. Un premier corpus repose sur l’exploitation de données médico-légales à partir de l’examen des expertises thanatologiques réalisées sur réquisition judiciaire de décès (victime(s) et auteur·rice) dans les ressorts des Instituts médico-légaux de Grenoble, Lyon et Marseille. Le second intègre l’ensemble des données collectées à partir des dossiers judiciaires ouverts dans le cadre d’une enquête de flagrance ou d’une information judiciaire.
Plutôt que de réduire le filicide-suicide à un geste impulsif ou à
une pathologie isolée, cette étude propose une lecture systémique et
plurifactorielle du passage à l’acte. On observe tout d’abord que la
terminologie en usage pour qualifier le filicide-suicide est inadéquate.
Fondée sur le mode chronologique du déroulement des faits, le suicide
étant nécessairement consécutif au geste homicide, elle a pour effet de
marginaliser le suicide dans la compréhension du processus
criminologique. En croisant les facteurs de vulnérabilité et les
événements déclencheurs ou précipitants, la grille d’analyse adoptée
témoigne
ensuite de l’intrication singulière de mécanismes défensifs,
de traumatismes, de représentations parentales et de contextes
socio-affectifs qui fragilisent les tentatives de généralisation ou la
validation des typologies utilisées jusqu’ici pour décrire ce phénomène.
Par-delà l’analyse des trajectoires individuelles, cette recherche s’intéresse à la manière dont la considération du filicide-suicide est travaillée par les dynamiques sociétales. La nécessité d’établir la responsabilité pénale d’un individu occulte la réalité émotionnelle et psychique du passage à l’acte. En sacrifiant à l’injonction sensationnaliste propre au fait divers, l’exposition médiatique nuit également à l’intelligibilité du phénomène criminologique. Enfin, l’adoption d’un cadre théorique fondé sur l’analyse des rapports sociaux infantistes – marqués par des asymétries structurelles entre adultes et enfants – met en lumière la manière dont les enfants victimes sont privés de leur statut de sujets autonomes, tant dans le filicide que dans son traitement judiciaire.