Cahiers de ma mère d'Ella Foreli (Le Lys Bleu, réédition 2025).
Cet ouvrage constitue une chronique brute du processus suicidaire vécu de l'intérieur. De par sa nature, il occupe une place singulière dans le paysage littéraire consacré au deuil et au suicide.
Bien plus qu'un récit de survivant, ce livre est la réédition — 35 ans après les faits — du journal intime tenu par Rachel durant les deux dernières années de sa vie, jusqu'à son passage à l'acte en avril 1990.
Là où la plupart des témoignages reconstruisent l'histoire a posteriori, ce document offre une immersion en temps réel dans la mécanique de la souffrance psychique. À travers les notes quotidiennes de Rachel, le lecteur assiste à une véritable « autopsie psychologique » écrite du vivant de la personne. L'ouvrage éclaire ainsi des mécanismes essentiels à la compréhension de la crise suicidaire :
- L'anatomie de la douleur morale : Rachel décrit avec une précision chirurgicale sa souffrance existentielle. Elle documente ses tentatives d'anesthésier cette douleur par une surconsommation médicamenteuse — dont elle note scrupuleusement chaque prise — et par des troubles du comportement alimentaire. On y lit le sentiment croissant d'inutilité et la conviction erronée de devenir un « fardeau » pour ses proches.
- L'engrenage de la dépendance affective : son journal illustre comment une relation toxique et l'attente obsessionnelle de l'autre peuvent isoler totalement une personne, effondrant son estime de soi et réduisant son univers à une attente douloureuse. Il témoigne également de la réalité des années 1990, où les femmes étaient souvent rapidement médicamentées pour « étouffer » leurs plaintes plutôt que d'être entendues.
- La cristallisation des idées suicidaires : ce document permet d'observer les signaux d'alerte, souvent invisibles de l'extérieur : l'ambivalence face aux soins, la fascination progressive pour la mort perçue comme seule issue et la planification du geste.
Introduit par une préface de la psychologue Axelle Dejardin et un prologue de l'auteure (Ella Foreli, fille de la défunte), le livre aborde également la postvention : Ella Foreli, devenue psychanalyste, y témoigne de son propre cheminement : de la colère initiale d'avoir été « abandonnée » à la compréhension apaisée de la souffrance de sa mère, non plus perçue comme de la folie, mais comme une douleur devenue ingérable.
Pour l'entourage comme pour les intervenants en prévention, Cahiers de ma mère est un document précieux. Il ne théorise pas le suicide, il le montre. Il nous rappelle, selon les mots d'Axelle Dejardin, que le suicide n'est pas toujours une fatalité, mais souvent « le point final d'une longue phrase que personne n'a voulu lire ».
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