mardi 13 janvier 2026

AVIS CRITIQUE USA Nous devons repenser la prévention du suicide, bien avant que la crise ne survienne.

Nous devons repenser la prévention du suicide, bien avant que la crise ne survienne.

Quand je dis aux gens que je travaille dans la prévention du suicide, ils pensent souvent que je passe mes journées à répondre à des appels d'urgence ou à jouer le rôle de conseiller. Ces rôles sont essentiels. Mais cette supposition révèle quelque chose de plus profond sur la façon dont nous, en tant que société, envisageons la prévention du suicide. Nous l'imaginons au moment de la crise. Nous imaginons rarement tout ce qui précède.

Depuis des décennies, notre approche nationale de la prévention du suicide repose largement sur l'intervention et le traitement. Nous recherchons les signes avant-coureurs et utilisons des outils de dépistage qui nous indiquent si une personne est en difficulté. Nous mettons en place des lignes d'assistance téléphonique et des équipes de crise. Nous formons des personnes à intervenir lorsqu'une personne atteint un tel désespoir qu'elle souhaite mourir.

Ces outils sauvent des vies chaque jour, et nous devons continuer à les renforcer. Mais si nous voulons éviter que moins de personnes n'atteignent ce point de désespoir, nous devons élargir notre vision de la prévention du suicide et de son potentiel.

Nous avons mis en place un système qui attend trop longtemps.


Notre paradigme actuel est souvent déployé trop tardivement, une fois que la personne souffrante a atteint un point de rupture. Nous proposons des formations pour aider les gens à repérer et à soutenir une personne en situation de crise, puis nous essayons de la mettre en relation avec un système de santé mentale trop souvent inaccessible et surchargé. Nous accordons une importance démesurée au moment le plus fragile.

Le domaine de la santé publique offre une feuille de route pour une meilleure approche. Dans les années 1960 et 1970, la prévention des maladies cardiaques se concentrait presque exclusivement sur les interventions d'urgence telles que la réanimation cardio-pulmonaire et la chirurgie cardiaque après une crise cardiaque. Nous avons considérablement réduit les décès dus aux maladies cardiaques de 66 % aux États-Unis entre 1970 et 2022. Cependant, la formation à la RCP, l'amélioration des techniques chirurgicales et l'installation de défibrillateurs dans les centres commerciaux n'ont contribué qu'en partie à ce succès. L'amélioration de la nutrition, la réduction du tabagisme et l'établissement de normes sociales et culturelles autour de l'exercice physique ont créé un environnement qui accordait une plus grande priorité à la santé en général. 

La santé mentale nécessite le même changement. Nous ne pouvons pas simplement conseiller ou légiférer pour sortir de la crise. Les interventions en aval auront toujours leur importance, mais la prévention en amont doit devenir un pilier central de notre stratégie nationale, et non une réflexion après coup. L'expression « prévention en amont » vient d'une parabole classique de la santé publique, dans laquelle des sauveteurs tirent des personnes en train de se noyer d'une rivière au bord d'une cascade, puis remontent finalement en amont pour empêcher les gens de tomber dans la rivière. Dans la pratique, la prévention en amont du suicide consiste à modifier les conditions qui favorisent le bien-être ou poussent au désespoir, sans attendre que les gens souffrent pour réagir.

Les arguments économiques en faveur de ce changement sont solides : lorsque nous améliorons les conditions qui permettent aux gens de rester en bonne santé, nous réduisons les coûts liés aux soins d'urgence, aux hospitalisations et aux interventions en situation de crise, ce qui génère des retours sur investissement bien supérieurs à l'investissement initial

Nous avons besoin d'un modèle « à la fois/et » : une approche globale qui soutient les personnes en situation de crise, tout en mettant en place les conditions qui permettent d'éviter la crise en premier lieu.


Humaniser avant de pathologiser


Lorsque nous parlons de santé mentale, nous le faisons souvent sous l'angle de la maladie mentale. Nous nous empressons de poser un diagnostic et de pathologiser, plutôt que de comprendre nos difficultés comme une partie naturelle de ce que signifie être humain. 

Les sentiments tels que la tristesse, la peur, la colère ou l'anxiété ne sont pas des émotions négatives, ce sont des émotions humaines. Et nous avons besoin de plus de dialogue sur ce qui aide les êtres humains à surmonter les difficultés que la vie nous réserve. Ces expériences deviennent accablantes lorsque nous les affrontons seuls, lorsque notre environnement est dangereux ou isolé, ou lorsque nous ne disposons pas des outils, des compétences et des relations nécessaires pour nous aider à traverser les tempêtes de la vie lorsqu'elles surviennent.

Il existe une différence significative entre le diagnostic et le traitement de la maladie mentale et le développement de la santé mentale. Une société prospère investit dans les deux.

C'est là que la prévention en amont est cruciale. Pour inverser la tendance, nous devons nous concentrer sur les principales causes de la vie : les liens, l'espoir, le sens, l'appartenance et les sources de force qui donnent de la profondeur à notre existence. Ces forces protectrices nous aident à traverser les moments les plus difficiles de la vie. Elles ne remplacent pas la thérapie ou les soins d'urgence. Elles constituent le fondement qui rend possibles la guérison, la croissance et la résilience.

Les preuves s'accumulent, et elles sont convaincantes.
 
Ce n'est pas seulement théorique. Nous disposons désormais de données prometteuses qui démontrent le potentiel des approches en amont pour avoir un impact mesurable.

Le Colorado a récemment enregistré son taux de suicide chez les jeunes le plus bas depuis 2007, le taux le plus bas de toute la vie des adolescents d'aujourd'hui. Cette progression n'est pas le fruit d'un seul programme ou d'une seule politique. Au contraire, le Colorado a fait des efforts en amont un élément central de sa stratégie globale, et non une réflexion après coup.

Les résultats de recherches récentes confirment cette tendance. Dans le cadre d'un essai contrôlé randomisé impliquant plus de 6 000 lycéens américains, Sources of Strength, un programme de prévention en amont mené par des pairs que je contribue à diriger, a permis de réduire de manière significative les nouvelles tentatives de suicide de 29 % sur deux années scolaires. Une analyse groupée combinant trois essais contrôlés randomisés menés sur plus d'une décennie auprès de plus de 40 000 élèves exposés à Sources of Strength a montré une mortalité par suicide plus faible dans les écoles participantes par rapport aux écoles témoins. Il s'agit de la première intervention universelle à démontrer une réduction des tentatives et des décès chez les jeunes grâce à des essais randomisés.

Ces conclusions se concentrent sur les résultats chez les jeunes, mais les facteurs de protection qu'elles mettent en évidence sont universels. Des relations de confiance, des normes sociales positives, des capacités d'adaptation saines, un sentiment d'appartenance et des environnements où les gens se sentent valorisés sont importants à tout âge. Lorsque nous nous sentons soutenus de cette manière, nous gérons la détresse différemment, que nous ayons 15 ou 55 ans.

La National Action Alliance for Suicide Prevention (Alliance nationale d'action pour la prévention du suicide) a récemment publié de nouvelles recommandations sur la nécessité d'agir en amont, affirmant l'importance des liens sociaux, du sentiment d'appartenance, de la stabilité économique et des facteurs de protection au niveau communautaire. Il s'agit là d'un réel progrès. La prochaine étape consiste à traduire ces recommandations en actions à grande échelle.

Un logement stable, un soutien économique, des communautés sûres, des politiques inclusives, des lieux de travail favorables et des salles de classe bienveillantes ne sont pas des idéaux abstraits. Ce sont des éléments fondamentaux d'une prévention efficace du suicide.


Un nouvel objectif pour la prévention du suicide

Une prévention efficace du suicide ne peut se limiter à maintenir les personnes en vie lorsqu'elles sont au plus bas. Notre objectif doit être d'empêcher que ces moments de désespoir suicidaire ne se produisent. Il doit s'agir d'aider les gens à guérir et à se construire une vie belle, pleine de sens, de liens et de joie.

Les progrès en matière de prévention du suicide ont toujours été le fruit d'une communauté : les survivants, les personnes ayant vécu cette expérience, les cliniciens, les chercheurs, les éducateurs, les défenseurs et les décideurs politiques qui font avancer ce travail vital. Nous aurons toujours besoin de lignes d'écoute téléphonique, d'équipes d'intervention mobiles et de traitements fondés sur des données probantes. Mais si nous voulons voir des changements significatifs et durables, la prévention en amont doit s'ajouter à ces outils pour constituer un pilier central de notre approche nationale.

https://time.com/7342277/suicide-prevention-upstream-crisis/