samedi 30 mai 2026

PRESSE "On touche à l'essence de la vie" : reportage au 3114

"On touche à l'essence de la vie" : reportage au 3114, numéro national de prévention du suicide

Une répondante dans les locaux du 3114, proches du CHU de Lille • © 3114

Emmanuel Pall  Publié le16/05/2026 Hauts-de-France  https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/*

En France, 2 000 personnes font appel aux services du 3114, chaque jour. À Lille, ce sont 410 appels qui sont traités quotidiennement. Reportage au sein de la structure où la vingtaine de répondants professionnels, psychologues ou infirmiers, aident à dépasser une crise de pensées suicidaires."Il y a les appels très peu inquiétants et très inquiétants, en termes de régulation, c'est plus facile. Et puis, il y a toute cette zone grise au milieu où on se demande s'il faut s'inquiéter ou pas, s'il faut agir et comment. Alors, une concertation à plusieurs se met en place et le répondant n'est plus seul avec la situation", explique la psychiatre Laure Rougegrez qui, avec deux autres médecins, encadre l'équipe du 3114 de Lille. Cela permet de prendre du recul.

Selon elle, les trois quarts des appels sont des personnes qui ont elles-mêmes des idées suicidaires, de manière passive (c'est-à-dire sans être dans une dynamique de passer à l'acte) mais cela peut aller jusqu'à des personnes sur le point de passer à l'acte. Concernant ces personnes : "Le moment de la crise est le moment où la relation - ça peut être très stressant mais aussi très satisfaisant (enfin je ne sais pas si c'est le bon mot), mais de sentir que la relation, qui peut aussi blesser, peut sauver, désamorcer la crise de pensées suicidaires. En quelques dizaines de minutes ou une heure, quelqu'un avec qui on n'aura plus jamais de contact peut être sauvé."

C'est incroyablement optimiste de faire ce constat que malgré la douleur psychique, la relation est, dans ce moment, toujours un levier d'intervention. Il se passe toujours un petit quelque chose

Dr Laure Rougegrez

"C'est incroyablement optimiste de faire ce constat que malgré la douleur psychique, la relation est, dans ce moment, toujours un levier d'intervention. Il se passe toujours un petit quelque chose. On touche à l'essence de la vie. Je trouve cela incroyable", s'enthousiasme Laure Rougegrez.

Son équipe se constitue d'une vingtaine de personnes, incluant les répondants (infirmiers et psychologues) accompagnés d'une cadre de santé, d'une secrétaire, d'une personne en charge des missions territoriales et des médecins référents. Situés à proximité du CHU de Lille, les locaux du 3114, se trouvent non loin de ceux du SAMU. Il y a là également, Estelle, infirmière qui termine sa journée et Oussama, psychologue, qui prend son poste. Les deux, comme le reste de l'équipe, travaillent en 3 x 8 pour couvrir le service 7j/7 et 24h/24. Pour Estelle, qui officie ici depuis 2021, date de la mise en service de la ligne à Lille, "c'est un métier passion, sans routine, un métier qui a du sens", Oussama, abonde dans son sens.


Sauver des vies

Les deux ont sans doute sauvé de nombreuses vies. Mais, pas question de s'enorgueillir ou de chercher la récompense. Pour le psychologue, si, parfois, "comme hier", "un monsieur qui avait des idées suicidaires très intenses a rappelé à la fin du service pour remercier", ce qui est gratifiant, "il ne faut pas faire ce métier pour la reconnaissance", qui n'arrive pas souvent : "On a quelqu'un au téléphone au début en situation de crise, on vérifie ensuite qu'il se projette dans l'avenir, qu'il est plus apaisé, à la fin de l'entretien et c'est ça le plus important. Après, la reconnaissance, c'est important de ne pas être dans cette attente de la reconnaissance".

C'est le propre de "l'empathie, qui se distingue de la compassion", ajoute Estelle qui compare son action à celle d'aider à "sortir du trou, sans tomber dans le trou". "L'empathie permet de réussir à ne pas s'abîmer également". Oussama appuie : "C'est quelque chose que l'on retrouve dans tous les métiers du soin : la compassion va nous faire souffrir avec l'autre et peut provoquer un épuisement compassionnel".

Le débriefing hebdomadaire, en groupe, au 3114 de Lille © France Télévisions

"C'est difficile de mettre à distance parfois, sachant qu'on a des adolescents qui nous appellent avec des situations familiales extrêmement compliquées, avec beaucoup de violence. Ça aussi, il faut savoir l'accueillir et les aider", prend en exemple Oussama. Alors, les répondants sont amenés à débriefer, pour peaufiner leur savoir-faire bien sûr, mais aussi pour se mettre à distance, parfois.


Débriefer

Le futur répondant, en double écoute, peut s'imprégner des échanges et de la manière dont la prise en charge est effectuée. Une formation théorique de trois jours suit, dans un des 18 centres de réponse 3114 implantés partout en France (métropole et outremer) ; puis une écoute active avec prise d'appels avec un collègue, en binôme, et bilan. Le débriefing c'est "de l'apprentissage aussi".

Il sert à critiquer positivement l'expérience de la prise d'appels : "comment j'ai vécu, j'ai interprété les choses et voir comment on pourrait faire autrement. Ça permet aussi de se décharger de tout ça et de partager avec le maximum de répondants lors des retours d’expérience, en groupe. On essaie de mettre en commun nos ressources pour pouvoir répondre à des situations complexes", explique Oussama. Enfin des modules de formation continue sont également dispensés.


Pour soi ou un proche, tout le monde peut appeler le 3114

Pour le quart restant des appels, "De tierces personnes nous contactent aussi du type : 'je suis inquiet pour mon père', 'pour ma mère'", poursuit Oussama. L'intérêt, c'est que le 3114, qui est confidentiel, mais pas anonyme - on se présente, on explique sa situation, sa détresse - peut suivre les appels et conseiller, orienter grâce à son chargé de missions territoriales vers les associations, les hôpitaux, les médecins, les Centres Médico-Psychologiques...

Estelle assure ainsi que : "Ce matin, j'ai été appelée par une psychologue de collège pour une élève de 14 ans. Une liaison s'est mise en place entre l'Éducation Nationale, le 3114 et les parents, pour lui venir en aide". Parfois les appels sont aussi passés par une infirmière libérale, un conseiller France Travail, une infirmière scolaire, ou aussi, à la marge, quelques appels de coiffeurs, voire un tatoueur, "c'est déjà arrivé", précise Laure Rougegrez.

Sur la vingtaine de répondants, une dizaine travaille la nuit là où d'autres problématiques sont possibles avec consommation plus fréquente d'alcool ou de drogues. Au 3114 de Lille, sur la vingtaine de répondants, une dizaine est spécialisée dans les appels reçus la nuit.

► Si vous êtes inquiet pour un proche ou si vous avez des idées suicidaires, vous pouvez appeler le 3114. Gratuit, ce service propose une écoute professionnelle et confidentielle, 24h/24 et 7j/7, par des infirmiers et psychologues spécifiquement formés.

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