Le
chiffre est glaçant et illustre une effroyable réalité : les détenus se
suicident 10 fois plus que la population générale, 20 fois plus quand
ils sont placés à l’isolement en quartier disciplinaire. Et malgré les
innombrables protocoles et les plans gouvernementaux de prévention du
risque suicidaire, l’univers carcéral est un environnement suicidogène.
Dans une récente étude, la Direction de l'administration pénitentiaire
(Dap) a rendu publics de nouveaux résultats inquiétants. 157 détenus se
sont donné la mort en 2023 contre 139 en 2022, soit 13 % de plus que
l’année précédente. Cette évolution est supérieure à la hausse du nombre
de prisonniers. Le taux de suicide est ainsi passé de 16 à 17,5 pour
10 000 détenus entre 2020 et 2023.
La moitié des victimes a moins de 40 ans
Pour la première fois, une étude présentée le 28 mars à Paris lors du congrès de l'Association des professionnels de santé exerçant en prison (APSEP)
permet d'en savoir plus sur les antécédents de santé des personnes
détenues décédées par suicide mais aussi sur les circonstances des
passages à l’acte. Alexis Vanhaesebrouck, médecin de santé publique, a exploité les principaux résultats d’une étude de Santé publique France sur les suicides de 598 personnes détenues en France entre 2017 et 2021.
« Les suicides ont concerné à 95% des hommes et plus de
la moitié sont survenus chez des personnes de moins de 40 ans », précise
le chercheur.
« Parmi les détenus qui se sont suicidées, près de la
moitié avaient présenté des troubles psychiatriques avant
l’incarcération et on observe une augmentation des troubles associés à
l’incarcération », observe l’épidémiologiste.
Par
ailleurs, un tiers des défunts avaient formulé des menaces de suicide
auprès des équipes soignantes et des idées suicidaires avaient été
identifiées pour un quart des cas.
Souvent un fait traumatique à l’origine du suicide
Lorsqu’elles
ont été interrogées sur leur connaissance d’un événement susceptible
d’être à l’origine du passage à l’acte, dans un tiers des cas, les
autorités pénitentiaires ont répondu par la négative.
« Lorsqu’elles pensaient avoir une indication, elles ont rapporté un
fait traumatique lié le plus souvent à la situation pénale (condamnation
judiciaire) ou une situation carcérale comme un placement en quartier
disciplinaire ou à une situation familiale (demande de divorce) »,
relève Alexis Vanhaesebrouck.
« Peut-être peut-on renforcer le
repérage et la prise en charge du risque suicidaire dans les unités
sanitaires ? Mais aussi renforcer les dispositifs de soins
psychiatriques et de soutien psychologique aux détenus fragiles », a
conclu le chercheur devant des professionnels de santé en prison.
La prévention du suicide carcéral, objectif revendiqué des autorités
Le
suicide en détention est une préoccupation majeure de la Direction de
l’administration pénitentiaire, qui a adopté un vaste plan national
élaboré en 2009, régulièrement remis à jour. Des « référents suicide »
ont été mis en place au sein de chaque direction interrégionale et de
chaque établissement.
Un guide de la prévention du suicide en milieu carcéral a
également été élaboré et diffusé en 2023. En outre, la prévention du
suicide constitue un objectif important de la feuille de route santé 2024-2028 des personnes placées sous main de justice (PPSMJ).
La surveillance des détenus est engagée dès leur entrée en prison lors d’une visite médicale. L’arrivée en prison est en effet un moment sensible pouvant générer un « choc carcéral ».
« 11%
des suicides des détenus entre 2017 et 2021 sont intervenus la première
semaine d’incarcération, soit un taux de suicide 6 fois plus élevé que
pour le reste de leur incarcération », relève Alexis Vanhaesebrouck.
Des professionnels de prison formés à la prévention du suicide
Une grande partie des professionnels exerçant en prison ont suivi la formation « Terra » sur la prévention du suicide à l’École nationale d’administration pénitentiaire (Enap), puis en formation continue.
« Tout
le monde dans l’univers de la détention est plus ou moins formé, le
SPIP, les bénévoles, l’équipe médicale des unités sanitaires, on a
probablement plus de détection des idées suicidaires en détention car
plus de gens posent la question », observe une psychologue clinicienne
référente en prévention du suicide et formatrice d’une ville de l’Ouest
de la France.
Des commissions
pluridisciplinaires uniques (CPU) de « Prévention du suicide » ont été
mises en place par l’administration pénitentiaire. Elles se tiennent
deux fois par mois dans chaque établissement, réunissant le personnel
pénitentiaire et d’autres intervenants en détention, notamment les
soignants. Des actions à mettre en œuvre y sont décidées pour les
personnes détenues présentant un risque suicidaire majeur, actions qui
doivent ensuite être listées et suivies dans des plans de protection
individualisés (PPI).
Le 3114 expérimenté dans 5 prisons
Depuis
2014, existe également le dispositif des codétenus de soutien, des
personnes détenues volontaires, qui après une courte formation,
dispensée par la Croix-Rouge française et l’Union nationale de
prévention du suicide, deviennent des acteurs de la prévention du
suicide dans leur établissement. Le codétenu de soutien peut être appelé
par l’administration pénitentiaire pour aller voir certains détenus
fragiles. Il sert d’intermédiaire s’il y a des problèmes particuliers.
Dans de très nombreuses prisons des Hauts-de-France a été mis en place le dispositif VigilanS,
dont l’objectif est de réduire le risque de réitération suicidaire. Le
principe consiste à envoyer des cartes postales aux détenus pour
maintenir le contact et leur proposer un soutien psychologique.
Depuis
quelques mois, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est
testé à la maison d'arrêt d'Angers et dans quatre autres prisons (Brest,
Poitiers-Vivonne, Uzerche et Rouen). Ce numéro, gratuit, confidentiel
et accessible 7J/7 et 24H/24 sur l’ensemble du territoire (métropole et
Outre-Mer) offre une réponse professionnelle pour les personnes
suicidaires et leur entourage. Ce service est assuré par des infirmiers
et psychologues spécifiquement formés et placés sous la supervision d’un
psychiatre.
La prévention du
suicide concerne aussi les détenus en fin de peine. Des équipes mobiles
transitionnelles (Emot), composées de psychiatres, psychologues,
infirmières… se déploient dans plusieurs régions, comme à Lille ou à
Toulouse, pour accompagner les détenus dans leur réinsertion. « Ces
équipes préparent la sortie de prison car c’est une période très
anxiogène pour les détenus et potentiellement pourvoyeuse de suicides »,
relève Lucie Séguret, interne en 5e semestre de psychiatrie à l’UHSA de Seclin (Nord).
Source https://francais.medscape.com/voirarticle/3612952#vp_1