lundi 2 novembre 2015

CRITIQUE DEBAT Des oeilletons dans les WC de la prison de Metz Pour "prévenir les risques de suicide"

Des oeilletons dans les WC de la prison de Metz : une atteinte à la dignité des détenus
LE PLUS. Pour "prévenir les risques de suicide", des oeilletons ont été installés au-dessus des WC de certaines cellules du centre pénitentiaire de Metz. Cette mesure, constatée par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, fait d'ores et déjà polémique. Pour Audrey Martins, coordinatrice Centre-Est de l'Observatoire international des prisons, elle est tout simplement absurde. Explications.
Édité et parrainé par Anaïs Chabalier

Au centre pénitentiaire de Metz, un œilleton est installé au-dessus des toilettes du quartier disciplinaire pour femmes.

Selon les constatations du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) le "WC à l’anglaise en inox, sans lunette ni abattant", est surmonté d’un œilleton "ne permettant aucune intimité".

Il recommande donc son "obstruction", "celui-ci étant contraire au respect de la dignité".

Contraindre les détenus à ne pas mourir

"Les détenus doivent jouir d’un accès facile à des installations sanitaires hygiéniques et protégeant leur intimité", rappellent les règles pénitentiaires européennes. Pour justifier d’y contrevenir, l'administration prétend que l’existence de l’œilleton répond à un impératif de "sécurité humaine", et notamment de prévention du suicide.

Et c’est là que réside toute l’absurdité de cette réponse.

Le placement au quartier disciplinaire de détenus ayant manifesté des tendances suicidaires est une mesure dangereuse. Selon une étude de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) le risque suicidaire y est "sept fois plus important que dans le reste de la détention".

Plus généralement, le fait de placer un œilleton pour vérifier qu’un détenu ne commette pas de geste suicidaire tout en le maintenant dans un environnement anxiogène est emblématique de l’approche de l’administration pénitentiaire, qui consiste à contraindre les gens à ne pas mourir plutôt que de faire en sorte qu’ils aillent mieux.

Une simple accumulation de mesures de surveillance

C'est ainsi qu'en pratique, la prévention du suicide se réduit bien souvent à une simple accumulation de mesures de surveillance.

Les "rondes-œilleton" se sont accrues sans cesse, jusqu'à l’apparition de "cellules de protection d’urgence" destinées aux détenus "dont l'état apparaît momentanément incompatible avec leur placement en cellule ordinaire en raison d'un risque de suicide" [1].

Ces cellules sont entièrement lisses, situées à proximité des services médicaux mais surtout placées sous vidéosurveillance, permettant ainsi l'observation continue d'une personne détenue reconnue comme fragile pour une durée maximale de 24h.

Et voilà qu’il faudrait désormais vérifier même jusque dans leurs moments les plus intimes que les personnes détenues ne passent pas à l'acte !

Des mesures souvent remises en cause

La pertinence du développement de ces mesures de surveillance destinées à la prévention du suicide, à laquelle participe notamment la mise en place de ces œilletons a pourtant été de nombreuses fois remise en cause.

L'administration pénitentiaire elle-même estime que "la vigilance renforcée ne peut avoir les effets escomptés que dans un temps donné", ajoutant que ce "système de prévention dans sa dimension totalitaire et déshumanisatrice, par la pression qu'il ferait régner, ne manquerait de générer en lui-même des comportements suicidaires".

Difficile effectivement d’imaginer que le fait de réveiller plusieurs fois par nuit une personne en détresse pour vérifier qu’elle est toujours en vie ne contribue pas à la dégradation de son état mental !

Une stratégie d’évitement de l'acte suicidaire

Pour être efficace, une politique de prévention devrait au contraire tendre à l’instauration d’un "cadre de détention qui préserve la dignité du détenu".

La CNCDH recommande notamment des mesures qui permettent une limitation du sentiment d'exclusion ou de disqualification des personnes détenues et un renforcement de l'estime de soi par le biais de l'adaptation des conditions individuelles de détention (relations extérieures, activités...) voire même au besoin via une prise ne charge hospitalière extérieure quand la prise en charge médico-psychologique interne s'avère insuffisante.

Dans sa réponse au CGLPL, l'administration pénitentiaire attire l'attention sur le fait que "l'intégralité des cellules pouvant accueillir plus de deux personnes sont pourvues d'un deuxième œilleton de même facture" illustrant encore une fois l’inadaptation de la réponse pénitentiaire au phénomène de sursuicidité en prison.

Il est temps de mettre en place une politique de prévention du suicide qui prenne en compte la souffrance des personnes et ne se limite pas à une stratégie d’évitement de l'acte suicidaire.


[1] "Prévention du suicide des personnes détenues", J.L. Terra, décembre 2003.

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