jeudi 5 juin 2014

Le MG face au risque suicidaire de l’adolescent : comment mieux dépister ?

Le MG face au risque suicidaire de l’adolescent : comment mieux dépister ?
de Aude Lecrubier 04 juin 2014 sur http://www.medscape.fr/voirarticle/3600665

Paris, France – La dépression est la première maladie de l’adolescent dans le monde et le suicide la troisième cause de décès, selon un nouveau rapport sur la santé de l’adolescent de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS ) .
En France, le suicide serait même la deuxième cause de mortalité chez l’adolescent.
Dr Philippe Binder
Lors d’un colloque consacré à la santé de l’enfant, organisé par le syndicat MG France [1], le Dr Philippe Binder (généraliste à Lussan) a alerté sur la flambée des tentatives de suicide chez les adolescentes françaises.
D’après le volet français de l’étude Health Behaviour in School-aged Children (HBSC), une fille de 15 ans sur 5 serait concernée en 2012 [2,3].
Ces données ont permis de réactualiser le test de dépistage des idées et tentatives de suicide à l’adolescence, dit TSTS. Sa nouvelle version a été présentée, en avant-première, aux médecins généralistes de la salle.
Une fille de 15 ans sur 5 rapporte avoir déjà tenté de se suicider
Afin de compléter les données épidémiologiques sur les tentatives de suicide chez l’adolescent, peu nombreuses en France, l’enquête HBSC a été menée auprès de 1817 jeunes de 15 ans. En juin 2012, les adolescents qui provenaient de171 établissements publics d’Alsace et de Poitou-Charentes ont répondu à des auto-questionnaires dont deux questions concernaient directement les tentatives de suicide : « Combien de fois as-tu tenté de te suicider durant les 12 derniers mois ? et « Combien de fois as-tu tenté de te suicider au cours de ta vie ? »
Il en ressort que la fréquence des tentatives de suicide déclarées par les adolescents au cours de leur vie était de 8,8% chez les garçons et 20,9% chez les filles sans différences significatives entre les deux régions.
« Le fait que les adolescents du Poitou-Charentes proviennent plutôt d’un milieu rural et que ceux d’Alsace soient plutôt issus d’un environnement citadin, n’a pas changé les résultats », précise le généraliste.
La fréquence des tentatives de suicides dans les 12 mois était de 5,1% chez les garçons et de 10,8% chez les filles.
Auparavant, d’autres études, également réalisées à partir d’auto-questionnaires, ont révélé des taux de tentatives de suicide plus bas : 4% et 7,5 % chez les garçons et 9% et 14,6% chez les filles, respectivement, en 1993 et en 1999.
« On assiste donc à une faible augmentation des tentatives de suicide déclarées chez les garçons et à une flambée chez les filles sans que l’on sache encore pourquoi », indique le Dr Binder.
Comment dépister les adolescents à risque ? Une nouvelle version du test TSTS
 
Toute consultation doit être une occasion à saisir pour dépister le mal être des jeunes et établir une relation de confiance avec elle ou lui -- Dr Binder
 
Pour le Dr Binder, « toute consultation doit être une occasion à saisir pour dépister le mal être des jeunes et établir une relation de confiance avec elle ou lui […] Le médecin généraliste voit en moyenne un adolescent par jour, il est le premier interlocuteur des jeunes et parfois le seul. »
Or, les adolescents viennent rarement consulter pour des motifs « psy » et ils se confient peu. Il est donc essentiel d’aborder systématiquement la question du mal être avec eux.
Les échelles de mesure et de dépistage précoce du mal être, comme l’Adolescent Depression Rating Scale ou le test TSTS sont des outils précieux.
Lors de son intervention, le Dr Binder a présenté la nouvelle version simplifiée du test TSTS qui prend désormais en compte l’arrivée d’internet et des téléphones portables.
Le nouveau TSTS aborde 4 thèmes sous forme de 4 questions à poser à l’adolescent Traité sans respect « Es-tu traité avec respect ? » (brimade physique, orale, par sms, emails ou réseaux sociaux : une fois dans les deux mois =1 point, plusieurs fois =2)
Sommeil perturbé « Est-ce que tu dors bien ? » (troubles du sommeil = 1 point, cauchemars = 1 point)
Tabac fumé « Est-ce que tu fumes? » (fumeur occasionnel=1 point, quotidien= 2 points)
Stress à l’école et/ou en famille « Es-tu stressé ? » (à l’école = 1 point, à la maison= 1 point)
Chacun des items présente 2 niveaux de risque sur une échelle de 8 points.
Ces quatre questions couvrent à la fois les troubles internalisés et les conduites externalisées. « En pratique, je suggère de commencer par les S puis les T. Le cut off est à 3 points », indique le Dr Binder.
A 3 points, la sensibilité du test et sa spécificité concernant la réalité d’un antécédent de tentative de suicide dans la vie ou d’idées suicidaires dans l’année à l’âge de 15 ans sont respectivement 76% et 68%.
Si le score est de 3, il faut vérifier si « c’est pire » : Cumulé, Précoce, Intense, R épété, Excluant ( CPIRE ).
« Au besoin, il faut fixer un rendez-vous dans un délai de consultation inversement proportionnel à l’appréciation de la gravité de la situation. Il ne faut pas adresser l’adolescent à un psychiatre ou un psychologue à la première consultation sauf s’il y a un péril immédiat. Il faut d’abord créer le lien », insiste le spécialiste de l’adolescent.
 
Il est toujours positif d’évoquer les idées ou les actes suicidaires. L’expérience montre qu’en parler ne provoque pas le passage à l’acte -- Dr Binder
 
Au cours de cette deuxième consultation de dépistage, il convient d’évaluer la dépression à l’aide de l’échelle ADRSp Adolescent Depression Rating Scale patient.
Globalement, il note que les adolescents attachent beaucoup d’importance au fait de ne pas se sentir jugés, d’être écoutés, que leurs secrets soient bien gardés et que le médecin soit « professionnel », qu’il pose les bonnes questions.
Il conclut en expliquant qu’« il est toujours positif d’évoquer les idées ou les actes suicidaires. L’expérience montre qu’en parler ne provoque pas le passage à l’acte [4] S’ils sont récents et actuels, l’adolescent peut les nier mais il aura repéré un praticien attentif et ouvert à cette question. L’expérience montre que ce « repérage » par l’adolescent peut débloquer ultérieurement des situations. »
Il ajoute qu’en parler ne signifie pas commencer nécessairement une prise en charge lourde.
A venir : face à l’ampleur du problème, la Haute Autorité de Santé (HAS) s’apprête à publier d’ici peu de nouvelles recommandations de bonnes pratiques intitulées « Dépression de l’adolescent : repérage, diagnostic et prise en charge ».
REFERENCES :
1. Colloque Le médecin généraliste pour la santé de l’enfant. Binder P. Consultation de l’adolescent en soins primaires : à propos du dépistage du mal être. 22 mai 2014. Paris.
2. Godeau E, Navarro F, Arnaud C. dir. La santé des collégiens en France/2010. Données françaises de ‘lenquête internationale Health Behaviour in School-aged Children (HBSC). Saint-Denis: Inpes, coll. Etudes santé, 2012:254p.
3. Binder P., Heintz Al, Servant C, Ingrand P. Alerte sur l’augmentation des tentatives de suicide chez les filles de 15 ans en France. Le concours médical. 2014 Janv ;136 (1) :24).
4.Marcelli D., Alvin P. Médecine de l’adolescent. Masson. P119.

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