mardi 30 juin 2026

Canicule « La goutte d’eau qui fait déborder le vase » : pourquoi la canicule accroît le risque de suicide

« La goutte d’eau qui fait déborder le vase » : pourquoi la canicule accroît le risque de suicide 
 
En période de canicule, les risques de conduites suicidaires augmentent significativement. Explications avec la psychiatre Marine Akkaoui, spécialiste de l’impact de la chaleur sur la santé mentale
Journaliste au service web

La nuit de mercredi à jeudi a été la nuit la plus chaude jamais enregistrée en France, battant un record vieux de... deux jours, a annoncé Météo-France ce jeudi matin. Mercredi avait déjà été la journée la plus chaude jamais enregistrée.

En France, au Groupe Hospitalier Universitaire (GHU) Paris psychiatrie & neurosciences, la psychiatre Marine Akkaoui, chercheuse au sein du dispositif VigilanS Paris Seine-Saint-Denis, a travaillé sur le lien canicule et la santé mentale. Elle a répondu aux questions de l’Opinion.

Vos travaux montrent qu'à mesure que la température augmente, le risque de suicide progresse aussi…

Ces dernières années, plusieurs études ont effectivement mis en évidence une corrélation entre l’augmentation de la température et les conduites suicidaires, qu’il s’agisse des tentatives de suicide ou des décès par suicide.

En 2023, une méta-analyse publiée dans The Lancet a regroupé l’ensemble des travaux disponibles sur le sujet. Les auteurs ont montré que chaque augmentation d’un degré Celsius était associée à une hausse de 1,5 % de l’incidence des suicides. Il s’agit d’un résultat important.

Pourquoi les fortes chaleurs favorisent-elles les conduites suicidaires ?

Il n’existe pas de cause unique, mais bien un ensemble de facteurs qui se combinent. D’un point de vue social, les périodes de canicule aggravent les inégalités existantes et l’isolement social, deux facteurs de risque.

Sur le plan biologique, la chaleur agit notamment sur certains neurotransmetteurs, comme la sérotonine et la dopamine, qui jouent un rôle central dans la régulation de l’humeur, de l’impulsivité et de l’irritabilité. La chaleur perturbe également notre horloge biologique et les rythmes circadiens. Lorsque les nuits sont trop chaudes, le sommeil devient plus difficile, plus fragmenté et après plusieurs nuits de mauvais sommeil, l’irritabilité, l’anxiété ou l’impulsivité augmentent.

D’autres phénomènes interviennent encore. Par exemple : durant l'été, les consommations d’alcool et de drogues, qui ont un effet désinhibiteur susceptible de favoriser les passages à l’acte, tendent à augmenter.

Ce n’est pas tant la température absolue qui semble problématique que les variations brutales du thermomètre…

Effectivement, lorsque la température augmente progressivement, l’organisme dispose d’un temps d’adaptation. En revanche, lors de variations brusques et importantes, cette adaptation devient plus difficile. C’est ce qui explique pourquoi les pays traditionnellement chauds ne présentent pas nécessairement davantage de suicides ou de troubles psychiatriques ; les populations y sont habituées depuis longtemps.

Le froid exerce-t-il un effet comparable ?

Les effets des températures très basses sur le risque suicidaire ont été relativement peu étudiés. En revanche, les périodes froides correspondent souvent à l’hiver, avec une diminution de l’ensoleillement. Or cette baisse de luminosité est associée à une augmentation des dépressions. De ce fait, certaines conduites suicidaires peuvent être davantage liées à la réduction de la lumière naturelle qu'à la température elle-même, même si les données manquent encore pour étayer ce propos.

Au-delà des conduites suicidaires, qui sont les patients atteints de troubles psychiques les plus affectés ?

Tous les patients sont potentiellement concernés. En France, lors des épisodes caniculaires, les travaux ont particulièrement mis en évidence une augmentation des troubles psychotiques, notamment chez les personnes souffrant de schizophrénie. Les patients atteints de démence semblent également davantage concernés.

Aux urgences psychiatriques de l’hôpital Sainte-Anne, nous avons également observé que lorsqu’il fait chaud, non seulement les patients sont plus nombreux, mais ils se présentent aussi avec des symptômes plus sévères, nécessitant davantage d’hospitalisations.

Les personnes qui passent à l’acte présentent-elles nécessairement une fragilité préexistante ou la chaleur peut-elle, à elle seule, provoquer un basculement ?

La santé mentale est toujours multifactorielle. La chaleur n’est jamais l’unique cause d’un trouble psychiatrique, d’idées suicidaires ou d’un passage à l’acte. La chaleur agit alors comme un facteur de stress supplémentaire. C’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase déjà rempli. Elle vient potentialiser d’autres facteurs de vulnérabilité préexistants.

Avez-vous déjà observé ces derniers jours une augmentation des consultations aux urgences psychiatriques de Sainte-Anne liée à la canicule ?

Paradoxalement, non. Lors des premiers jours d’une canicule, nous observons souvent une diminution relative des consultations. En psychiatrie, les temporalités sont différentes de celles que l’on rencontre dans les urgences somatiques.

A l’inverse d’une hyperthermie ou d’une déshydratation, les symptômes psychiatriques mettent souvent davantage de temps à apparaître. Il faut parfois plusieurs nuits de mauvais sommeil ou plusieurs jours de souffrance psychique avant qu’une décompensation ne survienne.

Mais l’absence d’afflux immédiat ne signifie pas que les personnes vont bien. Il est probable que certaines difficultés psychiques soient en train de s’aggraver et qu’elles conduisent à des consultations dans les jours suivants ou vers la fin de l'épisode caniculaire.

https://www.lopinion.fr/economie/la-goutte-deau-qui-fait-deborder-le-vase-pourquoi-la-canicule-accroit-le-risque-de-suicide