lundi 2 janvier 2017

Pour que la souffrance pendant les études de médecine ne soit plus considérée comme une fatalité


Pour que la souffrance pendant les études de médecine ne soit plus considérée comme une fatalité
Publié le 24/12/2016 sur www.jim.fr*
  
Paris, le samedi 24 décembre 2016 – L’année qui s’achève a été l’occasion de lever le voile sur la souffrance psychique des professionnels de santé. Alors que le silence s’imposait encore trop lourdement sur ces questions, des voix se sont élevées pour alerter sur le désarroi éprouvé par de nombreux soignants face au sentiment de dépersonnalisation en raison d’organisations ubuesques ou du harcèlement s’ajoutant au poids des responsabilités et à la charge émotionnelle souvent oubliés ou niés. Parmi les professionnels de santé qui ont souhaité mettre fin à ce qui relève d’une certaine forme de tabou, les étudiants en médecine ont notamment tenu à évoquer leur souffrance. Des cas de suicide ont contribué à cette prise de parole et ont mis en évidence une insuffisante prise de conscience de ce phénomène par les institutions universitaires, conduisant les jeunes externes et internes à proposer eux-mêmes une réponse pour faire face aux détresses constatées.

Deux à cinq fois plus de risque chez les étudiants en médecine par rapport aux personnes du même âge

Pour achever cette année de sursaut, la lecture du traditionnel numéro du JAMA consacré à l’éducation médicale est éclairante à plus d’un titre. Trois des travaux publiés concernent la santé mentale des étudiants en médecine. Le néphrologue auteur du blog Perruche en automne en a fait une lecture attentive et commentée. Ces études permettent tout d’abord de constater la fréquence de la souffrance psychique chez les futurs praticiens du monde entier. Une méta analyse s’appuyant sur 195 articles incluant 129 123 étudiants en médecine de 49 pays « montrent que 27,2 % des étudiants (…) présentent des critères de dépression. Les idées suicidaires (…) sont présentes chez 11,1  % des sujets étudiés ». Le rôle joué par le type d’études apparaît peu équivoque : le risque de présenter des troubles dépressifs semble en effet « multiplié par deux à cinq par rapport à une population du même âge ». Les travaux cités par le blogueur révèlent, par ailleurs, qu’aucune amélioration significative ne peut être mise en évidence au cours des trente-cinq dernières années.

Dire que c’est dur

Fréquents, les symptômes dépressifs chez les étudiants en médecine sont également rarement diagnostiqués et pris en charge. « Le résultat le plus effrayant peut être est que parmi les étudiants avec une dépression seulement 15,7 % bénéficient d’un soin psychique. L’effectif est de seulement 954 personnes, mais c’est terrible de se dire qu’encore une fois les cordonniers sont les plus mal chaussés », commente l’auteur de Perruche en automne. Tant ce dernier que les éditorialistes du Jama avancent différentes pistes pour expliquer non seulement la forte prévalence des symptômes dépressifs chez les étudiants en médecine que leur faible prise en charge. « Nous, professionnels du soin allant de l’aide soignante au chef de service, devons répéter encore et encore que nous faisons un métier difficile et dur psychiquement. Nous sommes exposés à la souffrance, à la mort, au deuil, à la douleur, à la misère, au désespoir, à la violence d’une société qui ne veut pas faire de place aux plus fragiles. Nous sommes exposés en permanence à cette pression, à ce stress, qu’est de soigner le mieux possible avec le moins de temps possible, et en plus maintenant avec l’angoisse d’être pris pour des brutes. J’ai déjà écrit pourquoi je pensais que ce métier était un job un peu différent des autres. Et pourquoi se coltiner avec la mort comme compagne n’est pas tous les jours faciles » énumère le blogueur.

Destigmatiser la maladie mentale… en commençant par les arcanes des facultés de médecine

Concernant les raisons qui favorisent le silence, Perruche en automne épingle la stigmatisation de la souffrance des troubles mentaux. « Nous devons absolument destigmatiser la souffrance psychique » exhorte-t-il en semblant considérer que cette évolution doit notamment s’initier au sein des facultés de médecine. « La santé psychique est méprisée. Les facultés de médecine ont rarement un psychiatre comme doyen. Le somaticien méprise toujours le psychiatre, même si il s’en défend. Avoir une maladie somatique fait toujours plus sérieux que la maladie mentale. La première est rarement stigmatisante, la deuxième toujours. De plus, la prévention en termes de santé mentale est rarement abordée » observe-t-il.

Dire que c’est dur (bis)

La levée du silence impose également de donner une représentation plus juste des études médicales : si elles sont inévitablement difficiles, le caractère exigeant doit cependant être clairement admis, afin qu’aucun étudiant ne soit tenté de juger que sa souffrance est une conséquence de sa faiblesse ou de son incapacité à faire front. « Tout ceux qui ont fait ou font du sport savent qu’à l’entrainement, il y a de la douleur mais elle doit être consentie et pas subie pour être constructive. Dans l’apprentissage de ce métier dur et difficile, une dose de douleur est inévitable, elle doit être anticipée, expliquée, analysée pour qu’elle ne détruise pas l’individu. Prévenir que c’est difficile, expliquer pourquoi et quand ça survient dire qu’il est important d’en parler rapidement sans tabou. Notre rôle en temps qu’éducateur est d’accompagner cette souffrance par de la générer volontairement ou involontairement. Il est aussi de notre devoir, d’aider certains à réaliser que leurs choix professionnels n’est peut être pas pertinent » analyse l’auteur de Perruche en automne. D’une manière plus globale, il apparaît nécessaire de sortir des conceptions des troubles mentaux qui se concentrent uniquement sur ses composantes individuelles. « Une des limites actuelles est de toujours se focaliser sur l’individu plus que sur l’aspect structurel. La prévention passe par des approches « individus centrées » plus que sur des modifications de la forme et du contenu de  l’enseignement. Il est nécessaire de travailler sur les deux. Ceci sous entend de penser que dans la santé mentale, l’individu est aussi important que son environnement et inversement. Vouloir trouver une solution sans prendre en compte les deux est voué à l’échec » juge-t-il.

Des bénéfices multiples

Mieux reconnaître et prendre en charge les troubles psychiques des étudiants en médecine est porteur d’amélioration des soins et se révélera à terme économiquement pertinent. « A l’échelon collectif, former des professionnels qui vont bien dans leur tête ne peut qu’améliorer le soin. Le meilleur moyen de lutter contre les brutes, c’est l’éducation et la prévention de la souffrance psychique. La dépression ou les idées noires ne font pas des bons soignants. (…) Enfin (…) prévenir la dépression ou le suicide des médecins est économiquement une bonne idée. Former un médecin prend du temps et coute de l’argent. Prendre soin de lui est un bon investissement pour le système de santé dans son ensemble. Cette réflexion vaut bien évidement pour tous les autres soignants » remarque encore l’auteur de Perruche en automne.
Alors que ce dernier conclut sa note en avouant que si cette thématique lui est chère c’est parce qu’il a fait partie de ces étudiants en souffrance ignorés par leurs professeurs et leurs pairs, sa lecture in extenso permet d’ouvrir une réflexion essentielle sur un aspect important des études de médecine.

Référence

http://perruchenautomne.eu/wordpress/?p=5338
Aurélie Haroche 

* http://www.jim.fr/medecine/actualites/e-docs/pour_que_la_souffrance_pendant_les_etudes_de_medecine_ne_soit_plus_consideree_comme_une_fatalite_162904/document_jim_plus.phtml

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