Paris : contre le stress et les pensées suicidaires, la Maison bleus redonne des couleurs aux policiers
mardi 1 avril 2025 Denis Courtine
Le Parisien (site web)
En sueur mais avec un sourire jusqu'aux oreilles. D'un pas pressé, Tibère (le prénom a été changé), policier d'une unité administrative, longe Notre-Dame pour regagner la préfecture où il travaille juste à côté à Paris (IVe). Pendant deux heures ce jeudi midi, il n'a peut-être pas retrouvé la foi dans son métier mais il a en revanche oublié ses soucis. « La salsa, on ne trouve pas mieux pour ça, éclate-t-il de rire. Pourtant l'année dernière, ça n'allait pas trop. J'étais au bord du burn-out. On ne fait pas un métier évident. »
Ce regain de forme, il le doit sans doute à la structure qui a mis en place depuis le début de l'été ces cours de salsa très suivis. Une des nombreuses initiatives, avec le tir virtuel, la réflexologie, la sophrologie, le yoga, de la « Maison bleus ». Bleu, comme la couleur de l'uniforme et peut-être également comme les petites blessures des fonctionnaires. On l'aura compris, il s'agit d'un euphémisme.
En 2024, 27 policiers se sont suicidés en France
Derrière les problèmes de stress et plus globalement de mal-être au travail, il y a le spectre du suicide. Un mot qui n'est plus tabou mais que dans la structure, inaugurée il y a tout juste un an, on rechigne à employer de peur d'effaroucher ceux qui auraient envie de passer. « Être fort, c'est pourtant savoir aussi demander de l'aide », insiste Jean-Christophe Bongibault, chargé de mission pour le programme de mobilisation contre les suicides dans la police et responsable de la Maison bleus.
En 2024, 27 policiers se sont donnés la mort dans tout le pays. Un chiffre historiquement bas depuis plus de 20 ans. Bien loin de 2019 et ses 59 décès. Sur le territoire de la préfecture de police, c'est-à-dire à Paris et dans la petite couronne, 2 policiers se sont tués l'année dernière (1 depuis le 1er janvier 2025 dans les effectifs de la PP), contre 5 en 2023 et 11 l'année d'avant, confirmant la tendance nationale.
Comment l'expliquer ? « On ne cherche pas à expliquer cette baisse, on la constate, avance prudemment Guillaume Douheret, directeur des ressources humaines à la préfecture de police. Ce qu'on essaye de faire, c'est tout simplement d'accompagner nos personnels pour qu'ils se sentent bien. D'où l'importance de la Maison bleus, un endroit qui fait du bien ».
« Il faut être humble avec ces chiffres, renchérit Jean-Christophe Bongibault. C'est un peu comme les accidents de la route. Cela peut augmenter une année sans qu'il y ait vraiment d'explication. Ce qui me semble plus pertinent, c'est l'augmentation du nombre de signalements, 18 ces deux dernières années. Plus on fait de prévention, plus on a de dispositifs et plus on est efficaces ».
Des maraudes contre l'isolement social pendant les JO
La Maison bleus trouve sa place au moment des Jeux olympiques. À cette période, près de 2 000 policiers venus de toute la France montent à Paris pour sécuriser l'événement. Des provinciaux le plus souvent sans grande expérience et sans attache dans la capitale. Bref de quoi broyer du noir quand la journée est terminée.
« Nous avons organisé des maraudes pour savoir s'ils allaient bien, explique le DRH. Elles partaient toutes d'ici. C'était le point névralgique. » « On ne peut pas obliger un policier à aller voir un psychologue s'il ne se sent pas bien, analyse Murièle Boireau, sous-directrice chargée de la prévention et de la qualité de vie au travail. Mais avec ce dispositif, on a pu renverser le problème en les invitant à la Maison bleus. On renoue aussi avec la famille police. »
À la rentrée, la structure est restée ouverte car ce problème de lien social est plus profond qu'on imagine. « Quand vous avez grandi dans le Sud-Ouest ou au fin fond de la Bretagne et que votre première affectation c'est la banlieue parisienne, la transition est violente, contextualise un gardien de la paix du Val-de-Marne. Vous morflez la journée parce que c'est chaud et le soir vous vous retrouvez souvent tout seul dans votre studio. À part vos nouveaux collègues, vous ne connaissez personne. »
D'où l'intérêt de cette structure où on danse, on fait des jeux de société, on bouquine, on lit la presse. « Les gens qui travaillent ici sont principalement d'anciens policiers à qui on peut se confier parce qu'ils connaissent déjà la difficulté de notre profession. »
« On se retrouve confrontés à une violence qu'on a peu connue »
Une écoute qui va au-delà de l'isolement social. À l'étage, Didier, de l'association Police-action-solidaire, tente de venir en aide à ses collègues victimes de chocs post-traumatiques. Il sait de quoi il parle. Son équipier s'est éteint dans ses bras après avoir été atteint d'une balle. « Aujourd'hui, on se retrouve confrontés à une violence qu'on a peu connue. J'aurais aimé que cette structure soit ouverte plus tôt. »
« On travaille avec plusieurs partenaires comme l'association de Didier mais aussi des hôpitaux comme Saint-Anne ou l'Hôtel-Dieu, précise le responsable de la Maison bleus. Vous savez ce n'est pas toujours évident de parler de son métier. Certains ne le font jamais une fois chez eux. D'autres le font trop et épuisent leurs proches. Si tu cherches à parler, il y a maintenant la Maison bleus. »
Pour l'heure, le dispositif n'est accessible qu'aux policiers de l'agglomération parisienne. Il est question, qu'à l'avenir, il s'ouvre à toute l'Île-de-France. Cet article est paru dans Le Parisien (site web)
https://www.leparisien.fr/faits-divers/paris-contre-le-stress-et-les-pensees-suicidaires-la-maison-bleus-redonne-des-couleurs-aux-policiers-01-04-2025-K3HKCVG7BRGXJEVJJQBK6EGJPU.php