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jeudi 24 août 2017

PRESSE Regard de la presse americaine sur le suicide en milieu agricole en France

Article publié sur the New York Times le 20 aout 2017
Marie Le Guelvout dans la ferme bretonne où son frère Jean-Pierre s’est suicidé au mois de décembre. “C‘était un coin qu’il aimait, il adorait s’occuper des champs à côté“, dit-elle. Credit Pierre Terdjman pour The New York Times
KERLÉGO, France — Il fut un temps où la ferme de Jean-Pierre Le Guelvout, forte de 66 vaches laitières et située en Bretagne Sud, florissait. Mais le prix du lait chuta, les dettes s’accumulèrent, la dépression s’installa et les ennuis de santé liés à son âge le minèrent — jusqu’au jour où ce fut trop lourd à porter.
Par une froide journée de décembre l’année dernière, dans un bosquet à l’arrière de sa maison, M. Le Guelvout se donna la mort d’une balle au cœur. Il avait seulement 46 ans.
“C’était un coin qu’il aimait, il adorait s’occuper des champs à côté”, dit sa sœur Marie, qui était “très proche” de lui mais n’avait pas vu venir son suicide.
La mort de M. Le Guelvout est révélatrice de l’épidémie silencieuse de suicides touchant les agriculteurs français, à laquelle les familles rurales, les autorités, les services de santé publique et les chercheurs tentent de faire face.
Tous soulignent la vulnérabilité particulière des agriculteurs du fait de la nature de leur travail, qui mène souvent à la solitude et à la précarité financière, et qui est éprouvant physiquement.

La charge est d’autant plus lourde pour ceux qui n’ont pas d’enfants pour les aider, et à qui transmettre l’exploitation. La chute des cours du lait et de la viande depuis quelques années alourdissent les dettes et aggrave leur mal-être.
Les chercheurs et les organisations agricoles s’accordent pour dire que le problème dure depuis de nombreuses années. Les fermiers bénéficient bien de mesures d’aide, mais il est difficile de quantifier leur efficacité, ainsi que le nombre de suicides.
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La propriété de Jean-Pierre Le Guelvout. Si l’on en croit les statistiques de santé, il réunissait les caractéristiques des exploitants agricoles les plus susceptibles de se donner la mort : des hommes de 45 à 54 ans travaillant dans l’élevage. Credit Pierre Terdjman pour The New York Times
D’après les statistiques les plus récentes de Santé Publique France, publiées en 2016, 985 exploitants agricoles se sont donné la mort de 2007 à 2011 — un taux de suicide supérieur de 22 % à la moyenne nationale.
Ce nombre est en augmentation mais semble encore sous-évalué, d’après les chercheurs. Bien que des données plus récentes soient en cours d’analyse, ils craignent que le problème ne soit permanent.
“Le médecin qui établit le certificat de décès n’est pas obligé de cocher la case suicide”, explique Véronique Maeght-Lenormand, médecin du travail qui gère le plan national de prévention du suicide à la Mutualité Sociale Agricole, l’organisation en charge de la sécurité sociale des exploitants agricoles.
La raison ? “Certaines assurances ne fonctionnent pas après un décès par suicide”, explique-t-elle. “Il y a aussi le poids de notre culture judéo-chrétienne”.
Le cas de M. Le Guelvout a été mis en lumière car il avait acquis une certaine notoriété en participant à l’émission de télé-réalité “L’Amour est dans le pré”, qui propose d’aider les fermiers à trouver l’âme sœur.
“Il était très naïf”, dit Marie Le Guelvout. “Il voulait une femme qui travaillerait en dehors de la ferme, et il voulait devenir papa”.
Si l’on en croit les statistiques de santé, il réunissait les caractéristiques des exploitants agricoles les plus susceptibles de se donner la mort : les hommes de 45 à 54 ans travaillant dans l’élevage.
“C’est l’âge auquel on commence à avoir des petits problèmes de santé, on a des enfants à charge, on pense déjà à la suite, à la transmission de l’exploitation”, explique le docteur Maeght-Lenormand. “Ils commencent à se demander pourquoi ils font cela si personne n’est là pour reprendre la ferme”.
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Cyril Belliard, debout, chez lui en Vendée, décrit les difficultés auxquelles il faisait face lorsqu’il était agriculteur, les dettes qui s’accumulaient et des procédures judiciaires. Credit Pierre Terdjman pour The New York Times
Mais ce n’est pas l’unique force qui les pousse au désespoir.
“Il y a cette pression financière, cette pression à l’endettement”, dit Nicolas Deffontaines, chercheur au Centre d’economie et de sociologie appliquées à l’agriculture et aux espaces ruraux.
Les dettes, explique-t-il, peuvent conduire les exploitants agricoles à accroître leur investissement, à la fois personnel et financier. Ils travaillent encore plus dur et prennent des emprunts supplémentaires pour rembourser les emprunts précédents. Résultat : non seulement ils se retrouvent encore plus isolés, mais leur trou financier s’agrandit.

La pression financière n’a fait qu’augmenter ces dernières années. En 2015, la fin des quotas laitiers mis en place par l’Union Européenne pour contrer la surproduction a eu pour effet de saturer certains marchés. D’après les syndicats agricoles, le prix auquel a chuté le lait est inférieur a ce qui est nécessaire pour maintenir une ferme à flot — et on ne parle même pas de bénéfices.
À la fin des quotas s’est ajoutée la mise en place de sanctions économiques contre la Russie à la suite de sa prise de contrôle de territoires en Ukraine, avec pour effet la fermeture d’un marché d’exportation pour le lait européen qui florissait depuis 2014.
Avec la fermeture de nombreuses exploitations, un nombre accru de vaches laitières sont envoyées aux abattoirs, contribuant à la baisse du prix de la viande, déjà affecté par le recul de 27 % de la consommation de produits carnés en France de 1998 à 2013.
La question de l’augmentation des suicides chez les exploitants agricoles est une préoccupation gouvernementale depuis sept ans. Bruno Le Maire, alors ministre de l’agriculture, l’avait élevée au rang de cause nationale.
De multiples mesures ont été prises en coordination avec la Mutualité Sociale Agricole (MSA). Depuis 2014, un service téléphonique appelé Agri-écoute propose d’accompagner les exploitants et ouvriers agricoles. Des cellules multidisciplinaires sont nées pour conseiller les agriculteurs dans les domaines financier, médical, légal ou familial. Pour la seule année 2016, ces groupes suivirent 1 352 dossiers.
Les efforts se concentrent principalement sur les agriculteurs célibataires ou veufs. Mais comme l’explique le docteur Maeght-Lenormand, il est parfois difficile de gagner leur confiance.
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Après le suicide de son frère, André Le Guelvaut, 52 ans, a repris la ferme. La famille a récemment décidé de stopper la production de lait et de revendre une partie du troupeau. Credit Pierre Terdjman pour The New York Times
“Nous sommes quand même étiquetés ‘MSA’, et pour les exploitants qui versent des cotisations à notre organisme, on reste les personnes qui leur réclament de l’argent”, dit-elle.
D’autres organisations agricoles, comme Solidarité Paysans, contribuent aussi à l’effort. En 2015, Véronique Louazel, chargée d’études pour l’association, a rencontré 27 agriculteurs en difficulté.
Les agriculteurs sont peu enclins à parler de leurs difficultés, et il est dur pour eux d’imaginer changer de métier. “C’est une population qui possède une culture du travail et une culture de l’effort qui sont très importantes. Les agriculteurs n’ont pas du tout l’habitude de se plaindre”, explique Mme Louazel.
Les choses changent cependant peu à peu. Les agriculteurs sont plus nombreux à parler ouvertement.
C’est le cas de Cyril Belliard, ancien agriculteur de 52 ans. Il s’exprima récemment devant un groupe réuni dans sa petite maison en Vendée, région où il s’est installé en 1996. Mais peu après son installation, il a vu ses chèvres mourir l’une après l’autre, atteintes d’une maladie mystérieuse que ni lui ni son vétérinaire ne parvenaient à éradiquer. Les dettes s’accumulaient. Les procédures judiciaires commencèrent.
“J’habitais dans un mobil-home pour éviter de payer un loyer”, se rappelait-il. “J’ai emménagé dans ce logement de 35 mètres carrés, où toute la famille — ma femme et mes enfants — vivait, mangeait, dormait”.
Père de trois enfants, M. Belliard avait recours aux organisations caritatives pour nourrir sa famille et à Solidarité Paysans pour le soutien. “J’ai tenu grâce au sport, que je pratique depuis mes 18 ans”, dit-il, “et surtout grâce à mes enfants, qui sont toujours ma priorité”.
Il envisage maintenant de changer de carrière. Mais quitter la vie rurale n’est ni facile ni toujours possible.
Après le suicide de M. Le Guelvaut, c’est son frère André, 52 ans, qui a repris la ferme en Bretagne. Sa sœur Marie s’inquiète de savoir comment il pourra gérer la charge de travail maintenant qu’il est seul. La famille a récemment décidé de stopper la production de lait et de revendre une partie du troupeau.
“André a été agriculteur toute sa vie”, dit Mme Le Guelvout. “Tout ce que je veux, c’est qu’il puisse vivre tranquillement, dans sa ferme, jusqu’à la retraite”.
https://www.nytimes.com/2017/08/23/world/europe/france-suicide-agriculteurs.html?mcubz=0