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lundi 19 mai 2014

AUTOUR DE LA QUESTION : Le mal sur la peau : l’automutilation des ados

Le mal sur la peau : l’automutilation des ados

“Dans ma peau”, de et avec Marina De Van

Se couper, se brûler, se frapper soi-même : l’automutilation gagne de plus en plus d’adolescents. Un sociologue, Baptiste Brossard, éclaire dans un livre, “Se blesser soi-même, une jeunesse autocontrôlée”, les mécanismes de ces pratiques auto-agressives. Un indice d’un mal-être mais aussi d’une volonté d’intégration au monde social.

“Prendre sur soi” : il n’y a pas plus de plus précise et implacable expression courante que celle-ci pour tenter de définir ce qui guide l’étrange pratique de l’automutilation à laquelle se livrent de plus en plus d’adolescents aujourd’hui. Se brûler, se couper, se frapper soi-même… : ces pratiques auto-agressives dont témoignent, depuis les années 90, de nombreux psychiatres pour adolescents, mais aussi des films de cinéma (Dans ma peau de Marina de Van, par exemple) prennent diverses formes.
Si toutes les motifs possibles d’automutilation semblent d’évidence constituer l’indicateur absolu d’un mal-être (comme l’anorexie par exemple), ils échappent un peu à l’entendement, comme si la furie de ce geste butait sur la possibilité de lui conférer un sens rationnel. Or l’automutilation a, d’une certaine manière, un sens, dans la mesure où elle est l’expression d’un sentiment, d’une vie intérieure confuse, analyse le sociologue Baptiste Brossard dans une réflexion documentée sur le sujet, Se blesser soi-même, une jeunesse autocontrôlée.
Selon lui, l’automutilation peut même “être comprise comme une technique de positionnement social”. Refusant tout regard tendant vers l’observation sensationnaliste ou effrayée pour son objet, le sociologue s’en tient à un vrai travail compréhensif, fondé sur de nombreux entretiens avec des ados, notamment à travers des rencontres opérées sur les forums de discussion ou dans des institutions spécialisées. De sorte que l’auteur tient à étudier l’automutilation “comme n’importe quelle autre pratique, le tennis ou l’utilisation des klaxons, la consommation de chocolat ou le travail en intérim”.
Cette méthode en apparence froide et distanciée, conduisant à minorer “l’aspect sensationnel du phénomène étudié au profit d’un horizon plus matérialiste”, ne l’écarte pas pour autant d’une approche sensible ou empathique avec les ados. Le livre oscille entre ces deux horizons heuristiques, afin d’éclairer au mieux le paysage mental de l’automutilation, définie comme “une activité consistant à se blesser soi-même, intentionnellement, régulièrement, sans intention suicidaire, sans reconnaissance sociale”.
Réaction aux tensions
Comprendre dans quelles conditions et à quelles conditions on se blesse soi-même : le projet du livre se fonde sur cette double problématique. Pour affirmer une certitude : “Il n’est pas tant question de la folie d’individus que de la réaction de ces individus aux tensions folles qui composent, jour après jour, la vie sociale.” Au fil de ses conversations, Baptiste Brossard met au jour les tensions que chacun de ces adolescents supporte au quotidien, tant dans leur cadre familial que dans l’institution scolaire. Les conflits avec les parents, les difficultés à communiquer, le stress lié à la réussite, les mésententes avec les profs ou les pairs… sont autant d’injonctions et de frustrations qui pèsent sur les ados.
“L’isolement affectif”, “la non-affiliation aux autres” expliquent en partie la construction d’une prédisposition à la déviance. Le sociologue constate que les blessures auto-infligées émergent souvent à l’adolescence, alors qu’une démarche d’auto-dégradation est déjà entamée depuis des années par des pratiques auto-agressives. L’élément déclencheur renvoie en général à une “situation d’embarras” (Goffman), sans réaction physique ou verbale de la part de l’individu embarrassé.
A la crise d’angoisse, à la sensation de solitude, il faut ajuster une réaction, tout en gardant secrète sa conduite : la stratégie de dissimulation est la condition de l’automutilation. Le paradoxe de l’automutilation, c’est cette tension entre une violence exposée contre soi-même et la “mise en scène” de la discrétion. Exprimer son mal-être sans le rendre visible : c’est aussi toute la gravité d’un geste impossible à saisir ou identifier à ciel ouvert.
“Jeunesse autocontrôlée”
Se blesser est un geste d’autant plus violent, symboliquement, qu’il se cache, à l’abri du regard des autres, épargnés autant que rejetés par un acte individuel et secret. Baptiste Brossard éclaire ainsi l’opération de l’automutilation :
“Se blesser soi-même pour garder la face ; se faire mal plutôt que faire mal aux autres ; éviter d’afficher les marqueurs de l’embarras ; reporter les conflits sur son corps pour ne pas entrer en désaccord avec son entourage ; trouver le meilleur moyen de se soulager d’une crise d’angoisse en restant discret.”
Ces ados embarrassés se perçoivent eux-mêmes comme des êtres fondamentalement atypiques, “en décalage entre plusieurs mondes”, portés par une envie de transgression, dont l’automutilation serait l’horizon le plus naturel, parce que le plus monstrueux. En finir avec l’automutilation, c’est souvent en finir avec l’adolescence elle-même, observe Brossard dans son étude qui éclaire parfaitement en quoi la minorité d’adolescents qui s’automutilent quotidiennement constitue au fond une “jeunesse autocontrôlée”, c’est-à-dire crispée sur son propre malaise, contrariée dans les profondeurs opaques de sa psyché, malmenant sa chair pour trouver une place dans le monde social. Acte transgressif en apparence, l’automutilation ne vise au fond, sous le registre de la souffrance, qu’à se conformer à l’ordre social. Et rêver, comme chez François Truffaut, de se frotter enfin à la peau douce.
Se blesser soi-même, une jeunesse autocontrôlée de Baptiste Brossard,  (Alma éditeur, 352 p, 21 €)
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