lundi 8 janvier 2018

BELGIQUE ARTICLE Suicide : bien en parler, pour sauver des vies



Suicide : bien en parler, pour sauver des vies
05/01/18 sur levif.be*
Source: Bodytalk
Relayer un suicide dans la presse n'est jamais anodin. Si un commentaire nuancé et porteur d'espoir peut contribuer à éviter d'autres décès, un discours sensationnaliste et/ou explicite risque en effet au contraire d'encourager les " imitateurs "...
Lorsque le footballeur allemand Robert Enke a mis fin à ses jours, en 2009, son acte désespéré a été abondamment commenté par les médias, dont certains n'ont pas hésité à en détailler les modalités concrètes. Un an plus tard, des chercheurs de l'université de Munich ont observé que le nombre de suicides faisant intervenir cette même méthode avait augmenté de 117 %. Notre propre pays a connu un phénomène comparable dans la foulée du décès de l'ex-politicien flamand Steve Stevaert, médiatisé à grand renfort de détails morbides, avec une augmentation de 26,4 % du nombre de tentatives de suicide (et même un doublement parmi les personnes de sa génération) au cours des trois semaines suivant le drame.
D'après le Pr Gwendolyn Portzky, coordinatrice du centre flamand de prévention du suicide (VLESP), ces deux exemples illustrent parfaitement le rôle majeur que peut jouer la presse dans la prévention de ce type de drame. C'est pour cette raison qu'une série de recommandations ont été formulées en Belgique et au-delà pour aider les médias à tenir un discours responsable lorsqu'ils sont amenés à parler du suicide. " Je donne peut-être un peu l'impression de tomber dans l'hyperbole, mais la manière de parler du suicide peut vraiment sauver des vies. Dans un monde idéal, la médiatisation de ce geste devrait être un levier vers une aide adaptée. Mais dans les faits, c'est encore trop souvent le contraire qui se passe : les drames relayés dans la presse en provoquent d'autres. "

Identification
Imaginez par exemple un adolescent mal dans sa peau qui pense à en finir. Un matin, il découvre dans le journal qu'un jeune de 17 ans a mis fin à ses jours en se jetant sous un train. L'article s'attarde avec moult détails sur le harcèlement dont il a été victime et sur une récente rupture sentimentale qui pourrait avoir précipité son geste, concluant qu'il ne voyait sans doute plus d'autre issue. " C'est exactement le type de discours qui peut déboucher sur des suicides par imitation, comme l'ont clairement démontré une série d'études. Bien sûr, les jeunes confrontés à un problème de harcèlement et qui broient du noir ne vont pas pour autant tous se jeter sous un train, mais le risque est sensiblement accru. Et chaque détail supplémentaire augmente la probabilité qu'ils se reconnaissent dans la victime, qu'ils s'identifient à elle. Si vous leur dites en outre comment elle s'y est prise pour mettre fin à ses jours, cela revient presque à leur fournir une solution toute faite et un mode d'emploi ! "
Un autre discours particulièrement néfaste est celui qui consiste à ramener le suicide à un facteur unique ou à lui donner explication simpliste. " Le drame suscite toujours un grand besoin de comprendre pourquoi la personne s'est ôté la vie. Il est alors tentant d'évoquer un problème de harcèlement, un récent licenciement, un procès perdu, un divorce... Si ces éléments peuvent certainement jouer un rôle, ils ne sont jamais le seul facteur. Des recherches ont par exemple démontré l'importance d'éléments neurobiologiques et génétiques, mais aussi de troubles psychiatriques comme la dépression. Il est important, lorsqu'on parle du suicide, de bien le recadrer dans son contexte complexe et multifactoriel. "

Alimentez l'espoir !
Heureusement, les médias peuvent aussi jouer un rôle de prévention. " Nous le mentionnons dans nos directives : lorsque vous évoquez un suicide, essayez de donner la parole à des personnes qui y ont pensé mais qui ont réussi à surmonter leurs difficultés en en parlant avec leurs proches ou en faisant appel à une aide professionnelle, par exemple. Le public des médias verra ainsi que même une situation apparemment sans issue ne l'est pas forcément. Il est capital d'alimenter l'espoir de trouver d'autres solutions plus constructives ! "
Ses contacts réguliers avec la presse ont permis au Pr Portzky de constater par elle-même combien la plupart des rédactions prennent au sérieux les recommandations en matière de suicide, même si cela reste toujours un peu pour elles un exercice de corde raide. La pression à laquelle elles sont souvent soumises ne leur laisse en effet pas toujours le temps ou la possibilité de respecter les directives à la lettre, sans compter que celles-ci sont parfois tout simplement en porte-à-faux avec des considérations journalistiques.
Prenons un cas réel d'un jeune homme qui s'est suicidé il y a quelques mois après une affaire de sexting*. Alors que les directives conseillent de ne pas en parler, la question de savoir si ce sexting peut plus largement être une cause de suicide se pose. Sachant qu'il s'agit d'un phénomène auquel nombre de jeunes et de parents sont actuellement confrontés et qui suscite beaucoup d'interrogations, la problématique peut avoir clairement une pertinence sociétale. Certains médias ont donc décidé de consacrer un reportage au sexting avec beaucoup d'explications, mais sans s'attarder sur le suicide proprement dit. Et en proposant un discours positif, dans la lignée des directives aux médias, avec des interviews d'élèves de secondaire sur la manière dont ils avaient affronté ce problème.

Un tabou ?
Passer sous silence des événements qui sont de nature à bouleverser la collectivité peut donner à tort l'impression que ce qui s'est produit n'est pas grave ou pas important. Et les journalistes sont parfois interpellés par des proches de personnes qui se sont suicidées, qui s'indignent que l'on parle peu du suicide, alors qu'il n'est pas rare. Il s'agit donc toujours de trouver un juste équilibre entre clarté et prudence... mais l'information sur le suicide ne peut pas non plus être enrobée au point que les gens ne savent plus de quoi on parle.
Gwendolyn Portzky souligne que l'objectif des directives n'est en aucun cas d'éluder la question. " Nous aussi, nous nous battons pour briser le tabou. Je comprends d'ailleurs très bien la position délicate des médias et j'espère que les rédactions voient plutôt dans nos directives des conseils de prudence dans la diffusion de l'information qu'une volonté de l'interdire. Nous voulons être un partenaire constructif, pas une sorte de police des médias ! "
* Sexting : diffusion ou partage de photos ou messages à caractère sexuel par le biais de GSM ou autres médias mobiles.
Pour en savoir plus. :  https://www.preventionsuicide.be/fr/professionnels/relations-presse.html


*http://www.levif.be/actualite/sante/suicide-bien-en-parler-pour-sauver-des-vies/article-normal-779403.html
 

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