jeudi 26 mars 2015

En ligne FOCUS INED : Le suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque

Le suicide en prison


CC Christian Senger http://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/suicide-en-prison/

ou https://www.ined.fr/fichier/rte/General/Publications/Population/articles/2014/population_2014_4_suicide_prison_france.pdf

En France, le suicide est sept fois plus fréquent en prison qu’en milieu libre. Quels sont les détenus les plus vulnérables ? L’étude des données de l’administration pénitentiaire permet d’identifier plusieurs facteurs de risque propres à l’univers carcéral, comme la période de détention provisoire ou le placement en cellule disciplinaire.



Dans les prisons françaises, près d’un décès sur deux est un suicide. Le taux de suicide en prison a beaucoup augmenté depuis le milieu du 19e siècle. Avec 18,5 suicides enregistrés pour 10 000 personnes écrouées sur la période 2005-2010, il est aujourd’hui sept fois plus élevé qu’en liberté (dans la population générale, le taux atteint 2,7 pour 10 000 en 2010 chez les hommes de 15 à 59 ans. Ce groupe est plus proche de la structure par sexe et âge de la population carcérale, plus de neuf détenus sur dix étant des hommes).
Géraldine Duthé (Ined), Angélique Hazard et Annie Kensey (Direction de l’administration pénitentiaire, ministère de la Justice) ont analysé des informations de la base nationale de Gestion informatisée des détenus en établissements (Gide). Leur étude, publiée dans la revue Population, porte sur 363 525 séjours sous écrous et 377 suicides survenus entre le 1er janvier 2006 et le 15 juillet 2009. Elle permet d’identifier certaines conditions de détention ou caractéristiques des détenus qui présentent un risque de suicide plus élevé :

  • la détention provisoire
Une personne mise en examen, bien que présumée innocente, peut être placée en détention provisoire, en raison des nécessités de l’enquête ou comme mesure de sûreté. En détention provisoire, environ 34 suicides pour 10 000 prévenus sont enregistrés contre près de 13 parmi les personnes condamnées. Indépendamment de certaines caractéristiques, comme l’âge, le sexe, la nature de l’infraction, etc., le risque de suicide reste deux fois plus élevé pour les personnes en détention provisoire. Elles sont particulièrement confrontées au choc de l’incarcération et à l’incertitude sur leur sort judiciaire.
  • le placement en cellule disciplinaire
Les périodes de placement en cellule disciplinaire se caractérisent par un risque considérablement accru de suicide, 15 fois supérieur à celui observé en cellule ordinaire. Le placement en cellule disciplinaire, qui vient sanctionner une faute commise par le détenu, peut témoigner de difficultés à s’adapter à l’univers carcéral. Même si ce placement est généralement d’une durée très courte (moins de 1 % du temps total observé en détention), il engendre une très forte vulnérabilité liée à l’isolement.
  • la perte du lien social
Le risque de suicide est plus élevé chez un détenu qui n’a reçu aucune visite récente (2,5 fois plus élevé que chez ceux ayant reçu au moins une visite d’un proche). Ces résultats reflètent l’importance du lien social, souvent rompu par la détention ou, plus en amont, par l’infraction motivant la mise sous écrou.
  • la gravité des faits reprochés
Le taux de suicide est plus élevé parmi les personnes écrouées à la suite d’un meurtre (48 pour 10 000), d’un viol (27 pour 10000) ou d’une autre agression sexuelle (24 pour 10 000). Outre la lourdeur de la peine encourue ou prononcée, d’autres éléments contribuent à expliquer ce risque accru : l’infraction elle-même, le remords ou le sentiment d’injustice suite à la mise sous écrou, ou encore, dans le cas de crimes fortement réprouvés par les autres détenus, l’ostracisme au sein de la prison.
  • les hospitalisations
Le risque de suicide est plus élevé chez les personnes ayant été hospitalisées que chez les autres (1,7 contre 1). Dans les données exploitées, les motifs d’hospitalisations n’étaient pas disponibles mais il est possible qu’une partie d’entre elles soient liées à des problèmes de santé mentale. Les informations médicales n’étaient pas disponibles pour compléter cette étude.
Les données exploitées ne permettent pas de mesurer l’impact potentiel de la surpopulation carcérale, qui reste très difficile à évaluer.
Le nombre de personnes écrouées a fortement progressé dans la seconde moitié du 20e siècle, passant de moins de 20 000 en 1955 à 62 000 en 2010.
Avec 113 détenus pour 100 places au début des années 2010, les prisons françaises connaissent une situation de surpopulation.
Les maisons d’arrêt sont les plus touchées, avec un taux moyen d’occupation d’environ 130 %. Ces établissements sont réservés aux personnes condamnées à moins de deux ans d’emprisonnement. Ils reçoivent aussi celles placées en détention provisoire, dont le taux de suicide est plus élevé que les autres.
Le surpeuplement des prisons entraîne une forte dégradation des conditions de vie des détenus. Mais le lien avec le risque de suicide apparaît complexe, notamment parce que, au niveau individuel, la présence d’un codétenu peut réduire  le sentiment d’isolement ou tout simplement rendre matériellement plus difficile un passage à l’acte.

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Le suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque
Géraldine Duthé*, Angélique Hazard**, Annie Kensey**

* Institut national d’études démographiques.
** Direction de l’administration pénitentiaire.
Correspondance : Géraldine Duthé, Institut national d’études démographiques, 133 boulevard
Davout, 75980 Paris Cedex 20, tél : 33 (0)1 56 06 22 47, courriel : geraldine.duthe@ined.fr

INED Population-F, 69 (4), 2014, 007-038
Le niveau de suicide en prison est actuellement élevé en France : 18,5 suicides pour 10 000 personnes écrouées pendant la période 2005-2010, soit sept fois plus qu’en population générale. Cet article présente l’évolution du suicide depuis le milieu du XIXe siècle, mettant en avant une spécificité croissante du suicide en milieu carcéral par rapport à la population générale. L’analyse porte ensuite sur les associations qui existent entre les risques de suicide et les caractéristiques individuelles, à partir de la base de gestion de l’administration pénitentiaire qui regroupe l’ensemble des séjours sous écrou observés en France entre le 1er janvier 2006 et le 15 juillet 2009. Sur cette période, près de 378 000 séjours ont été observés (correspondant à plus de 221 000 personnes-années) et 378 suicides ont été identifiés. Les résultats confirment la vulnérabilité des personnes en détention provisoire et montrent le rôle prépondérant de l’isolement, qu’il soit physique ou social, ainsi que celui de la nature de l’infraction qui a motivé la mise sous écrou. Si l’amélioration de l’environnement du détenu est un point mis en avant dans les nouvelles politiques de prévention, la nature de l’infraction, comme facteur de risque suicidaire, devrait également être prise en compte.
http://www.ined.fr/fichier/rte/General/Publications/Population/articles/2014/population_2014_4_suicide_prison_france.pdf


article sur le sujet


Le Monde.fr
Lundi 20 avril 2015
En prison la moitié des décès sont des suicides
On se suicide davantage en prison qu'au dehors, le bon sens et la statistique s'en doutaient, mais pourquoi ? En raison du remords, du désespoir, des difficiles conditions de détention ?Une passionnante étude de l'INED, l'Institut national d'études démographiques, publiée dans le dernier numéro de Population, reprend les données disponibles du Second Empire à nos jours et propose une analyse fine des principaux facteurs de risques, sur 378 000 emprisonnements entre 2006 et 2009. En France, près de la moitié des décès en prison sont des suicides. Le taux est le plus élevé des pays d'Europe de l'ouest et grimpe bien plus vite que celui de la population générale.Sous Napoléon III, les prisons françaises comptaient en moyenne 25 500 personnes, avec un sérieux pic à la fin de l'Empire − 44 000 de 1872 à 1875. Si le nombre de détenus baisse ensuite régulièrement jusqu'à la Seconde guerre mondiale (15 000 en 1936-1938), c'est aussi parce que les bagnards sortent des statistiques en même temps que du territoire. Mai 1945 est une année record, avec plus de 63 000 détenus, quatre fois plus qu'avant guerre, mais il s'agit souvent de collaborateurs, libérés dans les années suivantes et, dix ans plus tard, il reste moins de 20 000 personnes sous écrou.Les statistiques de la seconde moitié du XXe siècle sont frappantes : le nombre de détenus progresse de façon continue, pour atteindre 77 432 personnes au 1er février 2015, dont 66 310 effectivement incarcérées - la proportion des condamnés qui purgent leur peine hors de prison (notamment sous bracelet électronique) augmente en effet rapidement (moins de 2 % en 2005, près de 14 % aujourd'hui). Pour comprendre la multiplication des suicides, il faut bien sûr examiner la composition de la population incarcérée.Moins de femmes Ces trente dernières années, le profil des détenus a beaucoup changé. La loi de 1980 a pour la première fois défini les critères juridiques du crime de viol; le nombre des violeurs condamnés a fortement augmenté, la mise en place d'un débat contradictoire en 1984 a diminué le nombre de prévenus (non définitivement condamnés) en prison, l'allongement de la prescription en 1989 des victimes d'agressions sexuelles et l'élargissement en 2000 de la définition pénale des violences volontaires a augmenté le nombre de détenus. D'où cette constatation de bon sens : l'augmentation du nombre de détenus n'est pas mathématiquement liée à la hausse de la criminalité, mais bien aux modifications de sa définition − et donc à la politique pénale.La proportion de femmes en prison a beaucoup baissé (18 % en 1946, moins de 5 % depuis 1958), la population pénitentiaire a vieilli (l'âge moyen est aujourd'hui de 34 ans), la réforme des hôpitaux psychiatriques dans les années 1970 a accru le nombre de malades mentaux incarcérés; cependant, préviennent les auteurs, « le lien encore souvent affirmé entre prison et psychiatrie qui pourrait expliquer en partie la hausse des suicides observée en prison n'est pas statistiquement établi ». La hausse du nombre de suicides est cependant incontestable. Le taux est passé de 5 pour 10 000 en 1852-1855 à 18,5 pour 10 000 en 2005-2010, avec d'importantes variations (1,4 suicide pour 10 000 détenus en 1946, 26 pour 10 000 en 1996). Aujourd'hui, dans la population française comparable (les hommes de 15 à 59 ans), le taux de suicide est de 2,7 pour 10 000. C'est-à-dire qu'on se tue sept fois plus en prison qu'à l'extérieur − contre quatre fois plus avant 1940.Pourquoi ? La surpopulation carcérale n'explique rien : la présence d'un codétenu freine le passage à l'acte. L'équipe de Population - Géraldine Duthé, Angélique Hazard, Annie Kensey - s'est ainsi penchée sur les données très complètes de la période 2006-2009, portant sur 377 688 séjours en détention où 378 suicides ont été dénombrés. Le taux de suicide sur la période est de 17 pour 10 000 détenus. Première constatation : les détenus écroués à 30 ans ou plus sont les plus touchés : 21,7. Suivis par ceux qui n'ont reçu aucune visite de leurs proches pendant leur incarcération (21,8) − ce peut être évidemment les mêmes. Les détenus hospitalisés pendant leur incarcération se tuent davantage (25,9), les prévenus aussi (33,9, trois fois plus que les condamnés).
Plusieurs facteurs
Les condamnés à plus de dix ans se suicident deux fois plus que les autres. Les personnes écrouées pour agression sexuelle sont très vulnérables (23,9), pour viol (27,2), et surtout pour meurtre (47,6), contre 9,6 pour une autre infraction. Plusieurs facteurs entrent sans doute en compte : « L'infraction elle-même, notent les auteurs, les sentiments de remords ou d'injustice, le stress et l'incertitude avant le procès, le verdict de culpabilité et la lourdeur de la peine. » La durée de la peine serait donc « un facteur secondaire », puisque la nature de l'infraction joue aussi un rôle. Enfin, le placement en cellule disciplinaire augmente dans d'énormes proportions le taux de mortalité par suicide (176,8).
Ainsi, résument les chercheurs, « le taux de suicide est particulièrement élevé pour les individus placés en cellule disciplinaire, les personnes écrouées pour des infractions graves, prévenues ou condamnés à de longues peines, les individus ayant vécu récemment une hospitalisation, ayant déjà atteint un certain âge au moment de la mise sous écrou. » D'autres facteurs, difficiles à isoler, tiennent aussi à l'état de santé du prisonnier avant son incarcération, ses antécédents judiciaires, son niveau socio-économique, le contexte (la surpopulation, la formation des surveillants), mais aussi le fait d'avoir tué un proche, ou même l'approche de la libération, qui génère un stress important.© 2015 Le Monde.fr. Tous droits réservés.


 

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