mardi 4 novembre 2014

« Suicides pendant le service militaire grec : quand la masculinité tue »

Compte rendu Communication journée  GRESCO, Groupe de Recherche et d’Etudes Sociologique du Centre Ouest, est un laboratoire de recherche en sociologie de l’Université de Poitiers et de l’Université de Limoges. Du 22 octobre : http://gresco.labo.univ-poitiers.fr/spip.php?article501&lang=fr

« Suicides pendant le service militaire grec : quand la masculinité tue » - DRONGITI Angeliki, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, CSU-CRESPPA
L’armée de terre grecque constitue une des dernières armées européennes qui fonctionne avec un service militaire obligatoire. Les Grecs de l’âge de 18 à 45 ans doivent s’enrôler pour une période de 9 mois. Cette étape est construite comme obligatoire au niveau du droit constitutionnel mais également au niveau de la vie sociale et elle est limitée aux seuls garçons. Pour qu’un jeune Grec puisse travailler, il faut qu’il ait accompli ses devoirs militaires. Parallèlement, le suicide est un phénomène assez fréquent au sein de l’armée de terre grecque. Selon le Comité de Solidarité aux enrôlés (Spartakos), il y aurait 6 fois plus de suicides au sein de la caserne que dans la société civile. On parle d’une tentative tous les 15 jours. L’enjeu de cette communication est donc de répondre à la question (paradoxale) suivante : comment une institution qui se donne pour objectif de fabriquer « les vrais hommes » provoque par ailleurs des suicides dans ses rangs ? Je vais développer des éléments de réponses qui ont trait aux exigences de genre telles qu’elles sont imposées aux soldats de l’armée de terre grecque. Les officiers ne cessent de mentionner qu’ils sont responsables « d’enfants » qui ne deviendront des hommes que sous leur direction. La caserne est, donc, un lieu de socialisation au genre masculin, séparée physiquement de la société mais intégrée dans son champ social. Ici les fantassins sont sommés d’apprendre leur rôle masculin et de faire leurs preuves en réalisant des tâches domestiques quotidiennes, des activités corporelles extrêmes et en supportant une pression psychologique forte (brimades, changements de tâches, sanctions, challenges et ordres). Afin de produire une démonstration solide, je mobilise le cadre théorique d’Émile Durkheim sur le suicide comme résultat de la socialisation que je confronte à la théorie d’Erving Goffman sur les institutions totalitaires.
Mon enquête, menée depuis 2010, mobilise plusieurs méthodes et les matériaux produits sont constitués d’une mosaïque de données complémentaires (entretiens, archives, statistiques) afin de pouvoir analyser ce phénomène. Cette pluralité des méthodes et matériaux résulte de plusieurs difficultés d’accès au terrain. D’abord en tant que femme, je suis directement exclue de ce monde d’hommes. En tant que civile, je me trouve confrontée à un espace constitué comme une microsociété qui refuse les intrusions extérieures au nom de la protection de plans stratégiques nationaux, des moyens de guerre et même de la lutte contre l’espionnage. En outre, le suicide est un tabou en soi et particulièrement au sein de l’armée où il devient un sujet intouchable. Dans le cadre de cette communication, je vais m’appuyer particulièrement sur des entretiens semi-directifs menés auprès de soldats ayant commis une tentative de suicide, mais aussi avec des soldats, des officiers et des sous-officiers ayant vécu le suicide d’un soldat (ou un co-soldat) et des psychiatres de l’armée. J’utilise également des extraits de données statistiques obtenues de l’état-major de l’armée de terre grecque du Service Hellénique de Statistiques, et de sources alternatives (Comité de solidarité aux enrôlés – Spartakos, Association des Objecteurs de Conscience, Association de parents dont les enfants se sont suicidés ou sont morts pendant leur service militaire – Nikiforos).
Je défends trois arguments principaux : le premier regarde la procédure paradoxale de masculinisation au sein de la caserne, le deuxième étudie les facteurs du suicide liés au genre dans cette période et le dernier explique le suicide comme résultat des exigences sur le rôle masculin cette fois au prisme de la société grecque. Les caractéristiques principales du service militaire sont : une rupture avec la vie civile, un arrêt de toutes les activités civiles antérieures, un programme quotidien des tâches à accomplir entièrement établi par les supérieurs de l’armée, des brimades psychologiques et corporelles, l’isolement, l’enfermement, les sanctions en cas de non soumission, une standardisation de l’apparence extérieure et des manipulations d’armes. Cette formation a un caractère paradoxal comme Anne-Marie Devreux l’a montré : le service militaire construit de « vrais » hommes tout en les obligeant à prendre la « place » des femmes. Ils effectuent sans cesse des travaux domestiques dits « féminins » – faire le ménage, faire son lit, ranger ses affaires, suivre des ordres des hommes, autant d’activités qui sont considérées en dehors de la caserne comme des activités/obligations féminines. L’armée impose ces activités mais ce rite de passage d’un âge à l’autre, de la vie adolescente à la vie adulte, de la puberté à la maturité, est déjà périmé selon Marc Bessin. Car, avant d’entrer dans le camp, le soldat a déjà expérimenté le rôle masculin, il est déjà dominant dans la vie sociale. Il fait des études, il a des rapports sexuels, il fume, il travaille : pour lui il n’est pas nécessaire d’apprendre à pratiquer sa masculinité. Ainsi, le service perd son caractère éducatif et contrairement au but recherché, cette socialisation de genre provoque une déstabilisation du rôle. Ce que Goffman appelle une perte de soi. La remise de soi à l’institution militaire est contrebalancée par les contacts que l’incorporé entretient à l’extérieur avec sa famille, ses ami-e-s et bien évidement avec sa petite amie. Le fait que la plupart des suicides aient lieu après la fin d’une relation intime est le signe d’une perte de masculinité, de la perte de l’identité masculine. En arrivant au camp, les soldats quittent, au seuil de la caserne, leur contrôle de soi et leur autodétermination, leur barbe, leur coiffure, leurs vêtements, leurs manières de se distinguer et de se définir parmi les autres. Les soldats auprès de qui j’ai mené des entretiens se voient comme une rivière kaki en portant tous le même uniforme. Un homme déprimé, mal placé et mal à l’aise dans une institution sans sens, dominé et fatigué par les brimades et des épreuves de genre quotidiennes, assez schizophréniques, peut mettre fin à ses jours au moment où intervient une rupture sentimentale avec sa petite amie. La copine n’est pas seulement une connexion avec la vie civile, ni exclusivement une manière d’organiser la sortie future, elle constitue aussi la figure rassurante de sa propre masculinité. Avoir une femme dans sa vie signifie être un homme. Perdant cette planche de salut de la virilité, il ne reste que soi à éliminer. Selon la théorie de Durkheim, on peut dire qu’on observe ici une régulation forte. La hiérarchie militaire contrôle les pensées, les réactions, les positions corporelles et elle modère les passions et les désirs des soldats. Via cet entrainement, ces brimades et ces stratégies de dégradation du soi, elle se désigne comme l’autorité légitime nécessaire pour l’existence du groupe. Elle a un rôle modérateur sur l’existence de l’individu. On voit, alors, selon la théorie de la socialisation de Durkheim et, en extension, selon sa typologie du suicide, que le suicide pendant le service militaire obligatoire en Grèce relève du suicide fataliste. Il faut introduire un autre élément du contexte militaire : à côté des brimades, il y a une autre pression sociale qui découle du stress des changements sociaux. L’individu perd l’envie de vivre : il ne donne plus de sens à sa vie et son estime de soi diminue dans la caserne. La réalité militaire est une réalité dure, mais elle protège le soldat des nouvelles responsabilités qui surviendront dès son entrée dans la société. En suivant les changement de rôles, civil- soldat-civil, malgré ce rite de passage périmé, le retour vers la vie civile n’est pas une affaire neutre. Le jeune homme ne sera plus le même car pour ses proches, pour sa famille et pour la société grecque, il sera enfin capable de travailler et de devenir responsable de sa vie. Les individus qui ne sont pas encore passés sous le drapeau se considèrent comme de futurs soldats et pas comme de jeunes hommes travailleurs. Ce n’est pas que les soldats se sentent plus matures ou plus prêts à travailler, c’est que l’égard de la société est tel. Les autres attendent qu’il soit changé mais lui-même ne comprend ces nouvelles exigences. L’appelé s’attache alors au rôle du soldat et se suicide par crainte et, en même temps, par désespoir de l’avenir. C’est comme si le fantassin restait conformé à ce nouveau rôle qu’il a « appris » avec difficulté et qu’il n’arrive plus à se décrocher de l’institution. Je suppose, alors, que la fin de ses jours résulte alors d’une intégration sociale au groupe militaire, comme Durkheim l’a écrit (suicide altruiste). Je vais donc montrer que les exigences du rôle masculin telles qu’elles sont reproduites au sein de l’armée de terre grecque, peuvent provoquer des comportements suicidaires chez les jeunes hommes grecs. Selon, la typologie durkheimienne nous avons à la fois un suicide fataliste et un suicide altruiste qui est lié au genre masculin de deux point de vue : un qui a à faire avec la procédure elle-même (brimade, pression psychologique, perte de masculinité) et un qui correspond aux exigences futures du rôle masculin après la fin du service.


autre intervention Journée d’études doctorales du CSU Mercredi 12 novembre 2014  "Comment l’armée de terre grecque traite les suicides et les suicidaires : une enquête empirique au sein d’un hôpital psychiatrique militaire."Angeliki Drongiti en savoir plus sur la journée du CSU http://www.csu.cnrs.fr/spip.php?article1850

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