jeudi 5 juin 2014

CANADA Comment couvrir la santé mentale sans renforcer les préjugés?

Comment couvrir la santé mentale sans renforcer les préjugés?




Le Forum du journalisme canadien sur la violence et le traumatisme (FFF) lance ce soir, en marge d’un événement organisé par la FPJQ, la version française de son guide En-tête: Reportage et santé mentale. Une publication écrite à plusieurs mains, par des journalistes entre autres, afin d’améliorer le traitement de la santé mentale dans les médias d’information.
Par Héloïse Henri-Garand, stagiaire
Les journalistes appelés à couvrir dans l’urgence des sujets d’actualité doivent parfois s’improviser spécialistes de questions dont ils ne maîtrisent pas ou peu les bases. Cet empressement bien connu du milieu, causé entre autres par une concurrence médiatique intensive, donne parfois lieu à des raccourcis de langage dangereux.
Le Forum du journalisme canadien sur la violence et le traumatisme aborde cette problématique dans son guide En-tête, où il est traité  du rôle dommageable qu’exercent journalistes et éditeurs lorsqu’ils couvrent des événements impliquant des personnes aux prises avec des maladies mentales. En utilisant des expressions de tous les jours, ils véhiculent les idées reçues et renforcent les préjugés et autres attitudes discriminatoires bien ancrés dans la société.
Ce guide, qui s’adresse principalement aux journalistes, cherche d’abord et avant tout à amener les médias à traiter la maladie mentale de la même manière que la maladie en général. Il cherche à comprendre pourquoi les journalistes ne le font pas naturellement et comment les outiller pour que la situation change.
L’imprécision et la recherche du choc
Une partie du problème s’explique d’abord par un manque de précision quand advient le temps de parler des maladies mentales. Une personne atteinte de schizophrénie peut l’être légèrement, moyennement ou fortement, elle peut être traitée ou non traitée. Les journalistes doivent s’efforcer de faire des distinctions et être très prudents.
Ainsi, les idées préconçues sont souvent renforcées par la couverture dans l’actualité, de gestes violents, perpétrés par des personnes ayant une maladie mentale grave et non traitée. Fonctionnant sous la pression de l’urgence, ces types de reportages «spectacle» génèrent des conséquences subtiles, mais profondes sur les stéréotypes négatifs.
«Il n’est pas juste d’associer la maladie mentale à des crimes horribles, explique dans le guide Katia Gagnon, journaliste et spécialiste des sujets sociaux à La Presse. Il faut en parler dans un autre cadre, pas nécessairement plus positif, mais qui représente davantage la réalité des gens. Dans une proportion de 97%, les personnes atteintes de schizophrénie ne commettent pas de crime. Il faut faire attention à ne pas laisser la maladie mentale devenir synonyme de violence pour le public.»
Le guide émet plusieurs recommandations pour remédier à ce dilemme. Entre autres, le fait de mettre les cas de violence en contexte, car la violence commise par des personnes ayant une maladie mentale est un cas rare. Il recommande également d’être prudent et précis sur les diagnostics et de citer si possible les propos de personnes atteintes ou de personnes éprouvées par la maladie. Afin d’aider les journalistes, le guide fournit une liste descriptive des troubles mentaux à laquelle ils peuvent se référer.
Les techniques d’entrevue
Pour ce qui est des techniques d’entrevue, là encore les journalistes ont des habitudes qui renforcent les stigmatisations. Ils ont tendance, consciemment ou inconsciemment, à ignorer la voix des personnes atteintes de maladies mentales. Rappelons que cela revient à mettre à l’écart un cinquième au moins des lecteurs, car selon Statistiques Canada, jusqu’à 30% des Canadiens recevront au cours de leur vie, un diagnostic de maladie mentale.
Le guide recommande donc de parler aux personnes atteintes de maladie mentale et de rapporter leurs propos, en n’oubliant jamais qu’il s’agit de personnes qui méritent le respect. Il faut également s’assurer que la personne comprend les implications de l’entrevue et qu’elle accorde un consentement éclairé. Parmi d’autres recommandations, le guide souligne qu’il est important d’éviter de laisser entendre que la maladie de l’interviewé est incurable. Ces recommandations contribuent à briser le cycle de violence symbolique exercée envers les personnes aux prises avec des maladies mentales.
Le suicide et son vocabulaire
La question du vocabulaire utilisé est un élément central à considérer, car c’est à travers lui que sont véhiculés les préjugés négatifs. Par exemple, les expressions désuètes et péjoratives employées lors du traitement journalistique des suicides entraînent assurément des conséquences. Il est commun d’écrire qu’un suicide est «réussi» ou qu’une tentative de suicide «a échoué». Mais faut-il rappeler que la mort n’est pas un succès?
Selon le guide, les journalistes devraient plutôt dire que la personne «s’est enlevé la vie», «s’est suicidée», ou «a mis fin à ses jours». Ils devraient également éviter de dire que la personne «a commis un suicide», cette expression ayant une connotation d’illégalité ou d’échec moral.
«Le suicide est un problème très complexe et de nombreux facteurs amènent une personne au point où son espoir est complètement balayé par le désespoir, l’accablement et la douleur», écrit dans les pages du guide Tim Wall, directeur général de l’Association canadienne pour la prévention du suicide.
Un problème complexe que les journalistes ont la lourde tâche d’expliquer, sans le dénaturer, ni jeter l’opprobre dessus. Une tâche qui devrait s’avérer cependant moins ardue avec l’arrivée de ce guide dans toutes les salles de nouvelles.

L’édition française du guide En-tête: Reportage et santé mentale sera lancée ce soir à la Maison du développement durable à Montréal dans le cadre d’un événement organisé par la FPJQ. Un exemplaire sera remis à tous les journalistes présents. Le guide se trouve également en téléchargement gratuit sur le site d’En-tête.  ou ici
À voir aussi:
Akli Ait Abdallah: «Il y a toujours des moments de lumière à l’intérieur des drames»
Bien parler du suicide



Editeur: Chris Waddell (École de journalisme de l'Université Carleton), salle 4302C, Bâtiment River, 1125 chemin Colonel, Ottawa, Ontario K1S 5B6. 613.520.2600, poste 8495 publisher@j-source.ca
Rédactrice-en-chef: Hélène Roulot-Ganzmann (Fondation de l'Université Laval), info@projetj.ca
  


Chapitre 6 : Couverture des suicides
Quoi faire et ne pas faire
Vocabulaire privilégié
Exposé des faits


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