lundi 28 octobre 2013

Travailler sans nuire à sa santé devient une priorité

Travailler sans nuire à sa santé devient une priorité

La notion de santé au travail a évolué ces dernières années, intégrant désormais les risques de souffrance psychique.
La souffrance psychique d'origine sociale, singulièrement au travail, est devenue une préoccupation majeure de notre société. Certains suicides spectaculaires n'en sont que la partie émergée. «La souffrance sociale est la grande névrose narcissique française», n'hésite pas à affirmer le sociologue Alain Ehrenberg, directeur de recherche au CNRS. Non sans raisons d'ailleurs.
Les risques psychosociaux prennent des visages différents selon le métier exercé. Par exemple, une infirmière ou un serveur doivent faire face à des exigences émotionnelles fortes, en maîtrisant leurs propres émotions et en apaisant celles des individus rencontrés. Un ouvrier souffrira plutôt d'un manque de marge de manœuvre dans l'exécution de son travail.
«Les professions les plus qualifiées apparaissent, au regard des divers indicateurs disponibles, confrontées à des exigences psychosociales au travail relativement élevées, ainsi qu'à des conflits de valeurs plus fréquents (devoir réaliser un travail qui heurte les normes personnelles, professionnelles ou sociales, NDLR), mais sont moins exposées au manque de marge de manœuvre, de soutien social ou de sécurité économique que les professions peu qualifiées», selon la publication de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares Analyses, décembre 2010). En dehors des secteurs de l'administration, de la santé et du social, plus d'un salarié sur quatre craint de perdre son emploi.
Personne ne doute que le travail soit un lieu de tension entre les aspirations des salariés et les exigences de l'entreprise. «Lorsque cette tension est faible, explique-t-on à l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), on peut envisager une relation confiante et apaisée des salariés avec leur entreprise.» En revanche, si cette tension est très forte, la santé du salarié en pâtit.
Déjà en 2005, une enquête de la Dares sur les conditions de travail soulignait le poids des exigences professionnelles. Un actif sur quatre considérait qu'on lui en demandait régulièrement une quantité excessive. La même proportion se plaignait de devoir «fréquemment interrompre une tâche pour une autre non prévue» et la moitié des actifs d'être obligée fréquemment de «se dépêcher dans son travail».
Tout n'est heureusement pas noir dans le monde du travail, qui reste, note la Dares, «un lieu de socialisation très important pour beaucoup de personnes». Les collègues sont très largement jugés «amicaux», l'entraide est une réalité et «le soutien des supérieurs est également très présent, même si près d'un salarié sur quatre estime que son supérieur ne l'aide pas à mener ses tâches à bien».

Le revers de l'autonomie

Les risques psychosociaux sont une préoccupation assez récente. Dans Les Tribunes de la santé (printemps 2013), publication de la chaire santé de Sciences Po (printemps 2013), Nicole Notat, PDG de Vigeo, une société d'audit qui évalue notamment les performances sociales des entreprises et des collectivités, relevait l'évolution des concepts sur la santé au travail: «D'une question initialement limitée à l'accident du travail, à l'atteinte à l'intégrité physique, nous sommes passés au repérage de ce qui peut être relevé et reconnu comme maladie professionnelle et maintenant à une prise de conscience du bien-être au travail».
C'est qu'il n'est plus seulement demandé au travailleur d'accomplir une tâche, mais aussi de faire preuve d'une certaine autonomie pour atteindre les objectifs fixés, parfois avec sa coopération. Autonomie appréciée mais qui comporte son revers puisque, en cas d'échec, le salarié se trouve renvoyé à un sentiment personnel d'insuffisance.
«L'affirmation de soi se distribue entre deux bornes opposées, la reconnaissance, qui la soutient, et la souffrance, qui la détruit», estime Alain Ehrenberg dans La Société du malaise (Odile Jacob, 2010). L'impact de la souffrance psychosociale retentit donc bien plus insidieusement sur la vie personnelle que la simple difficulté à concilier vie professionnelle et vie familiale. Un problème rencontré par un actif sur dix.
«La prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles doit permettre une augmentation de la qualité et de l'organisation du travail mais aussi du plaisir à travailler», expliquait la sénatrice et médecin Catherine Génisson, lors d'une conférence parlementaire à Paris le 15 octobre, tandis que le député Jean-Pierre Door invitait à «une rénovation de la gouvernance de la prévention qui est assez éclatée en France. Il faut une gouvernance nationale avec des déclinaisons territoriales adaptées».
Adjointe du directeur général de la Direction générale de la santé (dont le poste est inexplicablement vacant depuis la rentrée!), le Pr Marie-Christine Favrot se félicite de voir la prévention mise au cœur de la nouvelle stratégie nationale de santé présentée par Marisol Touraine (nos éditions du 24 septembre).«En France, explique le Pr Favrot, nous soignons très bien, mais nous n'avons pas vraiment de politique de prévention.» C'est dit.

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