mardi 16 juillet 2013

ALGERIE : POINT DE VUE : M. BOUICH Mahrez, enseignant chercheur en philosophie

M. BOUICH Mahrez, enseignant chercheur en philosophie analyse le suicide « Il y a une rupture du lien social »
Par Hamid Fekhart
photo actualité Le suicide. Le marasme social, le chômage, le problème de logement, le désespoir par rapport à l’avenir … sont autant de facteurs déclenchants du suicide. Dans cet entretien, M. Bouich Mahrez, Enseignant chercheur en philosophie, à la faculté des sciences humaines et sociales, Université Abderrahmane Mira, tente de décortiquer les différentes facettes du phénomène : sociale, économique, culturelle…La Tribune des lecteurs : Le suicide est un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur en Algérie. Peut-on en faire une lecture socio-économique? M. Bouich Mahrez : Au-delà des différentes explications données par les psychiatres et les psychologues sur ce phénomène, il reste que les conditions socio-économiques, dans lesquelles vivent la majorité de la population algérienne, constituent des facteurs déclencheurs qui favorisent les tentatives de suicide et malheureusement le passage à l’acte. Le marasme social, le chômage, le problème de logement, le désespoir par rapport à l’avenir … sont autant d’éléments qui caractérisent la vie quotidienne des classes défavorisées vivant dans des situations socio-économiques de plus en plus précaires. Ajoutons-y le fait que la société soit en pleine mutation au niveau sociétal : changement de mode de vie qui n’est plus en harmonie avec ce que nous connaissions il y a un quart d’un siècle, et qui est responsable d’un ensemble de paradoxes, notamment au niveau comportemental et identitaire. Le passage de la famille traditionnelle à la famille nucléaire a provoqué un éloignement, voire une rupture néfaste du lien social qui fut, autrefois, le ciment de la vie collective, de la cohésion sociale et de l’entraide qui facilitait la socialisation des jeunes. L’Apparition de nouveaux modes et habitudes de consommation –alimentaires, habillement, nouvelles technologies … inappropriés au contexte psychosociologique algérien– a aliéné et fragilisé les classes défavorisées, les a déstabilisé et les a éloigné de leurs réelles préoccupations et projets d’avenir…Sur le plan économique, la situation financière qui est, en apparence, très favorable, n’a pas réussi à remédier au différents problèmes que vit la société algérienne, notamment l’insertion socioprofessionnelle des jeunes, la formation, le chômage, l’employabilité, le logement, la santé… Bien au contraire cette situation problématique nourrit davantage le sentiment de mépris (Al Hogra) et de marginalisation vécue comme une profonde injustice menant fatalement au désespoir et au suicide. Il suffit pour cela d’évoquer les derniers cas d’immolation et de suicide qu’a connus le pays. Il est tout à fait clair que le désengagement de l’Etat dans la prise en charge des problèmes et des préoccupations de la jeunesse et son incapacité depuis deux décennies à remédier aux traumatismes provoqués par des années de violence, ainsi que sa résistance à tout changement politique et social cohérent, n’est pas sans réelles conséquences dans l’augmentation du taux de suicide en Algérie qui n’est qu’un élément révélateur d’une faillite politique, sociale et économique qui perdure. On connaît l’attachement des Algériens à la religion qui interdit formellement de mettre fin à sa vie. En dépit de cela, ils se tuent de plus en plus. Est-ce parce que le mal est trop profond? En effet, votre question me semble très pertinente et à ce sujet, j’ai deux lectures. La première consiste à dire que la société algérienne est prise en charge initialement par une histoire sociale et religieuse basée sur une organisation traditionnelle qui déterminent à la fois les représentation sociales et la vie de l’individu au sein d’un groupe qui le protège ainsi que l’environnement physique qui influence aussi le comportement de l’individu. La religion fait partie, effectivement, de ces représentations sociales fondamentales, qui est, au préalable, dans l’imaginaire social, un mécanisme de défense qui parvient à faire face aux difficultés et aux vicissitudes de la vie. Le suicide, dès lors, n’apparaît plus aujourd’hui, pour une majeure partie de ceux qui ont des idées suicidaires comme un interdit religieux et échappe donc à ce mécanisme de défense. Ceci n’est guère lié – comme le pensent certains – au degré de la religiosité et de la croyance individuelle, mais il est bel et bien lié aux nouvelles formes d’organisation sociales modernes qui vont audelà de la capacité des individus à s’adapter à ces nouvelles formes. Le paradoxe individu/société multiplie les problèmes d’ordre psychologique tels le stress, l’anxiété, l’angoisse et les dépressions, et d’ordre social tel la difficulté de l’adaptation au changement sociétal, l’incapacité de l’individu à vivre son autonomie en dehors des exigences de l’organicisme social, la rigidité et les exigences des structures sociales et religieuses face aux libertés individuelles (hors de la société point de salut !). Ce paradoxe n’est pas sans influence sur le processus sociocognitif de l’individu relatif au phénomène du suicide. Ce processus peut provoquer des dissonances psychiques et mentales susceptibles d’exacerber certaines pathologies liées étroitement au suicide (névroses, psychoses maniaco-dépressives, souffrances mentales, dépressions, mélancolies …).Le passage à l’acte peut être alors facilité par ces pathologies. La deuxième lecture c’est qu’il est inconstatable, aujourd’hui, que la société algérienne vit une ambivalence culturelle profonde et dangereuse. De par son histoire, l’Algérie a été toujours envahie par différents colonisateurs qui ont laissé leurs empreintes culturelles – parfois contradictoires et diamétralement opposées – dans l’imaginaire social et culturel. Il est tout à fait évident que toutes ces cultures ont provoqué, d’un côté, un dysfonctionnement culturel de la société algérienne –dualité : authenticité/modernité, religiosité/laïcité, urbanité/ruralité … –et d’un autre côté un problème d’identification qui à mené à un déséquilibre de la personnalité algérienne et une acculturation. Cette ambivalence est sans doute un facteur favorisant l’émergence du phénomène du suicide, notamment parmi certaines régions. Ce qui est constatable, c’est que le suicide en Algérie est devenu objet à plusieurs polémiques et spéculations sociales et politiques, en particulier en ce qui concerne les statistiques. Qu’en pensez-vous ? A ce que je sache, le passage de l’analyse « polémico-superficielle » courante à une analyse purement scientifique du phénomène du suicide n’est pas à l’ordre du jour en Algérie. Ceci est dû à de multiples raisons. Ce que je peux dire, c’est que l’Algérie connaît une carence en statistiques relatives au suicide et aux tentatives de suicide. Au préalable, et pour un meilleur diagnostic, il faut des chiffres véridiques. Malheureusement nous ne détenons pas un fichier national explicatif, car l’Algérie souffre d’un manque flagrant des recherches approfondies pour analyser ce phénomène. Les proportions déclarées parlent de 4 à 6 pour 100 000 habitants, un taux insignifiant par rapport à la moyenne mondiale qui est d’environ 16/100 000. Selon une étude réalisée l’année dernière, le taux de suicide a connu un chiffre effrayant en passant de 0,94 en 1999 à 2,25 pour 100 000 habitants en 2003. Soit un suicide toutes les 12 heures. Ce qui revient à dire que le suicide reste un tabou dans la société algérienne et fait que de nombreux cas de suicides ne sont pas déclarés et sont donc délibérément « scotomisés ». L’instrumentalisation idéologique et politicienne de ce phénomène nourrit davantage les polémiques que connaît la société algérienne et qui constitue une réelle contrainte à son atténuation et la résolution des problèmes qui lui sont sous-jacents. N’est-ce pas que l’individualisme importé de l’occident encourage le phénomène ? Je ne le pense pas. L’individualisme algérien n’est pas importé de l’occident. Bien au contraire, il caractérise la nature de la société algérienne de par les paradoxes socioculturels, politiques et économiques qu’elle vit au quotidien. Ce qui n’est pas sans créer autant de conflits intra et interpersonnels (cas individuel, suicide dans les couples ou dans les familles). Indépendamment de tous les débats théoriques et idéologiques sur la problématique de l’individualisme, comme comportement et mode de vie personnel et collectif, la société algérienne vit un parallélisme social à travers les mutations socioculturelles. D’une part, une société qui se dirige vers une libéralisation économique à l’occidentale, et d’autre part une identification culturelle à l’orientale, chose qui a provoqué le conflit individu/société. Si l’on veut aller un peu plus loin dans l’analyse, la notion d’individualisme, en Algérie, reste étroitement liée avant tout à celle de l’égoïsme et de l’égocentrisme. Mais en dépit de toutes ces considérations, le suicide reste fondamentalement un phénomène très complexe où les dimensions sociale et individuelle sont inextricablement mêlées. Mais il reste que la question d’individualisme au sein de la société algérienne pose un réel problème et un paradoxe quant au rôle et au statut de la femme qui est plus exposée que l’homme à l’échec socioprofessionnel et la restriction des libertés. Les tentatives de suicides chez la femme algérienne sont sous-tendues par les problèmes, entre autres de « minorisation » (la femme considérée comme mineure) et de son enfermement dans le joug des valeurs et des moeurs du communautarisme. Ce qui fait naître chez elle un sentiment de désespoir. Le suicide devient ainsi chez elle une solution radicale pour échapper à ce sentiment. Au-delà des différentes statistiques qui illustrent le phénomène du suicide, en Algérie, il est clair que ce dernier ne concerne pas exclusivement l’Algérie mais il est un phénomène mondial. Il est d’abord lié aux conditions socioéconomiques qui constituent le contexte dans lequel il apparaît (on le trouve dans les sociétés libérales, traditionnelles et conservatrices) ainsi qu’à l’environnement politique et culturel qui favorise plus ou moins ce phénomène. Ce qui mène à dire que la lecture du phénomène du suicide ne peut être que multifactorielle et multidimensionnelle. Nous assistons à une nouvelle forme de suicide. Avant c’était des actes individuels, et aujourd’hui des suicides ou des tentatives de suicides collectifs sont signalés par-ci par-là. Qu’elle lecture en faites-vous ? Depuis quelque temps nous assistons à un nouveau phénomène de tentatives de suicide collectif en Algérie, comme ça été le cas à Annaba, El Bordj, Khenechela, Guelma, Ouargla … où des groupes de jeunes chômeurs ont tenté de se donner la mort collectivement et où des pères de famille ont tenté de mettre fin à leur vie et à celle des membres de leur famille par immolation, et les causes sont, entre autres, le problème de logement et de l’emploi. Indépendamment de ce constat, les tentatives de suicide collectif en Algérie restent, pour le moment, des cas peu répandus. Cependant, elles n’en sont pas moins l’expression d’un grand malaise social (logement, emploi …) et d’une opposition solennelle au mode de gouvernance locale et nationale qui bafouent les droits des citoyens, ainsi qu’un refus total d’un statut social qui les indigne profondément. Toutefois, ce phénomène pourrait prendre davantage d’ampleur si l’Etat n’adopte pas les politiques adéquates de prise en charge sociale, psychologique et économique de la population et notamment celle des plus démunis et touchés en premier lieu par les traumatismes et/ou la fragilisation psychologiques et si les injustices persistaient et les écarts entre les classes sociales se creusaient. Les tentatives de suicide collectif, en Algérie, ne constituent pas seulement un simple cri de désespoir, mais un S.O.S urgent qui interpellent les consciences. Et pour le suicide des enfants ? Dans notre pays, le suicide touche toutes les catégories sociales et tous les âges, sans distinction aucune (personnes âgées, adultes, jeunes - hommes, femmes – et même les enfants). Mais il est tout à fait clair que la réalité du suicide en Algérie dévoile que la tranche d’âge la plus touchée est celle des 18-35 ans. C’est la tranche d’âge la plus vulnérable. Car elle est confrontée à la fois à tous les problèmes socioprofessionnels (travail et/ou l’échec professionnel, formation, logement …) et aux problèmes relationnels (affectivité, relations amoureuses, mariage, perversité sexuelle …). C’est aussi celle qui est le plus exposée aux maladies mentales souvent engendrées par les dérives des comportements adductifs (toxicomanie, alcool, drogue …). Ce qui peut accentuer le risque de passage à l’acte de suicide. Le suicide des enfants en Algérie constitue un phénomène nouveau et dangereux et en même temps une problématique qui fait couler beaucoup d’encre, car il a pris d’autant plus d’ampleur ces deux dernières années. Aussi, ce phénomène n’est pas sans précédent en Algérie : un pays où le nombre de suicides est en hausse depuis plusieurs années. Le suicide de trois jeunes garçons, âgés entre 11 et 12 ans, qui s’étaient donné la mort par pendaison, en mars 2012, dans la wilaya de Tizi Ouzou, a révélé la face caché d’une société algérienne fragile, et d’une constance d’une « suicidibilité » qui la caractérise, c’est-à-dire une propension à se donner la mort. Et Les raisons sont multiples. Comme je l’ai expliqué plus haut, le manque de recherches approfondies sur les suicides paralyse toute tentative d’analyse et d’explication. Je pense, cependant, qu’une esquisse peut se faire sur le suicide des enfants en Algérie. Je la résume en trois éléments. Le premier suppose un échec scolaire conçu par plusieurs enfants scolarisés comme une atteinte à l’honneur de la famille. La honte et l’indignation qui en résultent peuvent amener ces enfants à mettre fin à leur existence. A cela s’ajoute la pression de parents trop exigeants au niveau des résultats scolaires qui crée un sentiment de culpabilité et la peur d’affronter les parents. Le deuxième élément est lié au déchirement de la famille qui se répercute négativement sur les comportements de ces enfants qui risque de les isoler et de perturber leurs relations aux autres. Ce qui pourrait accentuer le risque de passer à l’acte. Quant au troisième élément, il réside dans l’état psychique instable et pathologique qui peut provoquer des troubles comportementaux. En tout état de cause, le suicide d’une manière générale et celui des enfants en particulier n’est qu’un échec de l’Etat et de la société au niveau de la prise en charge socio-éducative. Astérisque : Enseignant à la faculté des sciences humaines et sociales, Université Abderrahmane Mira – Bejaia.

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